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Un an de regards du monde entier sur la crise du Covid

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La Conversation mondiale fête son annivesaire : cent textes !
La Conversation mondiale fête son annivesaire : cent textes !
© Getty - Julian Stratenschulte

Une Conversation mondiale. Le 13 mars 2020, l'équipe du Temps du débat lançait l'idée de la Conversation mondiale afin de faire dialoguer des intellectuels du monde entier, et de croiser les regards sur la pandémie. Un an après, Emmanuel Laurentin raconte les coulisses de ce projet éditorial, riche aujourd'hui de 100 textes.

En journalisme, les idées naissent souvent de la contrainte et de l’urgence. Quand, en mars 2020, l’équipe du Temps du Débat a pensé une série d’émissions spéciales nommées "Une Conversation Mondiale", nous n’imaginions pas qu’elles existeraient encore un an plus tard ni qu’elles auraient donné lieu, entre temps, à cent textes inédits commandés à des intellectuels, artistes et écrivains du monde entier.

Il s’agissait, ce vendredi 13 mars 2020, de prendre en compte deux données simples. Les contraintes sanitaires nous interdisaient pour un temps d’accueillir nos invités en studio. Deux jours plus tôt, l’OMS avait transformé l’épidémie en pandémie : cela faisait de nous des citoyens d’un monde également touché par le virus. Nous pouvions donc appeler des francophones du monde entier pour partager à distance l’expérience de leur société devant la maladie. 

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Mais nous nous trouvions aussi devant un fait global, partagé et discuté par toutes et tous : en quelques semaines la conversation sur ce virus avait quitté les rives lointaines de l’Asie pour concerner tout le monde. Elle s’était mondialisée.

C’est ainsi que, frappés par la lecture d’un texte très fort de l’écrivaine italienne Cristina Comencini publié dans Libération le 12 mars 2020, avertissant ses "amis français" de ce qu’était une société aux prises avec une pandémie qui remplit les hôpitaux et les cimetières, nous décidions de la faire dialoguer avec les historiens irlandais et états-unien John Horne et Rauf Blaufarb ainsi qu’avec le cinéaste allemand Peter Fleischmann, auteur dans les années 1970 d’un film sur une épidémie, La Maladie de Hambourg

Mais ce qui devait être la première émission d’une série fut notre dernière avant plusieurs semaines puisqu’au lendemain de celle-ci, les programmes de France Culture furent interrompus momentanément en raison de la progression de la pandémie.

Du micro aux textes

Pendant ces quelques semaines d’arrêt, l’équipe du Temps du Débat transforma donc les émissions prévues en une série de textes inédits publiés sur le site de France Culture.

Jusqu’à l’été 2020, cinq jours par semaine, intellectuels, artistes et écrivains du monde entier nous fournirent leur regard sur la crise inédite que nous traversions. En utilisant des formes d’expression variées : la tribune, le dessin, la caricature, le poème, des documents personnels… et parfois des extraits de recherches en cours, marquant le tâtonnement face à une situation évolutive. 

C’est ainsi que l’écrivaine grecque Ersi Sotiropoulos exprima ses craintes de voir "le virus tout phagocyter", que le philosophe brésilien Vladimir Pinheiro Safatle nous avertit précocement que le pouvoir de Jair Bolsonaro décrédibilisait les politiques rationnelles face à ce qu’il considérait comme une "petite grippe". A quelques jours d’écart, la romancière espagnole Laura Freixas et la philosophe féministe Nancy Fraser nous expliquèrent combien cette crise révélait les inégalités sociales et de genre dans leurs sociétés. L’autrice et traductrice Agnieszka Żuk considéra même que le virus permettait au gouvernement polonais d’accentuer ses attaques contre les droits des femmes. 

À lire aussi : Ersi Sotiropoulos : "J’espère que ce virus ne va pas tout phagocyter, réserves intellectuelles comprises"

Le cinéaste allemand Volker Schlöndorff disait son "soulagement" de voir le système mondial "bloqué d’un coup" tandis que l’architecte Nicolas Gilsoul et la philosophe belge Vinciane Despret imaginaient que ce blocage permettrait à nos villes de changer et de redonner à leurs autres habitants, les animaux, d’y reprendre leur place. Le philosophe colombien Luis Fernando Marin Ardila nous raconta même comment les Nukak Maru prenaient l’Amazonie comme refuge pour se protéger du virus.

