Publicité

Un automne avec Rimbaud

Par
Pour le 150ème anniversaire de la naissance d'Arthur Rimbaud en 2004, l'artiste allemand Ottmar Horl a créé une installation à partir de 800 bustes du poète à Charleville-Mézières.
Pour le 150ème anniversaire de la naissance d'Arthur Rimbaud en 2004, l'artiste allemand Ottmar Horl a créé une installation à partir de 800 bustes du poète à Charleville-Mézières.
© Getty - Franck CRUSIAUX

Rimbaud est partout. À la radio, en librairie, à la une des magazines, et même dans l’actualité. Retour et décryptage sur cette passion saisonnière Rimbaud.

Nous vivons donc un moment Rimbaud. Sylvain Tesson, chez nos confrères de France Inter, a dédié son été au jeune poète de Charleville. L’Obs vient de consacrer sa "une" à "la passion Rimbaud". Plusieurs ouvrages paraissent également, dont un roman sur le frère d’Arthur, une enquête sur le Rimbaud d’Abyssinie, alors que la biographie de référence du poète, signée Jean-Jacques Lefrère, est rééditée*. D’autres salves sont annoncées. Restez en ligne ! 

Sylvain Tesson en rimbaldien ? D’aucun craignaient le pire. L’ex-animateur de Radio Courtoisie sur France Inter ! Le préfacier de Jean Raspail commentant Une Saison en enfer ! Le romancier à succès (plus de 500 000 exemplaires vendus pour son récent La Panthère des neiges), un anti-moderne patenté, allait commenter « Il faut être absolument moderne » ! 

Publicité

Que pouvait-il connaître, ce désabusé, cette « icône réac », à propos des « zutistes » communards, gauchistes et autres dandies homosexualisés du Passage d’Enfer ? Était-il le mieux qualifié pour parler de l’étincelle Rimbaud, un poète compliqué sur lequel, à notre connaissance, il n’avait jamais beaucoup écrit ? 

Sa série d’été pour France Inter déconcerte. On attendait le conservateur misanthrope ; on découvre l’amoureux transi et mainstream. Certes, il y a bien ces allusions anodines et anachroniques d’un Rimbaud critique contre "le nouvel-ordre cyber-mercantile" (à deux reprises), ou cette défense d’un Rimbaud qui "n’a pas de GoPro, car il a un propos ; il n’a pas de drone, car il a un regard" – mais c’est inoffensif. Tesson ne peut s’empêcher d’attaquer l’iPhone, même quand il parle d’un auteur de 1871 ! C’est son péché mignon et on l’aime pour cette technophobie d’un autre temps. 

Tesson pèche, paradoxalement, par là où on ne l’attendait pas : l’anecdote, la désinvolture, les lieux communs, la vitesse d’exécution de sa série d’été (malgré un travail de montage et de réalisation remarquables, signés Xavier Pestuggia). Rapetissé, Rimbaud est parfois réduit à ses slogans, à ses aphorismes, il est morcelé, coupé en tranches, comme si son œuvre de fragments n’avait plus de chair, plus de corps. 

"Un été avec Rimbaud" de Sylvain Tesson sur France Inter
"Un été avec Rimbaud" de Sylvain Tesson sur France Inter

Il y aussi des erreurs factuelles. Quand le spécialiste auto-proclamé de Rimbaud, Alain Borer, interviewé pour l’émission, nous explique que "les deux-tiers de l’œuvre [de Rimbaud] ont été jetés", on se pince. Certes, quelques poèmes inestimables ont disparu (Les Veilleurs, Les Amants de Paris, La Mort de Paris ou encore La Chasse spirituelle), d’autres sans doute. De même des lettres majeures ont été perdues ou détruites par l’épouse de Verlaine. Mais "les deux-tiers de l’œuvre" disparus, diantre ! Contrairement aux spécialistes, Alain Borer lance un chiffre imaginaire. Pourquoi pas les neuf-dixième ou les quatre-cinquième ! De telles approximations affaiblissent la série.

Plus grave, Rimbaud serait venu à Paris pendant la Commune. Sylvain Tesson le laisse entendre dans les épisodes du 30 juin et du 21 août, même s’il relativise cette information et la met en débat. Rimbaud a-t‑il seulement séjourné à Paris durant cette période ? A-t‑il été enrôlé dans la caserne communisante de Babylone, sous le képi 21F13 ? A-t‑il été un "franc-tireur héroïque des barricades parisiennes" ? À peine âgé de seize ans a-t‑il été finalement un Gavroche en chair et en os ? 

