Troubles psychiques : la pop culture, "un moyen d'aller chercher" un large public, analyse Jean-Victor Blanc

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Troubles psychiques : la pop culture, "un moyen d'aller chercher" un large public, analyse Jean-Victor Blanc

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Jean-Victor Blanc, psychiatre et fondateur du festival Pop & Psy, le 7 octobre 2022 à l'occasion du lancement de son premier festival à Paris.
Jean-Victor Blanc, psychiatre et fondateur du festival Pop & Psy, le 7 octobre 2022 à l'occasion du lancement de son premier festival à Paris.
© Radio France - Margot Delpierre

La pop culture aide à balayer les idées reçues sur les troubles psychiques, explique Jean-Victor Blanc dans son livre "Pop & Psy". Ce médecin-psychiatre organise un festival du même nom jusqu'à dimanche, à Paris. Il revient sur l'importance de la représentation dans les oeuvres culturelles.

Même les stars souffrent et certaines le font savoir : des personnalités aussi célèbres que Britney Spears, Mariah Carey ou Justin Bieber ont, en évoquant publiquement leur santé mentale, libéré la parole et provoqué des prises de conscience. Des artistes francophones comme les chanteurs Stromae, Pomme et les humoristes Jérémy Ferrari et Blanche Gardin brisent aussi des tabous. Un milliard de personnes dans le monde sont concernées par des troubles psychiques, selon l'OMS, une souffrance aggravée avec la pandémie de Covid-19. Des troubles beaucoup plus répandus donc qu'on pourrait le croire, aux formes et aux conséquences dans la vie quotidienne multiples, souvent bien loin de notre imaginaire.

Au-delà de ces célébrités, de plus en plus de films ou de séries comme Happiness Therapy ou Euphoria traitent des troubles psychiques, avec justesse. Ces représentations dans la pop culture sont nécessaires pour déconstruire les clichés, Jean-Victor Blanc en est convaincu. Ce jeune médecin-psychiatre de l'hôpital Saint-Antoine à Paris en a même fait un livre, Pop & Psy (Plon, 2019). Son travail prend désormais la forme d' un festival du même nom, dont la première édition se tient du 7 au 9 octobre 2022 à Ground Control à Paris, où plus de 4 000 personnes sont attendues. De nombreuses conférences sont proposées, notamment sur les liens entre folie et créativité et sur la perception de la "folie" féminine dans les films et séries, avec des scientifiques et des artistes invités (Gringe, Jérémy Ferrari, Fary) toute la journée, avant des DJ set et autres festivités le soir.

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Comment un psychiatre comme vous en vient à s'intéresser aux liens entre troubles psychiques et pop culture ?

C'est venu d'un constat : aujourd'hui, la santé mentale reste très stigmatisée. Pour les patients qui vivent avec un trouble psychique, il est souvent impossible d'en parler. Les troubles comme les traitements, voire l'ensemble du système de soins en santé mentale, sont très mal perçus. D'où l'idée d'en parler d'une manière plus positive, assez novatrice, en dédramatisant avec aussi un aspect très ludique qui vient de cette pop culture qui, en parallèle, et c'est ce qui rend la chose passionnante, est complètement fascinée par la santé mentale.

Depuis l'écriture du livre entre 2018 et 2019, énormément de choses ont changé. Il y a eu la série Euphoria (de Sam Levinson, depuis 2019). Dans la préface, je fais référence à l'histoire de Britney Spears qui a énormément évolué ces trois dernières années. Désormais, il y a quasiment chaque jour une prise de parole ou une nouvelle œuvre, comme le dernier film avec Blanche Gardin Tout le monde aime Jeanne ou le nageur Michael Phelps qui a parlé et s'engage vraiment sur le terrain de la santé mentale. C'est extrêmement excitant pour un jeune psychiatre de voir toutes ces avancées.

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Vous écrivez dans votre livre Pop et Psy qu'il y a vingt ans, le sujet de la santé mentale "était inaudible". Qu'est-ce qui a changé ?

Ce qui a changé, c'est que des personnes ont osé en parler. On parle du terme de coming-out, en référence à celui sur l'orientation sexuelle. Le coming-out, c'est quand quelqu'un parle à un moment de manière volontaire de son trouble psychique et c'est un moyen très efficace, voire le plus efficace pour changer le regard qu'on va porter sur une maladie. Quand ce sont des célébrités comme Mariah Carey, Kanye West ou Selena Gomez, évidemment, cela a un impact très important. Leurs prises de parole sont extrêmement relayées dans les médias. Et c'est aussi une manière d'en parler de façon plus juste et plus positive que, par exemple, avec le fait divers.

Comment en parlait-on avant ?

