Agnodice, Wilgeforte et Catalina de Erauso, trois femmes travesties
Agnodice, Wilgeforte et Catalina de Erauso, trois femmes travesties

Trois bonnes raisons de se travestir - #CulturePrime

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Trois bonnes raisons de se travestir

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Elles s'appellent Agnodice, Wilgeforte ou Catalina de Erauso, elles ne se connaissent pas et ont vécu à des époques bien différentes. Et pourtant, toutes trois ont eu le courage et l'audace de défier leur société, de se travestir en homme et de vivre la vie qu'elles souhaitaient.

"Certaines femmes, impatientes d’exister vraiment, se sont tout simplement travesties en homme. Enfin, tout simplement… Il faut dire que c’était toujours au péril de leur vie." C'est ce que nous explique Hélène Soumet, professeure de philosophie et autrice de Les travesties de l’Histoire aux édictions First (2014).

Pour étudier, comme Agnodice à l’Antiquité

En Grèce antique, les femmes n’ont aucun droit juridique et politique et ne peuvent pas étudier. Soutenue par son père, qui la fait passer pour son neveu, Agnodice se travestie en homme pour pouvoir étudier la gynécologie. Elle voyage jusqu’à Alexandrie pour suivre les cours d’Hérophile, le meilleur professeur et médecin de l’époque.

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De retour à Athènes, toujours travestie, elle s’installe comme gynécologue et devient très réputée.

Ses confrères ne voient pas d’un très bon œil ce jeune médecin d’Alexandrie, qui leur vole toutes leurs patientes. Ils commencent à proférer des accusations envers ce médecin en disant que sûrement il abuse des épouses. Or, les épouses doivent transmettre le sang athénien, donc c’est une menace pour l’ordre d’Athènes.            
Hélène Soumet

Agnodice passe devant le tribunal de l’Aréopage et doit dévoiler sa féminité. Condamnée à la peine de mort pour avoir exercé la médecine en tant que femme, elle est sauvée par une foule d’Athéniennes menaçant de se tuer si Agnodice n’est pas libérée.

Et on raconte que, un an après, la loi a changé et on a autorisé les citoyennes athéniennes à exercer la médecine.            
Hélène Soumet

C’est du poète latin Hyginus que nous vient la légende d’Agnodice, considérée comme plausible mais pas avérée par les historiens.

Pour éviter le mariage, comme Wilgeforte au Moyen Âge

L’histoire de la "Vierge forte" se retrouve dans plusieurs cultes européens au Moyen Âge. La version la plus répandue la décrit comme fille d’un roi païen portugais, promise au roi de Sicile. Convertie au christianisme, Wilgeforte prie Dieu d’intervenir pour empêcher ce mariage et préserver sa virginité.
En lui octroyant une barbe, Dieu éloigne tout prétendant au mariage.

De sorte que le fiancé, évidemment, n’est pas prêt du tout a accepté ce mariage. Le père traduit Wilgeforte devant un tribunal de façon à ce qu’elle renonce à sa foi, pensant que peut-être la barbe s’en ira en même temps. Mais Wilgeforte ne renonce pas à sa foi et le père a la cruauté de la condamner à mort, et par dérision veut la faire mourir comme le Dieu qu’elle vénère, à savoir la crucifixion.            
Hélène Soumet

Au XVIe siècle, la sainte est vénérée en Angleterre par les femmes qui souhaitent se débarrasser d’un mauvais mari. Au cours des siècles suivants, l’image de la sainte androgyne devient dérangeante et l’Église retire le nom de Wilgeforte du Calendrier liturgique. Son culte disparaît.

Pour vivre l’aventure, comme Catalina à la Renaissance

Enfermée depuis l’enfance dans un couvent espagnol, Catalina de Erauso s’enfuit à 15 ans pour ne pas prononcer les vœux qui feront d’elle une nonne. Pour passer inaperçue, elle se fabrique un pantalon de sa robe de religieuse, se coupe les cheveux, se fait appeler Francisco et mène une vie de combats et de voyages.

Comme c’était quelque chose d’extrêmement grave et d'interdit, parce que la religion catholique n'acceptait pas qu'on puisse se travestir, elle prend peur. Elle se sent alors comme un animal traqué, se défend, se querelle, va même jusqu'à se battre en duel, et donne facilement du couteau jusqu’à ce que finalement elle décide de s’embarquer sur un bateau. Elle s’illustrera ensuite dans des combats contre les Indiens. On la trouve très sanguinaire, mais on la trouve sanguinaire parce que c’est une femme. Les soldats de l’époque étaient extrêmement sanguinaires.            
Hélène Soumet

Catalina de Erauso raconte dans son journal que derrière elle "coulait une rivière de sang". En Amérique, elle enchaîne les aventures, combats, prison, duels, blessures, etc.
Elle révèle son identité à un évêque avant de rentrer en Espagne en 1624, puis à Madrid elle convainc le Roi de récompenser ses services rendus à la couronne et finit par recevoir une pension. Le pape l’autorisera même à porter l’habit d’homme. Elle meurt en 1650, au Mexique en nous laissant son autobiographie.

On croyait les femmes faibles, on croyait les femmes incapables de faire quoi que ce soit, on croyait que les femmes avaient peur de tout… Mais justement, elles, elles ont fait reculer les préjugés parce qu’elles ont toujours été découvertes à un moment et on s’est dit : "Ah ! Une femme est capable de monter sur un bateau, de soigner, de faire des études, etc." Elles sont extrêmement précieuses dans la lutte que mènent les femmes pour leurs droits.            
Hélène Soumet