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Tunisie : comment garder le cap entre l'instabilité régionale et la crise sociale amplifiée par le Covid

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Le président Kaïs Saïed en train d'écrire une lettre au palais de Carthage à l'extérieur de la capitale Tunis, le 19 février 2020.
Le président Kaïs Saïed en train d'écrire une lettre au palais de Carthage à l'extérieur de la capitale Tunis, le 19 février 2020.
© AFP - Présidence tunisienne

La Face cachée du globe. Première visite officielle en France ce lundi du nouveau président tunisien Kaïs Saïed. Si les relations notamment économiques entre les deux pays seront à l'ordre du jour, on imagine également que les questions régionales comme la crise en Libye, voisine de la Tunisie, seront également évoquées.

Le président tunisien Kaïs Saïed est attendu ce lundi en France où il devrait s'entretenir avec Emmanuel Macron. Élu en octobre dernier à une très large majorité, l'ancien universitaire dirige aujourd'hui un pays relativement épargné par la pandémie de nouveau coronavirus en terme de pertes humaines. Cinquante morts selon un dernier bilan.Toutefois, l'économie tunisienne et le tourisme qui commençaient à relever la tête après les attentats de Tunis et de Sousse en mars et en juin 2015 s'en trouvent très affectés. Si cette situation amplifie la grogne sociale, au plan régional, le pays, coincé entre la Libye et l'Algérie, est resté stable. Mais il a connu quelques polémiques dernièrement au sein du Parlement, notamment à propos d'une motion sur la France, ou de la situation en Libye.

Entretien avec Kader Abderrahim, professeur à Sciences-Po et auteur notamment de Géopolitique de l'Algérie, publié en février chez BiblioMonde.

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Kader Abderrahim : "Pour le moment, le président Kaïs Saïed est parvenu à maintenir son pays "à flot" et surtout, si l'on tient compte de son voisinage compliqué, coincée entre l'Algérie et la Libye, la Tunisie est restée relativement stable"

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Cette visite intervient-elle dans un contexte particulier ?

C'est la deuxième visite à l'étranger que fait le président Kaïs Saïed. Il est important qu'il la réserve à la France dans un contexte où il y a eu il y a quelques semaines une polémique autour de la responsabilité de la France pendant la période du protectorat. Un texte législatif proposait de demander à la France de présenter des excuses, puis très rapidement le palais de Carthage, le président tunisien a rappelé que tout ce qui est du ressort de la politique étrangère relevait de sa responsabilité et non de celle des parlementaires, donc l'incident doit être clos en Tunisie. Pays qui reste un des grands et fidèles alliés de la France.

Il faut peut-être préciser que cette motion n'est pas passée à l'Assemblée tunisienne. Elle n'a recueilli que 77 voix et ne pouvait donc être votée.

Absolument. Le texte n'a pas été voté. Il a été présenté par un parti que l'on qualifie d'islamiste mais pour autant, cela a quand même jeté le trouble dans certains esprits en Tunisie où l'on n'a pas l'habitude de ce genre de débat et où l'on n'aime pas la confrontation. Les Tunisiens préfèrent avoir recours au dialogue, et au compromis. C'est pourquoi il est important de souligner que dans le fond, il n'y a pas eu de rupture. 

Maintenant, il s'agit de relancer cette relation bilatérale par, probablement, de nouvelles annonces sur les questions économiques, notamment en direction d'un pays qui est en grande difficulté.

La crise en Libye, voisine de la Tunisie, sera certainement évoquée lors des discussions qu'auront les Présidents français et tunisien. Comment Tunis appréhende cette question et cette guerre à ses frontières, et comment peut-elle peser dans le jeu diplomatique destiné à faire baisser la tension dans cette partie de la Méditerranée ?

La position traditionnelle de la Tunisie dans ses relations extérieures est la neutralité, une neutralité bienveillante, donc le pays tente de favoriser le dialogue et c'est, encore et toujours sa marque de fabrique, le compromis entre les deux camps rivaux de Tripoli et de Cyrénaïque. La Tunisie a perdu  beaucoup en 2011 depuis  la guerre franco-britannique qui a fait tomber le régime de Mouammar Kadhafi.  