À lire aussi : Volker Schlöndorff : “C’est aussi un soulagement de voir le système mondial stoppé d’un coup"

En plein Ramadan, le philosophe Souleymane Bachir Diagne et l’anthropologue Abdel Wedoud Ould Cheikh nous expliquèrent l’appréhension d’une telle crise dans deux pays musulmans, le Sénégal et la Mauritanie.

À lire aussi : Souleymane Bachir Diagne : "En temps de crise, les croyants se tournent vers leur religion pour l'interroger"

En ce moment de confinement mondial, l’anthropologue italien Roberto Beneduce analysait les discours qui naissaient des doutes émis par les scientifiques, tout comme l’historien David A. Bell nous racontait les émissions de radio pro-Trump de Rush Limbaugh et Sean Hannity qui attribuaient aux "libéraux" américains la responsabilité de la crise.

À lire aussi : David A. Bell : "Connaître Limbaugh et Hannity pour comprendre Trump"

L’historienne suédoise Elizabeth Elgan nous expliqua pourquoi la politique transparente des agences gouvernementales lui donnaient confiance dans la stratégie singulière suivie dans son pays, tandis que sa collègue Jennifer Heuer, bloquée en Nouvelle-Zélande, s’étonnait de la "bulle" dans laquelle elle s’était enfermée en y partant en voyage.

À lire aussi : Elisabeth Elgán : "Lettre de Suède"

Bref, ces textes nous offrirent ce que nous en espérions : des regards multiples, venus de partout, sur cette crise mondiale. Ils étaient écrits à la première personne et nous ont livré, parfois, le récit d’expériences personnelles. Des pages arrachées à un journal intime.  S’y brassaient à la fois des approches politiques, des préoccupations sociales, des angoisses existentielles et des fenêtres sur "l’après".

Puis vint l’après. Les déconfinements dans tous les pays. L’été. La vie d’avant ?

À lire aussi : Jennifer Heuer : L’abri et l’exil ? La "bubble" néo-zélandaise

Des textes au micro 

A la rentrée de septembre, l’ambiance n’était plus la même. Le retour à la normale était là mais cet ensemble de textes appelaient un nouvel usage de ces voix multiples. La direction de France Culture nous suggéra de revenir aux origines et de consacrer une émission par semaine du Temps du débat à cette "Conversation mondiale". 

C’est ainsi que, depuis août 2020, chaque vendredi, un dialogue nait d’un texte inédit d’un de nos deux invités. Une véritable conversation qui écoute et intègre l’autre, se nourrissant de ses différences devant un phénomène mondial auquel les cultures régionales proposent des réponses singulières. 

Culture de la nuit interrompue, prix de la vie, archivages de la pandémie, fermeture des musées, rétrécissement de l’univers, effet de la Covid sur notre langage furent autant de sujets de conversation par-delà les mers.

Le seuil des cent textes est maintenant atteint.

À réécouter : Coronavirus, une conversation mondiale : conclusion provisoire

Un an après le début de cette initiative née du désarroi devant l’inédit, il est temps de remercier toutes celles et ceux qui y ont participé

D’abord toutes celles et ceux qui ont accepté, dans l’urgence de ce qui nous arrivait, d’écrire un texte pour nourrir la conversation. France Culture bien sûr, et son service web, qui ont accepté et valorisé ce projet mariant l’oral à l’écrit. Mais surtout, bien évidemment, l’équipe du Temps du Débat qui a su, dans l’enthousiasme, convaincre chercheurs, écrivains et artistes de quarante pays d’écrire dans une autre langue que la leur, mais ont aussi dû parfois les traduire et les adapter pour l’édition en ligne. 

Cent textes qui résument nos espoirs, nos hésitations et nos incertitudes en suivant le fil d’une année exceptionnelle. 

Par Emmanuel Laurentin et celles et ceux qui ont participé au Temps du Débat : Bruno Baradat, Chloë Cambreling, Fanny Richez, Rémi Baille, Hugo Boursier, Louise André, Manon Prissé, Imane Gilles et Adèle Rosier.