Tristan et Iseult bien vivants : à la source d’une renaissance

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Tristan et Iseult bien vivants : à la source d’une renaissance

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En 1943, Jean Marais et Madeleine Sologne dans le film "L'Eternel retour", de Jean Delannoy, à partir de l'histoire de Tristan et Iseult.
En 1943, Jean Marais et Madeleine Sologne dans le film "L'Eternel retour", de Jean Delannoy, à partir de l'histoire de Tristan et Iseult.
© Getty - Hulton archive

Découvrez l'aventure éditoriale derrière l'épopée du "Tristan" en prose que les éditions Anacharsis réaniment en librairie.

“La plus grande audace de toute la vie du roi Marc fut de venir de Cornouaille jusqu’au royaume de Logre pour tuer le meilleur chevalier du monde. Pourtant, ce fait ne fut pas de l’audace. Ce fut folie et rage.” Si vous cherchez un souffle épique pour entamer l’été, vous êtes au bon endroit : sur le site des éditions Anacharsis, ou sur la plateforme Soundcloud. Deux nouveaux épisodes de podcast viennent d’y être mis en ligne ce début juillet, bientôt rejoints par d’autres. Qui ouvrent le bal d’une troisième saison de création sonore pour plonger dans Tristan, le monument de littérature médiévale que l’éditeur s’affaire à publier, au rythme d’un tome par an pour l’instant (il y en aura cinq, 3 000 pages en tout). Le troisième tome est en librairie, il s’intitule La Joyeuse Garde. Avec toujours, à chaque tome, sa collection de podcasts ( tous accessibles ici), et autant d’aventures de chevaliers et de joutes inspirantes, un chapelet de forêts denses et la Cornouaille profonde, des rois qui chevauchent et qui complotent, des forfaitures et des félonies, l’amour à ravir, aussi - et puis Iseult en point de mire, évidemment.

Avec ces podcasts, l’éditeur fait le pari de renouer avec l’expérience originelle du récit médiéval : une histoire à écouter, à partager, et une voix pour la dire. C’était l’usage du conte, au Moyen Âge, via une pratique directement immergée dans l’oralité. C’était aussi le sens de mots qu’il a fallu inventer, comme on le dit des découvreurs de trésors. Réinventer, en fait : il s’agit d’une traduction depuis le moyen français du Moyen Âge jusqu’à une langue d’aujourd’hui. Ou plutôt, une langue audible dans le présent, une langue réappropriée par la traductrice, et réappropriable par nous ensuite. Or ça marche, justement parce que cette traduction, fluide et vigoureuse, échappe largement à la démagogie. Le style est direct, certes, et l’écriture apurée, tonique mais pas plus bravache qu’elle n’est folklorique. Depuis le tout premier tome, Le Philtre, on lit des choses belles et simples comme : 

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La mer avait été, cette nuit et le jour précédent, si démontée et si agitée qu’elle était laide à voir.

À réécouter : Tristan et Iseut
Archives des Fictions de France Culture
1h 27

De multiples versions en vers ou en prose

Pourtant, l’oralité fluide du style, qui nous permet cet accès sans embuches et aussi de nous laisser porter par le souffle chevaleresque, n’exclut en rien l’écrit : s’il fait la part belle au conte, et se construit comme un récit à transmettre, ce Tristan a bien été couché par écrit. Fixé, aussi. Il fut même écrit et réécrit à maintes reprises. L’affaire remonte à une époque où le Moyen Âge vivait son automne, il y a plus de cinq siècles. Les érudits et les spécialistes de littérature médiévale ne l’ignorent pas, bien sûr, mais tout le monde ne le sait sans doute pas : Tristan et Iseult existent non seulement en vers (c’est souvent la version abordée dans les programmes scolaires), mais aussi en prose. L’affaire n’est pas seulement question de répertoire : l’histoire elle-même en est différente - y compris la mort des deux amoureux. Dans la version en prose, les aventures de Tristan sont intégrées aux aventures du Graal : il est l’un des chevaliers de la Table ronde, et l’histoire de Tristan et Iseult se trouve nouée à ce qu’on appelle “le cycle arthurien”, c’est-à-dire un ensemble de légendes autour du Roi Arthur.

C’est à ce Tristan en prose, donc un roman, qu'Anacharsis a redonné vie depuis deux ans. Mais le tout était de savoir lequel : il n’existe pas un manuscrit d’origine, mais plusieurs, qui eux-mêmes ont parfois fait l’objet de collages et de rapiéçages. Derrière cette aventure éditoriale, un choix séminal, donc : le choix du manuscrit. C’est un document conservé à Vienne (le "matricule 2537", comme le nomment les spécialistes) qui est derrière la traduction d’Isabelle Degage. On connait son origine : c’est le duc Jean de Berry qui en était le commanditaire, au début du XVe siècle.

Était-ce la bonne version, la plus orthodoxe à choisir ? En fouillant dans les archives académiques entre les actes de colloques et les batailles par articles interposés, on mesure qu’au tout début des années 80, le choix du “bon” Tristan faisait l’objet d’intenses débats, sinon carrément de passes d’armes. A l’époque, la modernisation du texte était loin de faire consensus, mais la pureté nichait au-delà même des mots : en comparant différentes versions parmi les quelque 80 Tristan répertoriés en prose, on constate que les ajouts, comme d’ailleurs les soustractions, ont pu être fréquents. Au point de créer des écarts considérables d’une version à l’autre, et qu’il existe en fait plusieurs histoires de Tristan en prose. Et sans qu’on puisse dire, par exemple, que la plus courte soit la première, et que le reste soit le fait d’ajouts comme des enluminures apposées a posteriori à une matrice d’origine plus sobre. 