Des dizaines de milliers de Tunisiens travaillaient et vivaient en Libye, ce qui constituait un apport pour l'économie du pays. Pour le reste, la Tunisie n'a pas les moyens de peser, d'ailleurs elle ne le cherche pas. En revanche, elle a un dialogue important et suivi avec l'Algérie, qui ne cache plus aujourd'hui sa volonté de revenir dans le jeu régional, notamment à travers ce dossier libyen. 

L'Etat tunisien affiche sa neutralité et sa non ingérence dans les affaires des états, mais ce principe diplomatique a, quelque peu, été écorné par les prises de position du président de l'Assemblée, l'islamiste  Rached Ghannouchi, dans un domaine pourtant réservé au chef de l'État ?

Il est vrai qu'il y a eu polémique extrêmement virulente entre le président du parlement qui est en même temps le président du parti Ennahda. Rached Ghannouchi avait adressé ses félicitations au premier ministre libyen Faez Saraj, reconnu par l'Onu lorsqu'il a remporté des victoires militaires, ces dernières semaines, contre son rival de l'Est, le maréchal Haftar. Des parlementaires ont, alors,  estimé que le président du Parlement était sorti de son rôle et que c'était à l'État et à la diplomatie tunisienne de donner le ton en matière d'affaires étrangères et de relations bilatérales avec la Libye. Il a été reproché au président du Parlement de vouloir favoriser les islamistes libyens, les frères musulmans libyens qui ont reçu l'appui, il y a quelques mois, du président islamiste turc Erdogan. Rached Ghannouchi a donc fait l'objet d'attaques et certaines voix ont même appelé à sa démission. Il y a donc eu  un moment, un "momentum" politique tunisien très difficile. Pour autant, le pays n'a pas besoin d'une crise institutionnelle, mais bien au contraire il a besoin que les  principaux personnages de l'état puissent travailler en harmonie.

Le président Kaïs Saïed a été très largement élu en octobre dernier. C'était un candidat atypique, un universitaire qui ne venait pas d'un parti politique. Sa réputation d'homme intègre lui a valu sa popularité. Il est aujourd'hui à la tête d'une Tunisie qui, comme beaucoup d'autres pays, est durement touché par l'épidémie de coronavirus. Le tourisme, une des ressources importantes pour le pays, est un secteur en souffrance. La grogne sociale s'amplifie dans les secteurs publics, notamment parmi les soignants, et auprès des populations du sud, notamment de Tataouine, qui manifestent depuis des semaines pour réclamer des emplois. Le contexte est  difficile... La cote de popularité du président Kaïs Saïed est-elle pour autant la même qu'au moment de son élection il y a 8 mois ?

Les agents de santé publique tunisiens crient des slogans contre le gouvernement lors d'une grève générale le 18 juin 2020 devant le siège du ministère de la santé à Tunis.
Les agents de santé publique tunisiens crient des slogans contre le gouvernement lors d'une grève générale le 18 juin 2020 devant le siège du ministère de la santé à Tunis.
© AFP - Fethi Belaid

Je crois qu'il conserve sa popularité. Cela ne signifie pas que ce sera le cas dans un an si la situation se dégrade encore. La situation sociale est extrêmement inquiétante. On ne peut pas directement en attribuer la responsabilité au chef de l'État. Pour le moment, il est parvenu à maintenir son pays "à flot" et surtout, si l'on tient compte de son voisinage compliqué, coincée entre l'Algérie et la Libye, la Tunisie est restée relativement stable. Elle n'a pas connu le chaos qu'on lui prédisait et on peut porter cela au crédit du président tunisien.  

Le confinement n'a évidemment rien arrangé. L'économie tunisienne est soit quasiment à l'arrêt, soit au ralenti. La pandémie que nous vivons a fait fuir le peu de touristes qui aurait pu relancer l'économie tunisienne. C'est un secteur qui constitue le troisième ou le quatrième poste de rentrée de devises pour le pays donc cela  inquiète énormément les 950 000 à un million de Tunisiens qui vivent de manière directe ou indirecte de l'économie du tourisme. La grogne sociale est donc perceptible, mais elle l'était déjà avec son prédécesseur. Il y a beaucoup de revendications, énormément de grèves dans tous les secteurs. Il sera très difficile de relancer cette économie convalescente. Pour autant, je crois que le chef de l'État tunisien sait qu'il doit prendre des mesures, en priorité, sur la question sociale. Je pense qu'il est conscient de la grande difficulté dans laquelle se trouve le pays, du grand désarroi social, alors que la Tunisie commençait à peine à se relever des deux attentats, qui avaient visé Tunis et  Sousse. Les signaux sont plutôt pessimistes pour 2020 et 2021. 

