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Trois exemples historiques de non-mixité choisie

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Membres du Black Panther Party rassemblés pour une conférence de presse en juillet 1969
Membres du Black Panther Party rassemblés pour une conférence de presse en juillet 1969
© AFP

Previously. Le vif débat suscité par l’organisation lors du festival Nyansapo d’ateliers non-mixtes est l’occasion de revenir sur l’histoire de cette idée. Retour sur trois de ses pratiques dans l'histoire, mettant à chaque fois en perspective un idéal de mixité qui ne va pas forcément de soi.

Le vif débat suscité par les ateliers non-mixtes organisés lors du festival afroféministe Nyansapo à Paris cet été est l’occasion de revenir sur l’histoire de l’idée de non-mixité : entre femmes et hommes, entre blancs et non blancs, entre femmes racisées et les autres... L'acception récente de l'idée de non-mixité s'éloigne de celle prônée par les catholiques du XIXe siècle, qui souhaitaient une école non-mixte, en particulier pour lutter contre les écoles protestantes, généralement mixtes. Écoutez là-dessus l’émission de la Fabrique de l’Histoire consacrée à l’instauration de la mixité dans l’école française.

Dans les trois exemples qui suivent, la revendication de l'exclusion se fait au service de l'égalité à atteindre, et à cette condition. L'objectif est de corriger une mixité de fait illusoire entre des groupes sociaux dominants et des groupes dominés (filles et femmes, Noirs, minorités sexuelles, handicapés...). Trois exemples de non-mixité choisie, volontaire et revendiquée par des groupes opprimés ou discriminés sont symptomatiques de pratiques historiques mettant à chaque fois en perspective un idéal de mixité qui ne va pas de soi : les droits civiques afro-américains, les réunions féministes françaises, les expérimentations dans les écoles.

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1) 1966 : le “Black power” à l’américaine

Black Panthers à Oakland, Californie, 1969
Black Panthers à Oakland, Californie, 1969
© AFP

En lançant “Black power” à la foule en 1966, Stokely Carmichael, nouveau dirigeant de l'un des principaux organismes du mouvement afro-américain des droits civiques, le Comité de coordination non-violent des étudiants (SNCC), traduit la conviction que les Noirs doivent s'organiser entre eux, et qu’il incombe avant tout aux Blancs de lutter contre le racisme dans leur propre communauté. Caroline Rolland Diamond, historienne des États-Unis à l'université de Nanterre, explique l'origine idéologique de ce nouveau mot d'ordre : Carmichael prône l’auto-détermination et l’empowerment des Noirs américains. "L'idée est de pouvoir s'organiser "par eux-mêmes et pour eux-mêmes" (by us for us) sans présence de Blancs qui inévitablement, dans les années 1960, se retrouvaient dans des positions de dominants dès qu'ils étaient présents. Cela avait été l'expérience vécue par de nombreux militants du SNCC et du CORE (surtout jusqu'en 1964) et explique l'enthousiasme pour ce nouveau type d'activisme". Un groupe nationaliste noir comme les Black Panthers ne voulait pas non plus de membres blancs en son sein. A la suite de cette évolution idéologique, les membres blancs de ces groupes ont été "priés" de quitter les organisations. Cela a suscité beaucoup de tensions et d'amertumes chez de nombreux membres, blancs (évidemment) comme noirs, et a conduit au départ de certains militants désabusés. De nombreux militants opposés à cette radicalisation idéologique sont renvoyés des groupes militants de la cause pour excès de modération. Ce nouveau slogan provoque également un tollé médiatique : le magazine Time qualifie le Black power de “philosophie raciste” défendue par “de jeunes démagogues”.

Peu importent leurs efforts pour l’expliquer, le terme “Black power” signifie “pouvoir anti-Blancs".

Cette phrase, c’est Roy Wilkins, activiste tendance intégrationniste, qui la prononce. Déjà en 1966, deux visions de l'anti-racisme s'opposent, ici au sein du mouvement des droits civiques américain.

A ECOUTER "" Black America", politiques du combat", La Fabrique de l'Histoire

2) 1970’ : les réunions féministes

Nous sommes arrivés à la nécessité de la non-mixité. Nous avons pris conscience qu’à l’exemple de tous les groupes opprimés, c’était à nous de prendre en charge notre propre libération.