Certains le prétendent (à partir du témoignage unique de son ami Ernest Delahaye, validé par Verlaine, son ami Louis Forain et son beau-frère Paterne Berrichon) ; d’autres en doutent (son professeur Georges Izambard et sa sœur Isabelle). Et chacun, depuis, y est allé de son avis, par intérêt ou par stratégie : Mallarmé, Edmond Lepelletier (l’ami et biographe de Verlaine), le biographe Jean-Luc Steinmetz et les espions de la Préfecture de Police croient à la présence de Rimbaud à Paris durant la Commune ; Paul Claudel, Charles Maurras, l'universitaire Pierre Brunel et les écrivains Yves Bonnefoy, Pierre Michon et Milan Kundera en doutent. Dommage que Sylvain Tesson, qui papillonne trop sur de tels sujets, ne se penche pas sérieusement sur cette question majeure. 

Parfois, Sylvain Tesson se prend pour Rimbaud, comme lorsqu’il termine l’une de ses chroniques ainsi : "Comme un homme qui tombe d’un toit et qui se dit, allons continuons"… 

C’est paradoxalement dans ces moments plus personnels que la série radiophonique trouve sa voix. Rien ne vaut un écrivain pour parler d’un autre écrivain. Après Yves Bonnefoy (son Rimbaud de 1961 reste une référence), Tesson réussit à entrer en contact avec l’homme aux semelles de vent. Et pas besoin d’un iPhone ! 

Souvent, Tesson a le sens de la formule : "Rimbaud balance son porc" (dit-il, fort à propos de Verlaine, image qu’on retrouve d’ailleurs dans Une Saison en enfer). Il appelle affectueusement son Rimbaud "le petit voyant", s’intéresse à ce qu’il appelle son "chamanisme" ou tente de décrypter sa "dromomanie"(une "maladie" du voyage que Tesson a également contractée). Si sa série n’est en rien académique, ni même littéraire, il a des mots très justes sur Illuminations (un peu moins sur Une Saison en enfer), même si l’on peut regretter qu’il cite si peu de vers et si peu de prose dans ses quarante émissions de 4 minutes. 

Détail du tableau "Un coin de table" du peintre Henri-Fantin Latour avec Verlaine (g) et Rimbaud (c) (1872 ; peinture conservée au musée d'Orsay)
Détail du tableau "Un coin de table" du peintre Henri-Fantin Latour avec Verlaine (g) et Rimbaud (c) (1872 ; peinture conservée au musée d'Orsay)
© Getty - DEA / G. DAGLI ORTI

Avec sa liberté de ton et sa voix zozotante, Tesson réussit, dans certains segments, à mieux raconter Rimbaud que les meilleurs spécialistes universitaires du poète. Par instinct, il dit bien les sentiments de Rimbaud pour sa mère (ainsi il la réhabilite dans Le Bateau-mère). À rebours de bien des commentateurs, Tesson peut affirmer, à propos de la "mother" : "Moi, je l’aime bien" – et nous acquiesçons avec lui. 

De même, sur la religion, Tesson sait trouver les mots précis pour desserrer la tenaille qui, depuis si longtemps, a pris Rimbaud entre Claudel-le catholique et Breton-le surréaliste. 

Et puis quel plaisir d’écouter, en archives, les voix de Jean Cocteau, Paul Claudel, Etiemble, Jean-Louis Bory, Philippe Soupault, sans oublier le regretté Jean-Jacques Lefrère. Tous parlent merveilleusement du poète. 

Alors pourquoi Tesson s’est-il intéressé à Rimbaud ? Effet de mode ou appât de l’audience ? La réponse me semble autre. Je crois que les deux écrivains ont la même gueule cassée. Ils sont brisés, non pas en deux (avant et après le Harar pour l’un, avant et après la chute du toit pour l’autre) mais en mille morceaux. 

Si Rimbaud a pu être récupéré par Maurras, Drieu la Rochelle, Lucien Rebatet, et même par Robert Faurisson, c’est qu’il est inclassable. Tesson sait cela, mais il sait aussi que les surréalistes, les communistes, les beatniks, Bob Dylan, les hippies et les punks de tous poils, et jusqu’à Robert Mapplethorpe, ont également vénéré Rimbaud.

