Publicité

Ukraine-Russie : un différend historique

Par
Patrouille de forces ukrainiennes à proximité du Donbass. La tension est montée d'un cran après qu'un soldat ukrainien a été tué par des tirs de séparatistes pro-russes.
Patrouille de forces ukrainiennes à proximité du Donbass. La tension est montée d'un cran après qu'un soldat ukrainien a été tué par des tirs de séparatistes pro-russes.
© AFP - UKRAINIAN ARMED FORCES / HANDOUT / ANADOLU AGENCY

24 août 1991. L’Ukraine, satellite de l’URSS depuis 1919, s’affranchit de Moscou et s’apprête à relire sa propre histoire. Une histoire qui les rassemble, qui prend largement racine en Europe et dont Vladimir Poutine ne veut toujours pas entendre parler.

Les tensions qui animent la relation russo-ukrainienne depuis 2014, avec notamment les crises en Crimée et au Donbass, sont révélatrices de l’attachement de Moscou à son ex-satellite et de la résistance de Kiev à l’égard de son grand voisin. Une résistance qui trouve son origine, notamment, dans un travail historique mené dès l’indépendance de l’Ukraine par ceux qui en furent des militants actifs.

Depuis 1976, le "Groupe public ukrainien chargé de promouvoir la mise en œuvre des accords d'Helsinki sur les droits de l'homme", ou Groupe ukrainien d’Helsinki (Ukraińska Grupa Helsińska), rassemble des dissidents, comme Leonid Pliouchtch ou bien Levko Loukianenko, qui pensent devoir guider les jeunes Ukrainiens vers leur histoire, loin de l’Union soviétique. À partir du 24 août 1991, ils peuvent donc le faire librement. 

Publicité

Larissa Ivchina est alors historienne et journaliste dans Den ("Le Jour"). Dans cet hebdomadaire ukrainien écrit en ukrainien, elle publie des articles sur l'histoire de l’Ukraine, à mille lieues de la propagande soviétique, voire de la vision tsariste. Avec les anciens dissidents, elle se donne pour mission de nourrir l'indépendance par l'histoire, en enseignant la discipline au plus grand nombre.

Avidité historique

Et les jeunes Ukrainiens vont se révéler avides d’histoire : dans les années 1990, les universités seront prises d’assaut, à l’instar de l’Académie Mohila de Kiev, fondée en 1632, interdite par les Soviétiques puis rouverte avec l'indépendance en 1991. De nombreux étudiants de Mohila se mobiliseront d’ailleurs en faveur de la "Révolution orange" en 2004 : un mouvement pro-européen, tout à fait en phase avec le récit national ukrainien, qui rassemble une large majorité de la population.

À réécouter : Du Donbass à la Crimée : stabiliser les frontières de l’Ukraine

Kiev est la grande capitale d’un grand pays, le plus grand du vieux continent (derrière la Russie, bien-sûr). L’Ukraine regarde partout : à l’est, à l’ouest, au sud, au nord ! La porosité de ses frontières – physiques, culturelles, historiques – avec l’Europe est manifeste.

Lviv était une grande ville de l’Empire Habsbourg, la capitale de la Galicie. Une région tournée vers la Pologne, la Lituanie, la Tchéquie, en fait vers toute l'Europe centrale. Lviv a sa traduction dans toutes les langues : Lwow en polonais, Lemberg en allemand et même Leopold en français ! Lviv est à la frontière de la Pologne : pour des millions d'Ukrainiens, c’est la porte de l’Union européenne. Idem pour Oujhorod, à l'extrême ouest et proche de la Hongrie et de la Slovaquie : Ungvar, en hongrois, Ujgorod en roumain, Užhrad en slovaque. Et que dire de Tchernivtsi, au sud-ouest de l'Ukraine, porte vers la Roumanie, ou de la multiethnique Odessa, au bord de la Mer Noire, trait d’union entre le nord et le sud de l’Europe...

L’Histoire ukrainienne prend forme aussi à Kharkiv, deuxième ville du pays, berceau du nationalisme ukrainien. De très nombreux leaders de la première République d’Ukraine était originaires de Kharkiv, tout comme les premiers dissidents à l'époque soviétique, à l’instar du grand poète Mykola Khvyliovy, qui a lutté contre Staline dans les années 1930. Des habitants de Kharkiv se sont engagés pour défendre la région du Donbass.

Sentiment national

En revisitant leur histoire, les Ukrainiens ont retrouvé, depuis 1991, un sentiment national qui les rapproche de l’Europe et les coupe de Moscou. L’Ukraine ne veut pas être un satellite de la Russie. L'Ukraine ne veut pas être une république sœur qui parle russe. L'Ukraine ne veut pas être un pays entièrement tourné vers l’est et la Russie. À l’opposé, Vladimir Poutine, fidèle à la vision soviétique des relations russo-ukrainiennes, continue de voir en l'Ukraine une "Petite Russie", peuplée de "petits Russes".

À lire aussi : Le « hard power » russe

Rien d’étonnant, dès lors, à ce que le président russe s’agace que le pouvoir ukrainien, à travers ses services secrets (le SBU), s’en prenne à Viktor Medvedtchouk, son allié local, son ami aussi (il est le parrain de ses filles). Il possède quatre chaînes de télévision, désormais interdites sur le territoire ukrainien car accusées de faire de la propagande en faveur des sécessionnistes et autoproclamées républiques de Donetsk et Lougansk. Medvedtchouk dirige aussi la Plateforme d'opposition "Pour la vie" (OP-ZZ), un mouvement favorable à un rapprochement avec la Russie.

Pour afficher ce contenu Twitter, vous devez accepter les cookies Réseaux Sociaux.

Ces cookies permettent de partager ou réagir directement sur les réseaux sociaux auxquels vous êtes connectés ou d'intégrer du contenu initialement posté sur ces réseaux sociaux. Ils permettent aussi aux réseaux sociaux d'utiliser vos visites sur nos sites et applications à des fins de personnalisation et de ciblage publicitaire.

Seul problème, pour Poutine et son pion ukrainien, l’électorat pro-russe, surtout enraciné dans l’est de l'Ukraine, plafonne à 20%. Face à lui, les partis favorables à l'Europe – Le Serviteur du Peuple, de Volodymir Zelensky, YeS, Solidarité Européenne, de Petro Porochenko et Batkiv, la Patrie, de Ioulia Timochenko – rassemblent 80 % des suffrages ukrainiens. Difficile, dès lors, de ne regarder que vers Moscou…