Ainsi s'expriment des militantes du Mouvement de libération des femmes (MLF) en 1970, dans un numéro de la revue Partisans. Cette conception de la non-mixité comme un acte fondateur, une étape nécessaire d'un cheminement vers l'égalité est notamment théorisée par Christine Delphy, féministe et sociologue au CNRS. Dans un discours prononcé à l'occasion des 50 ans du Monde Diplomatique en 2006, et transcrit par le site Les mots sont importants, elle distingue non-mixité voulue de non-mixité subie, pour mieux justifier la première :

Car dans les groupes mixtes, Noirs-Blancs ou femmes-hommes, et en général dans les groupes dominés-dominants, c’est la vision dominante du préjudice subi par le groupe dominé qui tend à… dominer. Les opprimés doivent non seulement diriger la lutte contre leur oppression, mais auparavant définir cette oppression elles et eux-mêmes. C’est pourquoi la non-mixité voulue, la non-mixité politique, doit demeurer la pratique de base de toute lutte ; et c’est seulement ainsi que les moments mixtes de la lutte – car il y en a et il faut qu’il y en ait – ne seront pas susceptibles de déraper vers une reconduction douce de la domination.

Dans sa série documentaire consacrée aux nouvelles féministes, Charlotte Bienaimé actualise cet usage par le biais du témoignage de Solène, paysanne du Haut-Var et féministe, qui a fondé un groupe non mixte. Elle explicite son besoin ressenti de mettre en place un tel collectif (durée 1 minute) :

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A ECOUTER " Nasawiyat : Épisode 8 : Eglantine et Solène", série documentaire sur les nouveaux féminismes

 Comité féministe à Nuit Debout, Place de la République à Paris, 22 avril 2016
Comité féministe à Nuit Debout, Place de la République à Paris, 22 avril 2016
© AFP - Elliott Verdier

Dans la même perspective, lors des réunions de Nuit Debout place de la République à Paris au printemps 2016, des réunions réservées aux femmes et aux minorités de genre ont été organisées, revendiquées là aussi comme espace et outil d'émancipation politique : pouvoir parler librement sans se sentir jugé ou être interrompu par les hommes, prendre conscience de la domination subie, et élaborer une action à partir de l'expérience vécue.

3) 2000' : les expérimentations d’espaces non-mixtes dans les écoles

Les élèves de la "Young women's leadership school" de Harlem, soutenue notamment par Hillary Clinton
Les élèves de la "Young women's leadership school" de Harlem, soutenue notamment par Hillary Clinton
© AFP - Chris Hondros

Comme chez les tenants du Black power ou les féministes, les expérimentations scolaires de non-mixité s'appuient sur un constat d'échec d'une mixité illusoire entre filles et garçons. Pédagogues et sociologues ont à partir des années 1990 mis en avant l'idée d'une "évidence trompeuse" de la mixité de fait pratiquée dans les écoles ou centres de loisir. Martine Chaponnière, professeure en sciences de l'éducation à l'université de Genève, revient en 2010 dans un entretien de la Revue française de pédagogie sur des expérimentations de non-mixité chez les plus jeunes :

En Suisse romande, dans les centres de loisirs, les travailleurs sociaux ont de grosses inquiétudes car les filles ne viennent plus. Cet absentéisme est dû aux violences sexistes (verbales ou physiques) qu’elles subissent et au fait que les garçons monopolisent l’espace et les installations (jeux, parc informatique) et qu’elles ont beaucoup de peine à y avoir accès. Finalement les adolescentes s’excluent d’elles-mêmes de ces ambiances machistes, basées sur des rapports de force et sur un langage vulgaire et irrespectueux.

S'alignant sur le droit communautaire de lutte contre les discriminations, une loi de 2008 prévoit en France d'organiser des enseignements par regroupement d'élèves de même sexe, venant tempérer la loi Haby de 1975 qui généralisait la mixité dans l'enseignement primaire et secondaire. Des exemples médiatisés au Québec, aux États-Unis, en Australie, en Allemagne ou en Suisse font état d'expériences de non-mixité censés pallier les lacunes de la mixité dans les écoles.

Si elles ont le mérite d'insister sur les effets pervers d'une mixité apparente qui ne garantit pas l'égalité dans les faits, les évaluations de ces expérimentations sont contrastées : à l'abri des remarques sexistes, les filles plus en confiance opteraient davantage pour des orientations moins stéréotypées, réussiraient mieux dans des matières considérées comme masculines. Mais dans ces mêmes classes, les enseignants adaptent les contenus ou méthodes d'enseignement au sexe des élèves. Ils risquent de renforcer les représentations sexistes, les garçons et les filles étant réassignés à leur catégorie respective. Selon le sociologue de l'éducation Gaël Pasquier dans un article de la Revue française de pédagogie consacré à la non-mixité comme "recours paradoxal", la singularité de ces expériences réside dans le fait que l'école ne s'inscrit pas dans une logique d'engagement militant, contrairement à l'activisme afroaméricain ou au féminisme.

A ECOUTER " Le genre à l'école et la mixité filles-garçons", Rue des écoles et " Filles et garçons à l'école depuis Jules Ferry", Concordance des temps