Tweets politiques : prendre les candidats au mot

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Tweets politiques : prendre les candidats au mot

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© Getty - Cláudio Policarpo EyeEm

Entretien. Qu'est-ce que les termes choisis par les candidats nous disent de leur idéologie ? Entretien avec le linguiste Julien Longhi. Il lance une plateforme pour analyser les tweets politiques et définir le profil lexical des candidats.

Que nous apprennent les tweets des candidats à la présidentielle sur leur positionnement, les lignes de force de la campagne ? Désormais, des linguistes se penchent sur cette nouvelle forme de discours politique que sont les tweets. Au sein de l'Université de Cergy-Pontoise, certains se sont associés à des informaticiens, capables de traiter de gros volumes de données et d'en faire des statistiques des visualisations. Ensemble, ils viennent de lancer #Idéo2017, une plateforme d'analyse des tweets en campagne électorale. Une manière de prendre les candidats au mot. Entretien avec le linguiste Julien Longhi, à l'origine du projet.

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Julien Longhi, professeur en sciences du langage à l'Université de Cergy-Pontoise
Julien Longhi, professeur en sciences du langage à l'Université de Cergy-Pontoise

En quoi les tweets sont-ils des objets politiques intéressants pour un linguiste ?

Le tweet est pour moi un sous-genre du discours politique, comme l’allocution, l’interview, la profession de foi... Désormais, toutes les prises de parole de politiciens sont reprises sur les réseaux sociaux : ils vont à une matinale d’une radio et sont “live -tweetés”. Puis, ils pensent à quelque-chose dans leur bureau et le tweetent. Après, ils font un meeting... Finalement, en parallèle des prises de parole des identités réelles, l’identité numérique du candidat est alimentée en continu tout au long de la journée. Avec une certaine cohérence et progression dans les tweets, proche d’une forme de programmation éditoriale. Car ils doivent pouvoir se lire à la fois dans la continuité et indépendamment les uns des autres. En cela, le tweet politique s'autonomise et peut s’analyser indépendamment des conditions d’émission initiales.

Vous différenciez les politiques qui tweetent eux-mêmes des autres ?

En fait, ce n’est pas l’essentiel : on a affaire à une identité numérique. Par exemple, @FrancoisFillon, ce n’est pas exactement François Fillon. C’est le candidat Fillon sur Twitter. Et les analyses de ce compte officiel permettent d’expliquer la rhétorique de François Fillon, la manière dont il structure son discours, ses thèmes forts, les différences avec ses adversaires. Si son porte-parole dit quelque chose, François Fillon pourra toujours dire "il m’a mal compris" ou “ce n’est pas moi qui ai dit ça” … Mais dès lors que c’est pris en charge par l’avatar Twitter @FrançoisFillon, cela reste attaché à sa personnalité numérique.

Avec des linguistes et informaticiens de l’Université de Cergy-Pontoise vous venez de lancer #Idéo2017, une plateforme d'analyse du discours politique par les réseaux sociaux. A quoi cela va servir ?

Il s’agit d’une interface pour traiter et analyser les tweets relatifs à la campagne présidentielle 2017. Cela permet de constituer une archive et un corpus des discours mis sur Twitter par et à propos des différents candidats. Nous allons aussi proposer des outils de visualisation des données - pour faire ressortir les thématiques, les champs lexicaux, les thèmes forts des différents candidats. Elle est utilisable par tous, citoyens, journalistes… Quels termes sont employés, à quelles fréquences, de quels autres termes sont-ils rapprochés ? Tout cela permet d’essayer de caractériser linguistiquement les camps politiques à partir de leur idéologie linguistique. Par exemple, quel usage est fait du terme liberté, ou libéral ? Parle-t-on de réfugiés ou de migrants, etc.. C’est à la fois intéressant pour voir le profil linguistique de chaque candidat, mais aussi ce qui les différencie. Car de grands écarts se creusent entre eux, et cela permet de faire ressortir des lignes de force de la campagne politique.

Vous avez déjà mené ce travail sur la primaire de la droite et du centre ?

De manière rétrospective, après la victoire de François Fillon, nous avons étudié les tweets du mois précédent le premier tour. Ils nous ont permis de détecter le profil lexical de Fillon par rapport aux autres candidats. Il y a des marqueurs très forts. Le terme “totalitarisme” est surreprésenté, et très souvent associé à "Islam" et "islamisme". Sont également très présents “nationalité”, “liberté” et “redressement”. Un terme très marqué parce que cela présuppose le déclin, la chute. C'est un lexique très proche de celui du Front national. Cela ne veut pas dire que François Fillon et Marine Le Pen c’est la même chose. Mais c’est un indice du fait qu'ils parlent des mêmes thématiques. D'un point de vue lexical et sémantique, Bruno Lemaire se différenciait sur le "renouveau" et Nathalie Kosciuscko-Morizet sur l’"éducation". Alors que François Fillon, lui, se démarquait négativement par la sous-utilisation des termes “'emploi” et “éducation”. Mais on a vu que cela n’était pas forcément un motif d’adhésion ou de vote.

Et parmi les candidats PS à la primaire de la gauche y a-t-il des différences ?

Une analyse lexicale de leurs tweets fait ressortir leurs sujets de prédilection et leur vision de l'action publique. Dans les tweets de Vincent Peillon, les termes « devoir », « pouvoir » et « européen » sont particulièrement présents. Il développe une vision active de l'action politique et se pose comme le candidat d'une solution, qu'il associe souvent à l'Europe. C'est un profil sémantique très différent de celui de Manuel Valls : quand Vincent Peillon insiste sur la "capacité" ou la "nécessité", Manuel Valls se distingue par l'emploi de "vouloir". Il insiste sur une implication personnelle, une intention, un projet.
Chez Benoît Hamon, le terme qui ressort est “social”, souvent corrélé à “travail”. Et essentiellement lié au revenu universel. C’est très différent de l’usage du terme qu’en fait Manuel Valls qui lui parle de « modèle social ». Arnaud Montebourg fait aussi du travail un thème important. Mais on peut dire que son profil lexical est moins fort sur ce terme car il l'investit de manière plus hétérogène, et sans le lier directement à d'autres termes-clés, comme "social" pour Hamon.

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