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Un monde qui se referme ? Avec Pascal Perrineau, Adam Tooze, Léo Couttelec...

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Un monde qui se referme ?
Un monde qui se referme ?
© Getty - Eddie Gerald

la Revue de presse des idées. Alors que de nombreux leaders populistes, dont certains au pouvoir, prônent le repli national, la question plus générale du degré d’ouverture ou de fermeture qui résultera de cette période est dans l’air.

Les extrêmes n’ont pas profité de la crise, nous dit Pascal Perrineau dans The Conversation.

Pourtant, leur analyse basée sur la critique de l’ouverture et de la mondialisation, aurait dû être validée par la crise : "Marine Le Pen (alors Front national, désormais Rassemblement national) s’est posée en dernier recours de la "mondialisation affreuse" lors de la dernière élection présidentielle de 2017. Jean‑Luc Mélenchon (La France Insoumise) n’a jamais été en reste sur ce créneau et vitupérait la "mondialisation esclavagiste"".

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Pour le politologue, les Français ne font pas confiance aux extrêmes pour s’occuper de crises majeures. La gestion de la période par des chefs de gouvernement comme Jair Bolsonaro ou Donald Trump ne les convainc pas : "La réputation de ces derniers n’est pas fondée sur l’expertise, plus encore elle s’accommode volontiers de l’approximation, des foucades et d’une litanie de condamnations sans appel. […] Ce noviciat et même cet amateurisme, à l’heure où l’opinion exige une certaine maîtrise de « professionnels », handicapent fortement les extrêmes politiques coutumiers de la protestation tous azimuts mais peu familiers de l’exercice du pouvoir et du bon fonctionnement de l’appareil d’État".

Dominique Seux tacle au passage Marine Le Pen dans son éditorial des Echos intitulé "les hypocrites de la semaine". Il y raille les interventions de Marine Le Pen au sujet de la deuxième phase du déconfinement : "Alors qu'Edouard Philippe a réussi son pari puisque l'épidémie semble (actuellement) stoppée, la présidente du RN ne voit qu'une cause à l'évolution favorable : l'attitude des Français, qui ont été « remarquables ». Le gouvernement n'y est strictement pour rien, il aurait même dû mettre en oeuvre tout ce qui a suivi « il y a quatre mois et demi ». Vous avez bien lu, c'est-à-dire mi-janvier … quand quelques dizaines de cas avaient été identifiés en Chine !".

La mondialisation touchée au cœur

Toujours est-il que la mondialisation est belle et bien atteinte en son cœur, explique l’historien britannique Adam Tooze dans le quotidien anglais The Guardian.

La mondialisation était régulièrement remise en cause depuis vingt ans : les émeutes de Seattle contre l’OMC en 1999, le 11 septembre 2001, la crise de 2008, ou encore l’élection de Donald Trump. "Mais le choc de la Covid-19 a élevé l’angoisse de la mondialisation à un degré supérieur. L’OMC prévoit pour les échanges commerciaux une chute record de 32%". C’est moins le moment du confinement qui constitue selon lui un danger que les mois à venir: "Mettez ensemble la technologie, les effets de prix, la macroéconomie et la géopolitique, et vous verrez clairement pourquoi, en 2020, nous faisons face à une tempête parfaite".

Plus précisément, dans le domaine technologique, Adam Tooze évoque l’essoufflement de la containerisation, la crise de l’industrie automobile, le remplacement des ouvriers industriels par des robots, ainsi que les guerres technologiques entre les Etats-Unis et la Chine, comme entre l’Angleterre et la marque Huawei. En économie, il pointe la récession liée à la pandémie qui a étouffé la consommation et l’investissement. La géopolitique est dominée par l’affrontement sino-américain, alors que l’Europe, qui pourrait tenter d’équilibrer un peu ces rapports de force, hésite à choisir entre ces deux pays.

Ainsi, "la vision globale d’un monde aplati par la mondialisation est morte. L’institution qui incarnait le plus clairement cette vision de « fin de l’histoire », l’OMC [Organisation Mondiale du Commerce], a été fondée en janvier 1995. Aujourd'hui, l’OMC est en lambeaux" : les Américains font obstruction à ses procédures et son directeur a rendu sa démission.

S’il ne faut pas selon Adam Tooze, pousser trop loin les comparaisons avec les années 1930, "nous ne devrions pas sous-estimer la rupture avec notre passé récent ni nous illusionner sur l'existence d'une quelconque alternative évidente disponible".

De nouvelles frontières

Fermeture toujours, avec l’hebdomadaire Le 1 qui se demande si une nouvelle guerre froide ne serait pas d’ores et déjà enclenchée entre la Chine et les USA.   Selon le géopolitologue François Heisbourg, ce n’est pas un affrontement direct et frontal qui se prépare, car les puissances nucléaires ne peuvent prendre le risque d’une destruction mutuelle, "en revanche, la Chine et les États-Unis se livrent déjà à des batailles d’influence en utilisant leurs armes économiques, financières, politiques, culturelles - notamment en Asie". Selon le chercheur, Chine et USA ne se retrouvent au fond que sur une chose : affaiblir l’Europe, "un objet dont il convient de tirer le maximum de profits. [...] Mais l’Europe a des atouts, et notamment un instinct de survie très vigoureux. Nous avons survécu à la crise de l’euro, à la crise migratoire et, dans l’affaire du Covid, l’Allemagne et la France ont su proposer une réponse politico-économique assez vigoureuse".

