Publicité

Truie condamnée à mort, dauphins exorcisés... les étranges procès d'animaux au Moyen Âge

Par
Illustration représentant une truie et ses porcelets jugés pour le meurtre d'un enfant. Le procès aurait eu lieu en 1457, la mère étant reconnue coupable et les porcelets acquittés.
Illustration représentant une truie et ses porcelets jugés pour le meurtre d'un enfant. Le procès aurait eu lieu en 1457, la mère étant reconnue coupable et les porcelets acquittés.
- The book of days: a miscellany of popular antiquities

Un cochon présenté au tribunal, des sangsues condamnées par contumace... Saviez-vous que du XIIIe au XVIIIe siècle, les animaux pouvaient être traînés devant la justice et condamnés au même titre que les hommes ? Décryptage d'un système judiciaire qui nous paraît bien étrange aujourd'hui.

Cochons dévoreurs de nouveaux-nés condamnés à l'étranglement, sangsues sommées par la justice de ne plus s'en prendre aux poissons... Pendant près d'un millénaire en Europe, les bêtes de ferme et autres insectes nuisibles pouvaient être envoyés devant des tribunaux, et jugés à l'aide de toute une rhétorique constituée de citations latines et d'allusions prétendument historiques. Excommunications, exorcismes publics, condamnations à mort, jugements par contumace... ces histoires nous semblent aujourd'hui tellement stupéfiantes, qu'elles sont longtemps passées pour être imaginaires. 

Revivez quelques-uns des plus étonnants procès d'animaux du Moyen Âge : bienvenue dans une époque où l'on attendait des bêtes, membres à part entière de "la communauté de Dieu", qu'elles respectent les mêmes devoirs que les humains.

Publicité

La célèbre affaire de la truie anthropophage de Falaise, en Normandie

Exécution de la truie infanticide de Falaise - Gravure de "L'homme et la Bête"
Exécution de la truie infanticide de Falaise - Gravure de "L'homme et la Bête"
- Arthur Mangin, 1872

An 1386, région de Falaise, en Normandie. A l'époque, les cochons déambulent librement dans les rues, jouant le rôle d'éboueurs. Un jour, une truie renverse un nouveau-né mal surveillé, et commence à le dévorer au niveau du bras et du visage. Le nourrisson ne survit pas à ses blessures, et la truie est conduite au tribunal. Ce procès est le mieux documenté de tous les jugements d'animaux dont on a gardé la trace, notamment grâce aux sommes d’argent dépensées pour cet événement, qui dure neuf jours. A l'issue du procès, la truie est condamnée à être d’abord traînée sur une claie dans les faubourgs de Falaise, puis pendue et brûlée. En 2010 dans l'émission d'Alain Veinstein Du jour au lendemain, l'historien médiéviste Michel Pastoureau, auteur de l'ouvrage Le Cochon : histoire d'un cousin mal aimé (Gallimard) revenait sur cette incroyable histoire :

Michel Pastoureau sur les procès de cochons au Moyen Âge_Du jour au lendemain_vendredi 29/01/2010

4 min

Avant de la pendre, on l’a habillée avec des vêtements de femme, et le juge bailli de Falaise a eu deux idées extraordinaires : d’une part il a demandé à ce qu’une grande peinture soit faite pour l’église de la Trinité de Falaise, pour garder mémoire de l’événement, ce qui a été fait, on a pu voir cette peinture jusqu’au début du XIXe siècle. Et de l’autre, il a demandé aux paysans qui vivaient alentour de venir voir l'exécution de la truie avec leurs cochons pour que ça leur fasse enseignement. Il y a l’idée que les cochons étaient capables de comprendre et se comporteraient dorénavant beaucoup mieux dans cette région pour ne pas subir le sort de la truie.

