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Truman, Nixon, Obama : les rapports torturés entre les États-Unis et l'Europe

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Les relations difficiles entre États-Unis et Europe vues au travers de trois présidences : celles de Harry Truman, Richard Nixon et Barack Obama.
Les relations difficiles entre États-Unis et Europe vues au travers de trois présidences : celles de Harry Truman, Richard Nixon et Barack Obama.
© Getty - Bettmann / Contributeur (g) , Keystone (c) Universal History Archive (d)

Aux commandes des États-Unis. Les relations transatlantiques ont toujours évolué en dents de scie. Après avoir été les bailleurs de fonds de l’Europe avec le plan Marshall, les États-Unis ont progressivement délaissé le Vieux continent qui, de son côté, s'est émancipé.

Pendant son premier mandat, Donald Trump n'a pas montré un réel intérêt pour les relations de son pays avec l'Europe. Dans ses discours et son programme, il n'est question que d'"America first" ("l'Amérique d'abord"). Il montre une réelle intention de protectionnisme. Mais il faut admettre que les relations avec l'Europe ont toujours été chaotiques. 

Harry Truman, le fondateur de l’ordre mondial et du plan Marshall

Le président Truman (g) et son secrétaire d' État George C. Marshall (d) en 1948
Le président Truman (g) et son secrétaire d' État George C. Marshall (d) en 1948
© Getty - Bettmann / Contributeur

Harry S. Truman est arrivé au pied levé à la tête des États-Unis. Choisi comme vice-président par Franklin Delano Roosevelt pour sa quatrième élection à la Maison Blanche en novembre 1944, Truman se retrouve au poste suprême seulement quelques mois plus tard. En effet, le président Roosevelt, frappé d’une hémorragie cérébrale à 63 ans, décède le 12 avril 1945. De fait, le vice-président devient président

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Dans ses nouvelles fonctions de dirigeant des États-Unis, Truman doit conclure le conflit mondial et construire l’après-guerre. Au virage de la Seconde Guerre mondiale, le président Truman s’inspire des théories de Nicholas Spykman, considéré comme le père de la géopolitique américaine. Nicholas Spykman a alerté sur les dangers d’une conquête allemande de l’Europe et de l’expansion japonaise en Asie, dans un livre paru en 1942. Deux ans plus tard, dans son ouvrage "la géographie de la paix", il développe une vision géostratégique de la sécurité américaine. Il reprend à son compte la doctrine du géographe britannique du XIXe siècle Sir John Mackinder, selon laquelle la sécurité géopolitique d’une nation passe par sa suprématie géographique. 

Nicholas Spykman soutient que la puissance qui règne sur le "cœur de la terre", ("heartland"), cette zone qui englobe l’Europe autour de la Russie, contrôle le monde. "Truman a cela en tête quand il devient président", nous explique Soufian Alsabbagh, professeur de géopolitique au Baruch College de New York : 

Il doit contrôler l’Europe pour contenir l’expansion soviétique qui est vainqueur de la Seconde Guerre mondiale au même titre que les États-Unis. Il comprend que pour dominer l’Europe qui est le terrain-clé géopolitique, il a deux choses à faire : premièrement, définir des normes en mettant en place institutions et système de valeurs internationaux fondés sur un prisme économique, basés notamment sur le dollar. Deuxièmement, pour contrôler l’Europe il faut investir. Et là, le plan Marshall arrive.

Une fillette britannique boit un verre de jus d'orange importé des Etats-Unis dans le cadre du Plan Marshall, circa 1950
Une fillette britannique boit un verre de jus d'orange importé des Etats-Unis dans le cadre du Plan Marshall, circa 1950
© Getty - KEYSTONE-FRANCE/Gamma-Rapho via Getty Images

L'enseignant poursuit : "Truman s’est appuyé en premier lieu sur l’Europe pour asseoir une domination occidentale dans un monde bipolaire. Il est très important de considérer le plan Marshall comme une _décision visionnaire et fondatrice. "_En juin 1947, le secrétaire d’État George Catlett Marshall, ex-chef des armées et conseiller privilégié de Roosevelt, élabore le ERP, European Recovery Program, un plan de reconstruction de l’Europe. Trois mois plus tôt, le président Truman avait présenté devant le Congrès américain, sa doctrine d’endiguement ("containment" en anglais) : 

Je crois que les États-Unis doivent soutenir les peuples libres qui résistent à des tentatives d’asservissement.

La doctrine Truman débouche sur le plan Marshall en 1948

Entre 1947 et 1955, les États-Unis déboursent 17 milliards de dollars (6 milliards de dollars prévus au départ). Une somme toute relative, (même convertie en dollars aujourd'hui) si on la compare aux 2 200 milliards de dollars dépensés pour la crise actuelle du coronavirus. 