L’Europe, elle aussi, se referme tendanciellement à ses frontières. Cela peut se concrétiser par des taxes nouvelles imposées aux entreprises étrangères. Cette idée est dans l’air, afin de doter l’UE de ressources propres. Le commissaire européen au marché intérieur Thierry Breton l’a évoqué dans un entretien donné au journal L’Opinion. En effet, pour rembourser les dettes que nous contractons en ce moment, il faudra sans doute permettre à l’Union Européenne "d’encaisser des impôts purement européens payés par des tierces parties telles la taxe Gafa – en privilégiant un accord dans le cadre de l’OCDE. Ou encore, des mécanismes d’ajustement CO2 aux frontières pour taxer les produits fabriqués en dehors de l’Union et qui ne respecteraient pas nos normes environnementales dans le cadre du Pacte vert. En matière de fiscalité, ce ne sont jamais les idées qui manquent, dit le commissaire européen au marché intérieur. Mais une chose est sûre, ces taxes concerneraient des activités qui bénéficient de notre marché intérieur et non les particuliers"

Démondialisation des cerveaux ?

La tendance est donc à la relocalisation et à une moindre circulation des personnes autour du monde. Aux Etats-Unis, l’administration Trump réduit les visas pour les étudiants et les talents étrangers. Le directeur de l’Edhec, Richard Perrin, s’émeut, dans L’Opinion toujours, que La France ne fasse plus ce qu’il faut pour attirer les étudiants étrangers.

Il pointe notamment les lourdeurs administratives et la difficulté pour se loger. Mais aussi le faible rayonnement des cours en ligne français : "il est à parier que si la France ou l’Europe ne se saisissent pas rapidement des enjeux de la création de savoirs en ligne, d’une part nos enfants devront probablement assimiler des contenus étrangers (américains ou asiatiques) et d’autre part les meilleurs étudiants internationaux n’identifieront plus la France en tant que destination premium pour leurs études".

De l’autre côté du spectre politique, un collectif [1] dénonce dans L’Humanité la difficulté croissante des étudiants étrangers en France. Ils pointent la hausse des frais d’inscription qui les concerne ainsi que la bureaucratie qu’ils doivent subir : "les étudiant-es étranger-es consacrent un temps non négligeable à obtenir leurs titres de séjours, ce qui est source d’un stress important nuisant à leurs études et à leur bien-être. Pire, des universités, souvent par méconnaissance, outrepassent leurs attributions en demandant les titres de séjours lors de l’inscription. Elle agissent ainsi comme des succursales de préfectures et placent les étudiant-es concerné-es dans une situation absurde : sans titres de séjours, pas d’inscription, sans certificat d’inscription, pas de titres de séjours. C’est dans un tel contexte que ces étudiant-es ont subi le confinement".

Une science plurielle

Alors ouvrir ou fermer ? Dans le domaine de la science, on a assisté, durant cette période de confinement, à une large mise en commun de données, et à un partage de la connaissance, estime l’épistémologue Léo Couttelec, dans Libération :

"Durant ces trois derniers mois, nous avons vu se développer des espaces de gratuités sans précédents. C’est une situation vraiment exceptionnelle. Les grandes revues ont mis des articles en ligne gratuitement, les dépôts de travaux sur des archives ouvertes ont explosé, plusieurs maisons d’édition ont proposé leurs livres numériques en accès libre, etc. Nous vivons un moment d’expérimentation grandeur nature de la science ouverte, avec un accès et un partage moins marchand et moins sélectif des travaux de recherche"

Cette science plus ouverte a peut-être été aussi plus tolérante aux idées exogènes, produisant "une science dévoilée et défaite de ses suffisances. […]  Une science qui enfin se montre hésitante, hétérogène, de toute part traversée par des pluralités et des conflictualités. Bien loin donc de l’image d’un bloc homogène, producteur de certitudes et détenteur d’une autorité de fait face au réel".

Les controverses scientifiques récentes (on pense en particulier à l’épisode de la chloroquine) ont ainsi porté les dissensions entre scientifiques sur la place publique. C’est une bonne chose, pense Léo Couttelec. La science doit savoir "accueillir en son sein un véritable pluralisme scientifique, permettant de valoriser toute la diversité des méthodes, des styles de raisonnement, des médiations techniques, des rapports à la preuve… et de créer les conditions pour que les conflits qui en émergent inévitablement puissent se traiter autrement que par l’arbitraire d’une autorité positiviste ou par la dilution illisible dans un "tout se vaut"".

La fermeture, globalement, semble donc l’emporter ces temps-ci. Mais ce n’est pas non plus un raz-de-marée.  

[1] Collectif division internationale du travail et place des étrangers dans l’ESR en France

Matthieu Garrigou-Lagrange, Pierre Cattaneo et l'équipe de la Compagnie des Œuvres