Avant, c'était assez simple : on n'en parlait pas. C'était tabou. Dans mes entretiens avec les patients que je suis, on voit bien que sur une ou deux générations, au niveau des grands-parents, c'est extrêmement tabou. Il pouvait y avoir parfois des suicides ou des pathologies psychiatriques sévères et personne n'en parlait. C'était vraiment la règle de l'omerta.

Aujourd'hui, on en parle d'une manière plus positive, plus libre. Il y a aussi le fait que, heureusement, les soins se sont améliorés. Il y a eu des découvertes en psychiatrie, en neurosciences, qui font qu'on comprend mieux, on soigne mieux. Il y a 100 ans, il n'y avait pas de médicament par exemple pour empêcher les idées délirantes ou les hallucinations, donc le traitement, si on peut parler de traitement, consistait à isoler les individus le plus loin de la cité et les enfermer pour ne pas qu'ils dérangent. Aujourd'hui, grâce à des médicaments, ces personnes peuvent avoir une vie dans la cité, un travail, une vie de famille ou la vie qu'ils souhaitent mener. Il y a également sur le champ de la psychothérapie énormément de découvertes, de nouvelles manières d'accompagner et de comprendre le fonctionnement psychique, ce qui fait qu'elles vont mieux. Une sorte de cercle vertueux a pu s'installer.

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Dans la pop culture, comment cela se traduit-il ? Vous citez Vol au-dessus d'un nid de coucou (réalisé par Milos Forman et sorti en 1976) qui a pendant longtemps été la référence. Depuis, à quels tournants a-t-on assisté ?

C'est la magie du pouvoir de la représentation qui fait que ça a changé très rapidement. On peut citer par exemple le film Happiness Therapy (2013), qui est une comédie romantique hollywoodienne avec tous les standards du genre, sauf que ça parle du trouble bipolaire, d'hospitalisation, de traitement. C'est un film qui a eu un succès public et critique car il a été récompensé par l'Oscar du meilleur film. Il y a eu la prise de parole de Catherine Zeta-Jones (en 2011), qui a été une des premières actrices hollywoodiennes à parler du trouble bipolaire.

Aujourd'hui, parmi les stars des millenials, c'est même rare de trouver quelqu'un qui n'a pas à un moment parlé de sa santé mentale, que ce soit Justin Bieber ou Kendall Jenner, Selena Gomez.

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Le regard porté sur ces troubles a changé. Qu'en est-il de celui porté sur la prise en charge et l'hôpital psychiatrique ?

Les deux sont liés. Il est assez fascinant de voir que la stigmatisation des pathologies va, quelque part, imbiber celle des traitements. Par exemple, la psychiatrie est considérée comme une spécialité médicale peu honorable, exercée par des médecins contrariés qui auraient raté leur concours et fait ce choix par défaut, ce qui dans mon cas est complètement faux. On voit qu'il y a une stigmatisation, et c'est un mécanisme connu pour d'autres pathologies, qui s'étend de la pathologie à ceux qui la prennent en charge et au traitement. Les médicaments antidépresseurs sont encore très stigmatisés, et dire à son entourage qu'on en prend, c'est encore s'exposer, pour beaucoup de mes patients, à des idées reçues, des stéréotypes, des conseils pas forcément adaptés, qui reposent sur beaucoup de méconnaissance.

Dans le livre, vous vous attardez sur certains troubles psychiques en particulier, comme la dépression, le trouble bipolaire, la schizophrénie et les addictions. Pourquoi ceux-là ?

Parce que ce sont les pathologies les plus fréquentes, les plus représentées aussi. Même si la dépression, qui est la pathologie la plus fréquente, est assez peu cinématographique parce qu'il est difficile de montrer la dépression et que c'est moins cinégénique que d'autres choses.

D'autres pathologies comme la schizophrénie sont assez largement représentées, mais souvent très mal. Je pense à Paranoid (2000) ou Voices (2015) où très souvent c'est associé à la violence, notamment dans un nombre incalculable de téléfilms ou de séries de mauvaise qualité. C'est un ressort scénaristique assez facile : la personne arrête son traitement et devient un fou dangereux, un psychopathe, mais ça n'a rien à voir avec la schizophrénie. Ceci dit, on a des tableaux qui sont plus justes. Dans Black Swan (2011), certains symptômes sont bien montrés, même si ensuite il y a une part très symbolique évidemment dans ce rôle (de Natalie Portman), qui s'éloigne de la véracité clinique. Je ne suis pas pro-censure : dans chaque œuvre, on peut en tirer quelque chose, un moyen de parler de la santé mentale et de changer le regard. Il est rare que je condamne complètement une œuvre.

Souvent, dans les œuvres qui sont portées, réalisées par des personnes concernées, comme la série Euphoria de Sam Levinson, qui lui-même a eu des troubles psychiques pendant l'adolescence, ou dans Melancholia de Lars von Trier, dans Happiness Therapy également, on sent qu'il y a une authenticité et une justesse sur le rôle et sur le sujet.