Paysan conduisant un tracteur moderne donné par les Etats-Unis dans le cadre du Plan Marshall, en Turquie, en 1948
Paysan conduisant un tracteur moderne donné par les Etats-Unis dans le cadre du Plan Marshall, en Turquie, en 1948
© Getty - KEYSTONE-FRANCE/Gamma-Rapho

Le successeur de Marshall, John Foster Dulles, secrétaire d’État dans le gouvernement du président Dwight D. Eisenhower élabore la théorie de "la marche arrière" ("roll back" en anglais), qui préconise le recours à des moyens militaires partout sur le globe en cas de menace des Soviétiques. Cette théorie en 1954 entraîne une succession de tensions vives entre les États-Unis et l’URSS qui aboutira à la crise des missiles de Cuba au début des années 60. Soufian Alsabbagh, professeur de géopolitique au Baruch College à New York précise : 

Le plan Marshall était le moyen de pression de Truman contre l’Union soviétique. Lorsqu’il parle au Premier ministre français, le socialiste Paul Ramadier, Truman lui dit que s’il veut bénéficier du Plan Marshall, il doit écarter les communistes de son gouvernement. Rappelons qu’à l’époque, à la fin des années 40, début des années 50, les partis communistes en Europe de l’ouest étaient forts. Il crée notamment l’OECE (Organisation européenne de coopération économique), l’ancêtre de l’OCDE, basée à Paris, qui est chargée de rajouter des fonds d’investissements au plan Marshall.

Auparavant, en juin 1945 à San Francisco, le président Truman avait signé la Charte des Nations Unies. Par crainte de Staline et du bloc communiste, les États-Unis, le Canada, la Belgique, le Danemark, la France, l’Italie, l’Islande, le Luxembourg, la Norvège, les Pays-Bas, le Portugal et le Royaume-Uni signent à Washington, le 4 avril 1949, le traité de l’Atlantique nord dans lequel ils s’engagent à une coopération commune si l’un des membres était attaqué. La Grèce et la Turquie, puis la République fédérale allemande rejoignent l’organisme international qui s’apparente à une alliance militaire défensive. L’OTAN est née. Son commandement est confié à un héros du débarquement en Normandie, le général américain Dwight Eisenhower. La création de l’OTAN a poussé les Soviétiques à concevoir une alliance à l’identique. Le 4 mai 1955, les Soviétiques signent le pacte de Varsovie avec l’Albanie, la Bulgarie, la Hongrie, la Pologne, la République démocratique allemande, la Roumanie et la Tchécoslovaquie. Ces pays confient leurs forces à un commandement unifié. "Truman lance un signal fort pour dire que la puissance militaire vient d’une alliance qui se tourne en premier lieu vers le "containment" de l’Union soviétique, analyse Soufian Alsabbagh :

D’un point de vue géopolitique, à la lumière du "Make America Great Again" de Trump, la décision de Truman était la meilleure qu’il pouvait prendre pour défendre le "America first" qui, à l’époque ne signifiait pas le repli de l’Amérique sur elle-même, mais au contraire, essayait d’étendre l’influence américaine le plus possible. Défendre le plus possible les intérêts américains a toujours été la priorité de tous les dirigeants des États-Unis. On ne peut pas dire aujourd’hui que Trump privilégie plus l’Amérique que Truman ne l’a fait. Leurs méthodes divergent. Truman voulait contrôler le monde via des valeurs, des institutions et l’Otan qui va fonder l’ordre militaire de la seconde partie du XXe siècle.

Truman, qui veut développer les intérêts américains, mise sur des valeurs de paix, de non-violence autant que faire se peut. Le président américain promeut la puissance libérale et la liberté à l’occidentale. Ce sont les objectifs de la création de l’ONU en 1945. Truman se sert des Nations Unies pour damer le pion aux Soviétiques et placer les États-Unis au centre du jeu géopolitique d’un système de valeurs qui régit encore aujourd’hui la majeure partie de la planète. 

Richard Nixon et le désamour américano-européen

Le président Richard Nixon (g) félicite Henry Kissinger pour sa nomination au poste de secretaire d'Etat en septembre 1973 à Washington
Le président Richard Nixon (g) félicite Henry Kissinger pour sa nomination au poste de secretaire d'Etat en septembre 1973 à Washington
© Getty - David Hume Kennerly

Deux décennies après Truman, les relations entre les États-Unis et l’Europe se sont distanciées. Richard Nixon succède à Lyndon Johnson qui n’écoutait pas les Européens et avait forgé l’image d’une Amérique qui utilise la force militaire pour parvenir à ses fins. C’est dans ce contexte qu’arrivent Richard Nixon et Henry Kissinger, son secrétaire d'État. Ils doivent trouver les moyens de réchauffer les relations transatlantiques. Soufian Alsabbagh explique : 

En 1969, quand Nixon arrive au pouvoir, il doit gérer l’avenir de l’OTAN dont l’accord avait été signé vingt ans plus tôt pour vingt ans. Deux décennies s’étaient écoulées depuis la création de l’Alliance atlantique. Les Américains veulent sa reconduction tandis que les Européens sont fatigués des Américains. Le président Nixon entreprend une tournée européenne qui le conduit à Bruxelles, Londres, Berlin, Paris et Rome pour reconquérir l’opinion publique et celle des dirigeants politiques européens. 