Quelques décennies plus tard, en Bourgogne, rebelote : une truie est accusée d’avoir mangé un nouveau-né, et un document se faisant l’écho de l’événement dénonce le “s_inistre repas qu’elle a partagé avec ses six porcelets_”. La truie, reconnue coupable à l'inverse de ses petits, subit la torture suite à un procès en bonne et due forme : "Le greffier note qu’elle a 'avoué'. Elle a fait quelque chose comme “grrr grrr”, elle a reconnu qu’elle était coupable", précise, amusé, Michel Pastoureau.

Même si ces affaires nous apparaissent aujourd'hui insolites, les procès étaient loin d'être pris à la légère, comme l'expliquait l'intellectuel Michel Rousseau lors d'une conférence intitulée "Les animaux devant la justice : du châtiment des bêtes à la responsabilité des hommes", et diffusée par France Culture en 1966 : 

Ils se déroulaient devant la seule justice civile : celle des baillages, des conseils de villes, des mailleurs, des échevins, ou celle des seigneuries ou même des parlements. Cette justice criminelle disposait d’une prison. L’animal qui s’était livré à des coups et blessures envers des humains était emprisonné et devenait le voisin de quelques brigands arrêtés.

Les animaux devant la justice, une conférence de Michel Rousseau diffusée par France Culture en 1966

29 min

Il est à noter que 90 % des animaux conduits devant la justice en Europe entre le XIIIe et le XVIIe siècle sont des cochons (trente-cinq affaires de cochons sont répertoriées dans les archives) : "Je pense qu’on retrouve là une espèce de projection anthropomorphique sur cet animal en particulier", avance l'historien. Mais la raison est aussi peut être plus pragmatique... ces animaux vagabondant aussi bien à la campagne qu'en ville, occasionnent de nombreux accidents : "Ils pillent les boutiques, dévastent des jardins, renversent des enfants, parfois commencent à dévorer un nouveau-né… on les conduit donc au tribunal avec l’idée que ce sont des êtres responsables, peut-être capables de comprendre ce qu’est le bien et le mal, [...] on leur donne un avocat, on paye un gardien le temps du procès, il faut les surveiller et les nourrir…"

Contrairement au droit d'aujourd'hui, l’animal au Moyen Âge porte la responsabilité de ses actes, et non son propriétaire, même si on peut demander à ce dernier d’accomplir un pèlerinage pour n'avoir pas bien surveillé ses bêtes.

Insectes et sangsues "fléaux" : des excommunications à la pelle

En fait, cette pratique visant à envoyer un animal devant un tribunal humain est une vulgarisation des procédures d’excommunication à une époque où le christianisme structure très fortement la société. C'est ce qu'explique l'historien Eric Baratay, spécialiste de l'histoire des relations hommes-animaux : 

Vous avez le grand précédent sur lequel on s’appuie : la légende, prise très au sérieux à l’époque, qui raconte que Saint Bernard, un jour, voit arriver plein de mouches dans son monastère ; ça l’énerve, il excommunie les mouches, et les mouches meurent. Il y a aussi le Christ, dans les Évangiles, qui maudit le figuier stérile, et l'arbre meurt d’un coup. Evidemment, si on peut maudire un animal, un végétal, et donc le renvoyer au diable, ça veut dire qu’on peut juger ses fautes.

"Jésus maudissant le figuier", 1800
"Jésus maudissant le figuier", 1800
- Giovanni Domenico Tiepolos

Cette légende des mouches de Saint Bernard éclaire bien un autre fait insolite concernant les procès d'animaux : les individus n'étaient pas les seuls à pouvoir comparaître, ces jugements pouvant également concerner des nuées d'insectes, des foules de rongeurs, ou encore des flopées d'invertébrés. Les procès d'animaux dits "fléaux", car responsables de famine, étaient d'ailleurs parmi les plus répandus, dans toute l'Europe (France, Allemagne, Suisse, Italie, Espagne, Portugal…), jusqu’en Amérique, où ils comptent parmi les derniers connus. 