Ainsi Tesson nous parle de lui lorsqu’il raconte Rimbaud : de son amour pour le mouvement de la vie, la vitesse de l’aventure, la marche à pieds. Va-t-il trop loin ? Sur l’alcool ou la drogue, contrairement à tant d’amoureux du "flower power", il connait ses limites. Tesson ne tombe pas dans la facilité : il minore l’influence de la drogue dans la créativité rimbaldienne. Était-il seulement pratiquant ? On en doute aujourd’hui. De l'absinthe pour sûr ; de l'herbe peut-être ; du dur, c'est assez peu probable.

La consommation d'absinthe vue par Henri de Toulouse-Lautrec avec "Monsieur Boileau au Café" (1893 ; peinture conservée au Cleveland Museum of Art, États-Unis)
La consommation d'absinthe vue par Henri de Toulouse-Lautrec avec "Monsieur Boileau au Café" (1893 ; peinture conservée au Cleveland Museum of Art, États-Unis)
© Getty - Print Collector

En revanche, le chroniqueur radio fait presque entièrement l’impasse sur l’homosexualité de Rimbaud, bien que la pratique soit ici attestée, et avec elle peut-être même une certaine "identité" (voir L’Album zutique, Vagabonds, Conte, Parade, Antique, Bottom, H, et le plus grand hymne gay de notre littérature, Délires I). Ce déni homosexuel attriste car cela aurait permis à Tesson de sortir de son chemin de randonnée. Ce faisant, il aurait peut-être découvert un autre Rimbaud, plus audacieux, plus polisson, obscène et parfois carrément scatologique, lequel n’a pas eu droit de cité sur France Inter. L’Album Zutique, gaulois s’il en est, est d’ailleurs presque entièrement robinsonné de cette série. Le Rimbaud de Tesson est propre sur lui. Il aura l’air tarte le jour où l’on déchiffrera les hiéroglyphes rimbaldiens des Sœurs de charité ou du Loup !  

Et en même temps, que savons-nous ? Lorsqu’on parle de Rimbaud, il faut presque toujours utiliser le conditionnel, faire des hypothèses et multiplier les "peut-être", "est-ce qu’on sait ?", "cela se peut", "saura-t‑on jamais ?". Le plus souvent, nous sommes seuls avec nos conjectures. Il faut de l’humilité lorsqu’on aborde la vie et l’œuvre du poète. Tesson en manque parfois mais il nous donne sa version des faits. Cela fait la force de sa série radiophonique et lui donne son authenticité. 

Extrait d'"Une saison en enfer", 1873.
Extrait d'"Une saison en enfer", 1873.

Le faux-frère de Rimbaud

Puisque les informations manquent et que les faits ne sont pas établis, David Le Bailly choisit, lui, et contrairement à Sylvain Tesson, de les inventer. Le journaliste publie L’Autre Rimbaud, un roman consacré à Frédéric Rimbaud, le frère ainé méconnu d’Arthur. 

C’est le droit le plus élémentaire d’un romancier, son métier, que d’inventer les faits. Dominique Noguez a imaginé un Rimbaud entré à l’Académie française (Les Trois Rimbaud), Marc Cholodenko s’est interrogé sur l'envie de tout quitter (La tentation du trajet Rimbaud) et Henry Miller a décrit sa propre autobiographie à travers celle de Rimbaud (The Time of Assassins). Ces trois livres sont, il est vrai, assez médiocres, mais ils ne rendent pas en eux-mêmes le projet illégitime. On ne doit pas juger une fiction à l’aune des faits. 

Arthur Rimbaud, 1854 - 1891.
Arthur Rimbaud, 1854 - 1891.
© Getty - Universal History Archive

Le problème : David Le Bailly, brouillon sinon pervers, mêle, à dessein, les faits et les inventions dans son roman. Et s’agissant de Rimbaud, il se compare inévitablement à plus fortiche que lui : dans son livre magnifique, Rimbaud le fils, Pierre Michon avait par exemple cherché, en étant irréprochable sur les faits et génial dans son style littéraire, à comprendre la parentèle d’Arthur. Étrangement, il ne s’était guère intéressé au frère, ce qu’il a expliqué dans une émission de France Culture. Tel est le prétexte de départ de Le Bailly. Hélas, n’est pas Pierre Michon qui veut.

De Frédéric Rimbaud, le frère du poète, on ne sait presque rien. Il fut le meilleur ami du jeune Arthur avant de s’éloigner de lui. C’est l’indifférence qui s’installe entre eux, la distance, plus que la haine. Mais il est vrai qu’Arthur a considéré son frère, par la suite, comme un raté et que leur mère a rejeté Frédéric, le cancre de la famille. En fait, on ne sait pas grand chose de leur relation. Je crois que Le Bailly a tendance à noircir ce tableau familial. 