Richard Nixon doutait des intentions de l’Allemagne de Willy Brandt, qui se rapprochait des pays de l’est de l’Europe. Après s’être rendu compte que les initiatives allemandes étaient des interventions pro-occidentales, le président américain, rassuré, va lui aussi continuer à apaiser les tensions et il tisse des liens avec les nations du bloc de l'est. Ainsi Nixon assainit la politique américaine vis-à-vis de l’Union soviétique. Ce qui aboutira, en juillet 1973, à la première conférence d’Helsinki sur la sécurité et la coopération en Europe (CSCE). Trente-cinq pays y participent dont les États-Unis, l’URSS, le Canada et tous les pays européens (y compris la Yougoslavie). Seule l’Albanie manque. Et en 1975 - après la présidence Nixon - les Accords d’Helsinki sont signés. Ils préparent la grande transition qui s’effectuera quinze ans plus tard avec l’effondrement du mur soviétique

Affaiblis par la guerre du Vietnam qui leur coûte très cher, les États-Unis doivent aussi faire face à l’émergence économique des pays européens et du Japon. Pour la première fois au XXe siècle, l’Amérique accuse un déficit commercial. Le président Nixon crée un choc en 1971 en arrêtant la convertibilité du dollar en or, base du système monétaire international depuis les accords de Bretton Woods en 1944. Le président Nixon, qui place le monde devant le fait accompli, affirme vouloir garder le leadership financier et économique mondial. 

À cette époque, l’Europe se trouve dépourvue et menacée d’instabilité. Ce n’est pas bon pour les échanges. Pour autant, cela donne une première occasion à l’Europe d’envisager l’avenir de façon plus indépendante. D’ailleurs, deux ans plus tard, la création du système monétaire européen survient. Il s'agit de la première ébauche de coordination monétaire européenne dans une Europe qui souffre, s’essouffle et se détache des intérêts commerciaux américains. Soufian Alsabbagh, professeur de géopolitique au Baruch College de New York

Les alliances entre Européens et Américains se défont aussi au niveau diplomatique. Ils s’opposent dans de nombreux cas. Pour ne prendre que l’un deux, qui d’ailleurs persiste encore aujourd’hui, évoquons le Proche-Orient : la guerre du Kippour éclate en 1973 et Nixon se rallie à la cause israélienne. A partir de là, les positions américaines varieront peu et s’affronteront à celles des Européens pro-arabes. Les crises internationales sur ce sujet durent depuis près d’un demi-siècle et aujourd'hui, la dimension pro-israélienne complètement inédite du président Trump creuse le fossé entre Européens et Américains. 

Depuis le début des années 60, les pays qui se sont libérés des tutelles étrangères et ont acquis leur indépendance revendiquent une vision d’un monde nouveau. Cinquante nations asiatiques et africaines s’émancipent des deux blocs au sein de l’ONU en créant le groupe des "non-alignés" dont les chefs de file étaient le Yougoslave Tito, l’Indien Nehru et l’Égyptien Nasser. Dans ce contexte, les Américains vont diviser pour régner de nouveau. Pour Soufian Alsabbagh universitaire au Baruch College de New York : 

"Nixon va se concentrer sur le plus important des pays "non-alignés" : la Chine. Lui, l'antimarxiste de la première heure, effectue en février 1972 une visite historique en Chine. Le choc est réel. Les opinions anticommunistes ne voient pas d’un bon œil le pays de Mao. C’est pour cela que ce déplacement présidentiel avait été annoncé six mois plus tôt pour préparer les esprits." 

Soufian Alsabbagh précise que, malgré la détente, la Chine restait une puissance commerciale et que "Nixon avait vraiment dû marcher sur des œufs en la choisissant parmi les pays des non-alignés. Cinquante ans plus tard, on voit que c’était une décision absolument majeure."

Barack Obama, la contradiction et la rupture

Six mois avant de gagner le scrutin présidentiel américain, le candidat Barack Obama se rend en Europe pour faire campagne. 