Pour illustrer ce phénomène, évoquons l'ingénieuse solution trouvée par l'évêque de Lausanne en 1451 pour lutter contre les ravages causés par les sangsues sur les poissons, comme le racontait encore Michel Rousseau : "Il suffirait qu’on s’en procurât quelques-unes pour les mettre en présence du magistrat. Ce dernier avertira tant celles qui seront présentes que les absentes d’abandonner les lieux qu’elles ont envahis. L’avertissement et la citation à comparaître était toujours renouvelée trois fois - sans succès - mais un avocat était toujours désigné pour défendre les bestioles contumaces."

A Marseille, des dauphins envahisseurs, exorcisés 

L'histoire rapporte encore qu'en 1596, une armada de dauphins fit irruption dans le port de Marseille et s'y installa, commettant de nombreux dégâts. On alerta le cardinal légat d'Avignon, qui portait d'ailleurs le nom d'Acquaviva. Celui-ci délégua l’évêque de Cavaillon, qui vint exorciser les dauphins, leur ordonnant de ne pas rester sur place. L’histoire dit que les cétacés “se le tinrent pour dit et ne reparurent plus”. Comme le soulignait encore Michel Rousseau dans sa conférence, il ne s’agit plus de la procédure criminelle appliquée aux truies homicides, mais de procédures civiles assez modérées, qui aboutissait à un partage : 

Une sorte de droit d’usage, d’usufruit ou de propriété était reconnu sur un territoire très limité aux insectes et aux rongeurs. [...] La sentence ne faisait qu’entériner cet accord sous la forme impressionnante d’un monitoire, ou avertissement solennel : il était affiché et lu pendant le sermon trois dimanches consécutifs selon la procédure de l’excommunication. Il est donc clair que le monitoire ne doit être considéré que comme une malédiction spéciale de l’Eglise. Saint Thomas d’Aquin précise que les animaux ne peuvent être maudits ou bénis que par rapport à l’homme ou à ses besoins.

Des chats, des chevaux, des coqs, victimes de la superstition humaine

Cependant, les animaux n'étaient pas seulement jugés suite à des dégâts ou des homicides. Chats et loups bien sûr, mais aussi chevaux et coqs, tout innocents qu'ils soient, firent les frais de la superstition de mise à l'époque, comme l'expliquait encore Michel Rousseau dans sa conférence :

Ce chat qui rode et miaule bizarrement, il pourrait bien être, ou redevenir une sorcière… Ce loup qui fait trembler un village, c’est un humain ensorcelé, un loup garou. Il semble prouvé que des malades mentaux se sont eux-mêmes tenus pour des loups et en ont pris les mœurs meurtrières... D’où ces condamnations capitales par centaines, de ces lycanthropes. Voltaire raconte qu’en 1610 encore, le dresseur d’un cheval manquât d’être condamné au feu pour sorcellerie avec sa bête. [...] En 1474, à Bâle, un œuf fut brûlé publiquement avec un coq auquel on en attribuait la paternité. Le pauvre volatile fut jugé et condamné à mort pour crime de sorcellerie, et livré au bourreau.

La "communauté des créatures de Dieu" contre la théorie de l'animal-machine de Descartes

Pourquoi ce système judiciaire nous paraît-il aussi incongru et inadapté aujourd'hui, tout comme l'idée d'une société où l'animal aurait une conscience morale de ses actes ? En fait, il faut se représenter une époque où aucune frontière n’existait entre les domaines juridique, théologique et moral, et qui reposait sur l'idée d'une "communauté des créatures de Dieu". Les animaux, comme les hommes, étaient considérés comme faisant partie de l’Eglise, au sens large du terme, explique Eric Baratay : "A ce moment-là, vous pouvez leur appliquer des procédures religieuses, mais il faut appliquer la même que pour les hommes. L’excommunication, c’est qu’on les sort de la communauté des créatures de Dieu. On les envoie au néant, à la mort. C’est quelque chose qui est très grave, on ne peut pas excommunier n’importe comment, même des mouches."