Le plus étrange ici, décevant, c’est qu’on n’apprenne presque rien sur Frédéric Rimbaud qu’on ne sache déjà. Comme si David Le Bailly parlait surtout de lui (son livre ressemble parfois à une psychanalyse) plus que de son personnage.

En revanche, il nous parle d’Arthur et on découvre l’une de ses motivations non écrites : David Le Bailly n’aime pas Rimbaud. Il ne cite guère ses poèmes et ne montre aucun amour pour son œuvre, qu’il ne semble jamais avoir vraiment pratiquée. Il déborde même d’une certaine haine rentrée contre l’auteur d’Une saison en enfer qui se laisse lire à chaque page ("son œuvre m’avait laissé plutôt froid", avoue-t-il finalement, dans une formule idiote). Alors, il s’attache – c’est à la mode – à déboulonner la statue du poète.  

Une première scène annonce le malaise du livre. David Le Bailly invente, à partir d’un fait minuscule, réel mais minuscule, une scène d’une grande violence où les deux frères Rimbaud, Arthur et Frédéric, s’en prennent à un vagabond. Arthur aurait même jeté des pierres sur ce sans-domicile-fixe sans défense ! Que vaut cette anecdote non vérifiée qui, à tout le moins, illustre les jeux stupides de deux très jeunes enfants ? Peut-on en déduire une morale ? Est-ce un crime qui justifierait l’excommunication du plus grand poète de notre littérature ? 

Le romancier peut tout inventer mais à quoi sert de ternir à dessein l’image du poète si on n’a aucune information fiable sur le sujet. Et pourquoi s’intéresser seulement à des faits négatifs dès qu’il s’agit d’Arthur – sa vie n’en manque pas, il est vrai, mais elle a aussi ses superbes lueurs de fraternité qui nous irradient encore ? Et pourquoi le fait-il sinon pour tenter d’écorner l’image de l’auteur des splendides poèmes humanistes que sont Les Étrennes des orphelins, Les Effarés, Au Cabaret-Vert, Le Dormeur du val ou le sublime Larme

"Le Dormeur du Val" d'Arthur Rimbaud.
"Le Dormeur du Val" d'Arthur Rimbaud.
© Getty - Franck CRUSIAUX

Les erreurs factuelles dans ce livre faussement naïf sont nombreuses. Pourquoi affirmer que Rimbaud a envoyé à Verlaine son poème Le Bateau ivre, quand ce n’est pas le cas (et si ce fut le cas, on n’en a jamais eu la preuve). Pourquoi écrire que Frédéric a reçu un exemplaire d’Une Saison en enfer et l’aurait "lu et relu", quand c’est hautement improbable. Victor Hugo n’a jamais dit de Rimbaud "C’est Shakespeare enfant !" (c’est une invention du biographe Darzens ; Hugo et Rimbaud ne se sont probablement jamais rencontrés). Rimbaud a-t-il tenté d’extorquer de l’argent à Verlaine lorsque celui-ci est sorti de prison ? David Le Bailly l’affirme sans le moindre indice et aucun des biographes sérieux de Rimbaud ne l’a confirmé. 

Le rapport de la préfecture de Bruxelles sur la tentative d'assassinat d'Arthur Rimbaud par Paul Verlaine, daté du 13 juillet 1873.
Le rapport de la préfecture de Bruxelles sur la tentative d'assassinat d'Arthur Rimbaud par Paul Verlaine, daté du 13 juillet 1873.
© Getty - API

Le projet de David Le Bailly est de tenter de montrer que Rimbaud est un imposteur. Sa lecture de l’œuvre est superficielle. Souvent, lui qui n’a pas le moindre sens du romanesque, décrit des scènes qui se seraient déroulées entre Frédéric et Arthur Rimbaud, alors qu’elles ont eu lieu entre Arthur et son meilleur ami d’enfance, Ernest Delahaye. 