Barack Obama en Allemagne en Mai 2017
Barack Obama en Allemagne en Mai 2017
© Getty - Isa Foltin/WireImage

"A l’été 2008, quand Obama se déplace en France et en Allemagne, raconte Soufian Alsabbagh du Baruch College, il surfe sur une vague de popularité sans précédent. "L’Obamania" avait gagné les opinions publiques, les dirigeants des pays européens et plus généralement les jeunesses occidentales. Obama disposait de soutiens en Europe comme jamais aucun candidat à la présidentielle américaine n’avait eu depuis 1945. Le candidat démocrate utilise et s’appuie sur cette célébrité grandissante sur l’autre rive de l’Atlantique. Grâce à des images très favorables, relayées par les télévisions et les réseaux sociaux, Barack Obama se renforce et s’impose."

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L’Europe adore Barack Obama. Pourtant, une fois élu, malgré les apparences, le nouveau président ne lui rend pas la pareille. Au total, Barack Obama se rendra 16 fois en Europe, dont quatre fois en France. Néanmoins, il commet un faux pas dès les premiers mois de son mandat. Le président n’assiste pas aux vingt ans de la chute du mur de Berlin. Les responsables européens sont extrêmement offensés, Angela Merkel et Nicolas Sarkozy en tête. Autre fausse note, il boude le sommet Union Européenne-États-Unis à Madrid. "L’agenda du président Obama ne lui permet pas de se déplacer en Europe à ce moment-là, comme il l’aurait voulu", tente d’excuser le ministre espagnol des Affaires étrangères, Miguel Angel Moratinos.

Le chef du gouvernement espagnol José Luis Rodriguez Zapatero tente lui aussi de justifier cette absence d'Obama : 

Déjà, lors du précédent sommet UE-USA à Prague en 2009, le chef d’État américain n’avait pas assisté au dîner officiel. Plus tard à Washington, il écourte une réunion de travail avec ses interlocuteurs européens. Plus notable encore, en 2010, l'île d'Haïti est frappée par un séisme. Les États-Unis s’engagent et prennent la tête du sauvetage de l’île des Caraïbes sans jamais y associer les Européens. Plus de 10 000 soldats américains sont envoyés sur place et Washington appelle à la rescousse financière le Brésil et le Canada. Une nouvelle vexation pour Nicolas Sarkozy. 

Le président français souhaitait la tenue d’une conférence internationale des donateurs de fonds pour la reconstruction d’Haïti. Il n'y en a pas eu ! Et l'on pourrait encore multiplier les attitudes de Barack Obama perçues comme des humiliations par les Européens. Les échanges commerciaux entre les Etats-Unis et l’Europe représentent la moitié du PIB mondial, soit un tiers de l’ensemble des échanges commerciaux, et les exportations américaines vers l’UE avoisinent les 184 millions de dollars. Pourtant, l’Europe n’intéresse les Américains que si elle sert leurs intérêts selon Soufian Alsabbagh enseignant au Baruch College de New York:

C’est à ce titre que les États-Unis aident, s’alignent ou non sur le plan commercial ou militaire avec les Européens. Il y a 60 ans sous Truman, Washington était le bailleur de fonds de l’Europe. C’était investir sur le terrain des pays européens pour en récolter des fruits commerciaux. Au début du XXIe siècle, l’Europe est debout, forte. Elle tient par elle-même et les tensions commerciales grandissent avec les États-Unis. Déclenché sous Bill Clinton, le contentieux des Gafa a grossi sous Obama. Le président a pris fait et cause pour les multinationales américaines qui bénéficient de traitements de faveurs fiscales en Europe. Il s’est opposé à ce qu’on touche aux milliards d’Apple et a menacé les Européens de représailles. 

Pour les États-Unis, l’Europe apparaît davantage comme une rivale économique que comme une opportunité de développement. Pourtant, bien que les États-Unis se soient éloignés des pays de l’Union européenne, les deux blocs des deux côtés de l’Atlantique partagent le même modèle et la même idéologie. Que ce soit Truman, Nixon ou Obama, chaque président a ajusté ses relations avec les pays européens au nom de la défense de l’Amérique au premier chef. 

"Le America first" brandi actuellement par le Président Trump n’est pas exact. Il dit aux gens : pour la première fois, vous avez un président qui s’occupe des intérêts de l’Amérique et qui ne veut pas jeter les billets verts par les fenêtres, notamment à l’étranger dont l’Europe", observe Soufian Alsabbagh_. Pourtant, que ce soit Truman, Nixon ou Obama, et les autres présidents américains, il n’y a aucun doute que depuis 1945, les locataires de la Maison Blanche ont tous cherché à apporter des bénéfices à leur pays. Les différences majeures viennent de la temporalité. Truman et Obama se préoccupaient du long terme. Trump, lui, gouverne à courte échéance sans se soucier de bâtir la puissance américaine pour les décennies à venir."_