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En quoi la représentation des troubles dans la pop culture influence-t-elle aussi les soignants ?

Les soignants appartiennent aussi à la société civile et ils peuvent avoir leurs représentations. On le voit parmi les médecins généralistes qui ont une formation souvent rapide en santé mentale, alors que, vu les taux de prévalence des troubles psychiques, c'est une part non négligeable de leur patientèle. Les soignants aussi vont au cinéma, regardent des séries. Ça a été l'une des surprises, quand je me suis lancé avec Pop & Psy : je m'adresse plutôt au grand public, mais dans les conférences, au ciné-club, il y a souvent des soignants qui apprécient de voir qu'on parle de leur métier différemment, qui aiment bien ce côté positif, optimiste, qui sort un peu du constat de crise. Ce constat est certes à faire, mais il a aussi tendance à paupériser et ne donne pas forcément envie aux jeunes étudiants.

Que faut-il encore améliorer dans la représentation des troubles psychiques ? Quels sont ceux qui souffrent encore énormément de clichés ?

Probablement la schizophrénie. Elle concerne environ 2 à 3 % de la population générale, tout comme le trouble bipolaire. Mais, autant on a énormément de prises de parole sur le trouble bipolaire, avec des séries, des films qui montrent le trouble sous un aspect réaliste et souvent positif, autant pour la schizophrénie, c'est plus compliqué. Elle reste associée à la violence parmi les idées reçues et les stéréotypes négatifs qui circulent. Nous n'avons pas aujourd'hui de célébrité ou de personnage public qui parle de schizophrénie. Pourtant, techniquement, mathématiquement, il doit y en avoir.

À l'hôpital psychiatrique marseillais de Valvert, le 16 avril 2020, pendant le confinement.
À l'hôpital psychiatrique marseillais de Valvert, le 16 avril 2020, pendant le confinement.
© AFP - Anne-Christine POUJOULAT

Vous parliez de la pop culture comme un fort vecteur de représentation. Est-ce lié à la force de l'image ?

La santé mentale est quelque chose de très fascinant. Dès les premiers films, on parlait déjà de folie, de dépression ou en tout cas de l'image qu'on en avait à l'époque. Il y a toujours eu cet intérêt, parce que c'est le mystère de la psyché humaine. Ce qui est important et ce qui est positif dans la pop culture, je trouve, c'est qu'on voit qu'il y a une sorte de conjonction des luttes autour de la stigmatisation, avec des mouvements qui ont été très forts au niveau de la représentation des personnes racisées, au niveau de la représentation de l'identité de genre, de l'orientation sexuelle. Aujourd'hui, il n'y a pas une série Netflix sans qu'il y ait un ou plusieurs personnages non-hétérosexuels, donc le pouvoir des images et le pouvoir de la pop culture est aussi de montrer ces narrations, de montrer ces personnes qui sont considérées comme différentes et finalement en faire un fait de société comme un autre. C'est quelque chose qui, à la fois, me passionne et me rend très optimiste parce qu'on se dit que, si en dix ans ça a marché pour d'autres choses, il n'y a pas de raison que ça ne soit pas l'un des moyens les plus efficaces pour changer la question de la santé mentale.

Selon l'OMS, il me semble que 50% des personnes atteintes de troubles n'ont aucune prise en charge. Il y a un déficit de soins pour des raisons structurelles. On sait qu'il manque des soignants, mais c'est aussi une question de représentation. Pour moi, au niveau individuel, c'était aussi un constat d'échec : je ne peux aider que les personnes qui viennent me voir et qui franchissent le pas de l'hôpital pour venir consulter. Mais en étant sur une approche culturelle et médiatique, en utilisant la pop culture, c'est un moyen d'aller les chercher et de leur faciliter le pas vers les soins.

Avez-vous réussi à monter facilement votre festival Pop & Psy ?

L'idée est née il y a environ un an, dans le prolongement des conférences, du ciné-club et de mes livres, pour faire un temps à la fois d'information scientifique avec une haute qualité des interventions et aussi un aspect très festif, afin de trouver cet équilibre entre pop et psy. Il y a eu quand même des résistances : au niveau des artistes, cela a été un peu compliqué. Nous avons eu pas mal de refus, là où on voit les exemples américains qui diffusent beaucoup la pop culture et pour qui c'est devenu un étendard, quelque chose de quasiment banalisé. On a eu des réponses du type : 'Je ne veux pas passer pour le ou la dépressive de service, les gens ne vont pas comprendre si je prends la parole sur le sujet', etc. Bien sûr, on peut respecter toutes ces raisons, mais on voit qu'il y a encore un retard et une timidité sur le sujet.

Le Temps du débat
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