Mais l’erreur la plus grave du livre n’est pas dans les détails ; elle est dans le projet et le sujet eux-mêmes. Le Bailly s’étonne qu’on ait parlé d’Arthur Rimbaud, le "bon", et pas de son frère, le "mauvais" ? Il écrit à propos d’Arthur : "Rarement un homme aura été aussi célébré, objet d’une littérature aussi abondante. Et cependant, sur son frère ainé, Frédéric Rimbaud, il n’existe quasiment aucun écrit, aucune thèse, aucune étude. Pas le moindre article". Outre que cela est faux (il existe une entrée sur Frédéric Rimbaud dans chacun des dictionnaires Rimbaud et de nombreuses informations dans la plupart des biographies), pourquoi en serait-il autrement ? Pourquoi s’en étonner ? Pourquoi faire une thèse sur nobody ? On parle d’Arthur parce qu’il est l’un des plus grands, sinon le plus grand, poète de l’histoire de la littérature française ; Frédéric n'a jamais rien écrit. Voilà tout. Le raisonnement de Le Bailly est faux. Dès le départ. 

En creux, certaines pages du livre sont plus intéressantes. Comme celles consacrées à Isabelle Rimbaud, la troisième sœur du poète, ou au farfelu Paterne Berrichon, son époux, dont Le Bailly dresse un portrait assez piquant. 

A la fin du livre, Le Bailly se demande si Arthur Rimbaud n’était pas "lui aussi un raté" (sous-entendu comme son frère Frédéric). Il faut n’avoir aucune idée de ce qu’est Rimbaud, son œuvre, sa vie, son influence au-delà des genres et des frontières, pour se poser une question aussi inutile. Et même si on se limite au Rimbaud d’Arabie et d’Abyssinie (et à sa correspondance africaine), on sait que Rimbaud y fut, sinon un commerçant talentueux, du moins un voyageur d’exception, un photographe avant-gardiste et un explorateur de génie. Un raté ? Son courage à traverser les déserts fut exceptionnel. Ses textes sont dignes des meilleurs ethnologues de son époque ; ses photographies des documents de valeur. Pour Rimbaud, l’aventure avait simplement plus de prix que la littérature. 

Le fond véritable de la pensée de David Le Bailly nous est donné par un article qu'il a publié, plus récemment, dans le magazine Lire (octobre 2020). Il s'y interroge sur "le départ" de Rimbaud – un sujet qui a quand même passionné les plus grands auteurs du XX° siècle. Et Le Bailly de conclure : "Arthur Rimbaud ne s'est pas tu. Il a simplement trahi. Tout à la fois son frère, ses idéaux et sa vocation". S'il me restait un peu de considération pour son travail, je n'en ai plus. Cette phrase ignoble – et finalement idiote – suffit à résumer la haine de Le Bailly pour Rimbaud. Nulle trahison, pourtant, du poète. Plutôt le dilettantisme d'un mauvais journaliste qui se prend pour un écrivain et qui n'a rien compris à Rimbaud. Mais a-t-il seulement essayé de comprendre, trop obsédé par son nombrilisme, son enfance, qu'il plaque sur celle de Frédéric Rimbaud ? Mais comme le Téfal, cela n'adhère pas. 

Et ici on en revient à Sylvain Tesson. Pourquoi David le Bailly écrit-il ce livre ? Pour régler des comptes avec sa mère, sa famille, comme il l’avoue finalement dans son roman. Pourquoi Sylvain Tesson parle-t-il de Rimbaud ? Parce qu’il se sent frère des vagabonds, des hoboes, des trappeurs et de tous les voyageurs. D’un côté, cultiver son petit ego ; de l’autre cultiver l’aventure. Je craignais que Sylvain Tesson nous peigne un Rimbaud réactionnaire et c’est un journaliste de L'Obs qui signe un livre réac. Le misanthrope et conservateur Tesson réussit un exercice de philanthropie quand Le Bailly, supposé progressiste, sombre finalement dans la misanthropie. Rimbaud retourne bien des têtes. 

J’avais bien aimé La Captive de Mitterrand, le précédent livre que David Le Bailly avait consacré à Anne Pingeot. C’est dire la déception qui fut la mienne en lisant cet interminable L’Autre Rimbaud, dont j'attendais pourtant beaucoup. C'est ainsi.  

Rimbaud, le père

Il y a surtout un erreur de personnage. Au lieu du frère, il aurait fallu s’intéresser au père d’Arthur, qui s’appelait lui aussi Frédéric Rimbaud. Ce personnage est bien plus riche, plus complexe, que son premier fils, et il est étrange – cette fois réellement – qu’on se soit si peu intéressé à lui. Car le rêve d’Orient des deux frères Rimbaud, c’est leur père qui le leur a transmis. Et s’il est vrai, selon la belle formule de Pasolini, que "l’histoire est la passion des fils qui aimeraient comprendre les pères", c’est sur les traces de son père que marche Arthur Rimbaud. 