De ce point vue, je pense que la France va probablement faire un geste sur le plan économique en direction de la Tunisie. C'est un allié fidèle et loyal, qui n'a jamais été un trublion sur la rive sud de la Méditerranée et je crois que le président Macron et le président Kaïs Saïed pourraient faire des annonces en ce sens.

En bref, ailleurs dans le monde

La répression s'intensifie au Bélarus avant l'élection présidentielle du 9 août prochain. Cent quarante personnes ont été interpellées ces derniers jours selon le centre Viasna de défense des droits de l'homme. Des candidats rivaux potentiels du Président Alexandre Loukachenko, comme l'opposant Viktor Babaryko ont été arrêtés de même qu'une figure historique de l'opposition, Mikola Statkevich, ou le célèbre blogueur Sergueï Tikhanovski.

Les policiers anti-émeute du Bélarus détiennent un partisan de l'opposition lors d'un rassemblement pour soutenir Alexandre Loukachenko, le 19 juin 2020.
Les policiers anti-émeute du Bélarus détiennent un partisan de l'opposition lors d'un rassemblement pour soutenir Alexandre Loukachenko, le 19 juin 2020.
© AFP - Sergei Gapon

Le Président Loukachenko, au pouvoir depuis 1994, brigue un sixième mandat et ne tolère aucune opposition. Au moment où sa police dispersait violemment, vendredi, les rares rassemblements de l'opposition à Minsk et dans d'autres villes du Bélarus, il a accusé "les Occidentaux et la Russie de chercher à déstabiliser son pays".

Barrage éthiopien sur le Nil. L'Egypte en appelle au Conseil de sécurité.
L'Egypte appelle le Conseil de sécurité de l'ONU à intervenir dans le conflit qui l'oppose à Addis-Abeba à propos du projet éthiopien de grand barrage sur le Nil. Le Caire déplore le blocage des négociations à trois avec le Soudan et l'Ethiopie, sur un mécanisme de partage des eaux.

Si Addis Abéba voit le méga-barrage de 145 m de haut comme essentiel à son développement, le Soudan et l'Egypte craignent qu'il ne restreigne leur accès à l'eau, en aval.

Le fleuve fournit 97% des besoins en eau de l'Egypte et ses rives abritent 95% des quelque 100 millions d'habitants du pays.

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Brésil : un nouvel acteur de "télénovélas" nommé ministre de la Culture

Mario Frias, 48 ans, un acteur de "télénovélas" pour adolescents a été nommé samedi ministre de la Culture au Brésil. Il sera le cinquième à occuper le poste en 18 mois de présidence Bolsonaro. Mario Frias succèdera à une autre star de séries télévisées brésiliennes. Régina Duarté avait démissionné à la suite de tensions avec le chef de l'État. Selon les médias locaux, elle aurait notamment refusé d'entreprendre la croisade culturelle contre les idées de gauche voulue par Jair Bolsnoraro.

Malala Yousafzai diplomée de l'université d'Oxford

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Elle avait 15 ans, quand, les talibans ont voulu la réduire au silence en 2012 dans la vallée de Swat. Jeune écolière, Malala Yousafzai décrivait les pressions et le climat de peur qu'ils imposaient  dans cette région du Pakistan autrefois paisible. Très grièvement blessée à la tête et à l'épaule, la jeune Pakistanaise est devenue une icône mondiale de la défense du droit des femmes à l'éducation. 

Prix Nobel de la Paix en 2014, aujourd'hui, la jeune fille a 22 ans et arborait fièrement vendredi son diplôme de philosophie et de politique de la prestigieuse l'université d'Oxford au Royaume-Uni où elle vit désormais avec sa famille.

Avec la collaboration de Caroline Bennetot