Jusqu'au XVIIIe siècle, l'homme est en effet persuadé que l'animal partage avec lui un bon nombre d'émotions, ainsi que la capacité à culpabiliser :

On véhicule plein d’histoires d’animaux qui interviennent dans la vie religieuse, qui vont montrer aux hommes comment il faut se comporter d’une bonne manière religieuse, ça ne choque personne. Dans l_’Introduction à la Vie dévote_ de Saint François de Sales, best-seller des années 1620, il est très fréquemment question des animaux, qui sont des modèles à suivre. Vous avez aussi le curé Meslier au début du XVIIIe siècle, un curé de campagne lorrain assez instruit : il connaît les philosophes, Descartes... et il raconte qu’un jour il a l’idée de parler aux paysans de la théorie de l’animal-machine de Descartes, à laquelle il ne croit pas. Lors du sermon, il raconte que les paysans sont pliés de rire. Pour eux, il est évident que leurs vaches ont des sentiments, des caractères différents… etc.

C’est seulement aux XVIe-XVIIe siècle que cette logique sera abandonnée, suite à un repli de l'Eglise sur la seule humanité. Avec le cartésianisme émerge en effet l'idée que les animaux ne sont rien de plus que des machines, et que seul l’homme pense. Et si l’Eglise reprend ces idées avec enthousiasme, c'est en grande partie pour réagir aux premiers libertins de la pensée, qui réfutent l'idée d'un Dieu s'adressant aux hommes, souligne encore l'historien : 

Cette idée de communauté des créatures leur permet de contester l’idée de l’immortalité de l’homme : si les animaux sont mortels et qu’on est dans une communauté, l’homme est aussi mortel. En réaction, l’Eglise va vouloir couper entre l’homme et les animaux. On crée une autre communauté, celle des êtres pensants, qui rassemble Dieu, les anges, et les hommes, tandis que les animaux, les plantes, sont rangés du côté des objets. C’est ce qui fait qu’à partir du XVIIe siècle, on voit des contestations très fortes sur ces procédures d’excommunication, d’exorcisme… L’excommunication est beaucoup contestée avec les arguments qu’on retrouve actuellement : ces animaux ne pensent pas, ne raisonnent pas, n’ont pas de droits, donc comment peut-on leur appliquer une procédure humaine, etc. Evidemment, à partir du moment où on coupe en deux la création et qu’on ne donne d’attributs qu’aux hommes, on ne peut plus faire de procès pour les animaux.

Dans son Traité de l'homme (1648), René Descartes a développé l'une des premières conceptions réductionnistes de la vie, appliquée aux plantes et aux animaux. A l'image du canard mécanique de Vaucanson, le comportement animal était selon lui intégral
Dans son Traité de l'homme (1648), René Descartes a développé l'une des premières conceptions réductionnistes de la vie, appliquée aux plantes et aux animaux. A l'image du canard mécanique de Vaucanson, le comportement animal était selon lui intégral
- Wikipédia

Il a malgré tout fallu deux siècles pour que l'homme abandonne l'idée que l'animal avait une conscience morale, une lucidité à propos de ses actes... et qu'il chasse les animaux des Eglises, qui y étaient admis jusque là, comme le mentionne Eric Baratay : "J’avais trouvé des textes écrits par des gens ne supportant plus cette présence, qui racontaient que les chiens aboyaient, et qu’on n’entendait même pas le prêtre dire sa messe, alors que ça ne choquait pas auparavant. On pouvait amener les vaches, les chevaux dans les églises pour les amener auprès de statues de saints censés les protéger. On a d’ailleurs évacué aussi les statues des saints représentés avec leurs animaux."

57 min

Mais l'histoire repasse les plats : de récentes études nous montrent que les bovins peuvent bel et bien ressentir des émotions, qu'il existe une conscience de soi et des autres chez les bien mal nommées "bêtes"...