Ce Frédéric Rimbaud là fut militaire : ses exploits dans l’armée d’Orient et sa participation à l’expédition du Maroc ou à la conquête de l’Algérie parmi les "chasseurs à pied" ont fasciné ses fils. Frédéric parlait couramment arabe, connaissait le Coran dans le texte et écrivait cette langue. Arthur vénérait d’ailleurs la grammaire arabe annotée du capitaine Rimbaud et sa Grammaire nationale (celle des Bescherelle), seuls souvenirs tangibles de ce père absent et qui a fuit. 

Pour comprendre cet orient-là et cette passion d’époque, on peut lire l’ouvrage spécialisé de Jean-Michel Cornu de l’Enclos qui vient également de paraître. Décédé récemment, ce chercheur de l’EHESS est un spécialiste de l’Abyssinie dont il semble tout connaître, de l’histoire et de la culture. Dans ce recueil d’articles, il nous invite à découvrir la vie au Harar au temps de Rimbaud, l’histoire de sa mission catholique et la singularité de cette quatrième ville sainte de l’islam – ce qui a suffi à engendrer l’hypothèse d’un Rimbaud qui se serait converti à l’islam. Une rumeur aujourd’hui démentie. 

Bourse et pièces ayant appartenus à Arthur Rimbaud, Musée Rimbaud, Charleville-Mézières, France.
Bourse et pièces ayant appartenus à Arthur Rimbaud, Musée Rimbaud, Charleville-Mézières, France.
© Getty - Elise HARDY

Si Cornu de l’Enclos se trompe, lui aussi, et à plusieurs reprises sur l’homosexualité de Rimbaud (visiblement il ne comprend guère ce sujet), il nous apporte des informations majeures sur le Rimbaud d’Abyssinie. Dans la polémique sur le trafic d’armes et le recours supposé à des esclaves par le poète, son livre nous donne des preuves définitives, après la biographie de Jean-Jacques Lefrère. 

Rimbaud n’a jamais été un "trafiquant" d’armes (même s’il a vendu des armes à la fin de sa vie en accord avec les agents diplomatiques français) et, faut-il le préciser, il n’a jamais vendu d’esclaves non plus. En revanche, son principal "accusateur", le fameux Alfred Ilg, un ambitieux suisse qui aura de hautes fonctions en Éthiopie, aurait eu, lui, des esclaves à son service ! Ces informations permettent de relativiser le fameux échange de lettres entre Rimbaud et Ilg d’août 1890 sur la question de l’esclavage et de mettre fin définitivement à la rumeur selon laquelle le plus célèbre poète français aurait donné dans le commerce d’esclaves. 

Non, Rimbaud n’a pas été trafiquant d’arme ; non il n’a pas vendu d’esclaves ; et non, il ne s’est pas converti à l’islam. On peut certes regretter, et avec une triste fermeté, que Rimbaud ne soit pas resté l’anti-militariste ou l’anti-raciste que ses poèmes laissaient entrevoir, ou qu’il n’ait pas été précocement anti-colonialiste, mais ne soyons pas anachronique. Je le dis à tous les démembreurs de statues, aux défénestreurs et autres équarisseurs de talent : ne touchez pas à Rimbaud ou vous aurez affaire à tous les poètes !

On le voit, par les faits ou par l’invention, par l’histoire ou l’affabulation, que ce soit dans des livres réussis ou complètement ratés, l’actualité Rimbaud reste vive cet automne. Rimbaud vit encore avec nous, plus vivant que jamais. Nous ne sommes plus seulement dans un été, un automne, ou une saison Rimbaud. Nous voici, comme l’indiquait un slogan célèbre des années Mitterrand-Lang, en plein coeur des "années Rimbaud". 

* Frédéric Martel est producteur et animateur de l’émission "Soft Power" sur France Culture. Écrivain et universitaire, il est l’auteur de "Pourquoi nous sommes rimbaldiens", préface à la réédition de la biographie de référence : Rimbaud de Jean-Jacques Lefrère, collection Bouquins, Robert Laffont. 

Pour aller plus loin :

(Cet article a été mis à jour le 1er octobre 2020 pour tenir compte de trois informations nouvelles sur l'ouvrage à paraître de Sylvain Tesson, la pétition Rimbaud et l'article de Lire_)_.