Voici par exemple deux versions d’un même passage - et de quoi avoir une idée, au passage, de ce que put être le Tristan qui circulait avant cette version actualisée :

  • Variante 1 : "Ha ! Tristanz, fait ele, bien vos entent 1 Bien sai que vos m'amez de tôt vostre cuer, et je vos aim autresi plus que dame n'ama onques chevalier. Mes or me dites, se nos en ceste forest demoriens en tel manière com vos devisiez, ne vos est il avis que nos avriens perdu tôt le monde ? Nos ne verriens ne dame ne chevalier ne gent ne envoiseûre ; nos avriens le monde perdu, et li mondes nos. Que vos semble de ce que je vos di ? » « Dame, dit Tristanz, je vos dirai ce qu'il m'en semble. Quant je vos ai avec moi, et je puis a vos parler sol a sol sanz doute et sanz paor d'autrui, que me faut il adonc ? Je ne quier ne escu ne armes fors que vos ; je ne quier ne seignor ne dame fors que vos. Je vos aim plus que je ne fais tôt le monde, car se toz li mondes estoit orendroit avec nos, je n'i verroie fors que vos, ne je n'i ameroie que vos seule. Et puis qu'il est ensi que je vos ai saine et hetiee, la Dieu merci, je veil lessier tôt le monde por vos, car de vos seule me chaut plus que de trestot le remenant. Et por ce veil je, s'il vos plest, que nos remeigniens en ceste forest..."
  • Variante 2 : "Ha ! Tristan, beaux amis, fait madame Yseult, se nous estions cy endroit un an ou deux en telle manière, dont ne vous est il advis que nous eûssons tout le monde perdu, puis que nous ne verrions ne chevalier ne dame ne damoiselle ?» « Certes, fait messire Tristan, quant je vous ay devers moy tout seûrement sans paour d'autruy, je ne quier avoir armes ne chevalier ne dame ne damoiselle ne nul autre desduit du monde fors que vous tant seulement, car se tous li mondes estoit cy assemblés, je n'y verroie fors que vous. Et pour ce vueil je que nous demourions en ceste forest..."
À réécouter : Tristan et Iseut
La Compagnie des auteurs
58 min

Tristan de sa naissance à sa mort

Le “M_anuscrit de Vienne_” n’est pas le plus ancien, ni celui que tous les spécialistes jugent le plus orthodoxe. En 1963, une certaine Renée Curtis, avait justement défendu le choix d’un autre manuscrit, qui, lui, s’achevait sur la folie du héros “né dans la tristesse”, et militait pour un surcroît de rigueur :

L'éditeur d'une œuvre médiévale doit avoir comme objectif, s'il s'agit d'une édition critique, de produire un texte aussi proche que possible de l'original. Cela implique l'étude et la comparaison de tous les manuscrits conservés, la collation des variantes et des fautes communes, afin de regrouper par familles les différentes versions, et d'éliminer celles qui sont indiscutablement corrompue. 

A défaut d’être le plus ancien ou le plus pur, le Manuscrit de Vienne, qu’on trouve derrière la traduction qui reparaît en librairie aujourd’hui, est le plus complet. C’est ainsi dans cette version-ci du roman de Tristan qu’on suit le héros depuis sa naissance jusqu’à sa mort. Ce n’est pas à proprement Anacharsis qui le ressort des tréfonds de l’oubli : dans les années 90, un éditeur, Honoré Champion, avait déjà fait paraître, sous la houlette de l’universitaire Philippe Ménard et d’une équipe qu’il avait formée, un Tristan en prose, déjà issu du Manuscrit de Vienne (en fait, une collation de plusieurs). Neuf tomes, pas moins, dans une veine universitaire puisqu’il s’agit d’une édition critique - contrairement au Tristan d’Anacharsis, qui se présente pour de bon comme un roman. Mais tout le début était absent, qui pourtant correspond au début de la trajectoire de Tristan - et qui justement nous immerge la tête la première dans l’histoire. Et la version de 1963 était plus ampoulée, et autrement moins accessible que la traduction publiée par Anacharsis. 

Autodidacte, Isabelle Degage n’est pas spécialiste de vieux français ni de littérature médiévale, mais juriste. Par passion (et sans doute par goût de l’effort quand on voit l’ampleur du labeur), c’est elle qui a eu l’initiative de s’atteler, il y a plusieurs années, à la traduction en français contemporain du début du Manuscrit de Vienne, faute de le trouver ailleurs. Une quinzaine de pages avaient un beau jour atterri dans la boîte aux lettres d’Anacharsis : c’était la traductrice qui leur montrait le travail entrepris dans son coin depuis un petit moment. Mordus, les éditeurs ont décidé qu’ils souhaitaient en lire davantage. Et le faire lire. Pour notre plus grand bien, et sûrement celui d’oreilles qui le découvriront, dépoussiéré et très accessible, sur l’autoroute des vacances. Alors que chaque tome fait l’objet d’une courte préface confiée à un écrivain ou une écrivaine d’aujourd’hui (Pierre Senges, Sophie Divry…), on pouvait lire dans celle que Mika Biderman consacrait au tout premier, Le Philtre, ce bel hommage :

Beaucoup de mots sont repeints à neuf et semblent ne jamais avoir servi. Douce illusion. Joie de gosse au son de la trompette.

Les Nuits de France Culture
24 min