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Un quinquagénaire blanc et diplômé : le député type de la Ve République

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Le député du Territoire de Belfort, Michel Zumkeller, dans l'hémicycle, le 26 juin 2002 à l'Assemblée nationale
Le député du Territoire de Belfort, Michel Zumkeller, dans l'hémicycle, le 26 juin 2002 à l'Assemblée nationale
© Radio France - Mehdi Fedouach

visualisation. Avec au moins 216 nouveaux députés et une promesse politique de renouvellement, la 15e Assemblée nationale élue ce mois-ci représentera peut-être mieux la société française que jusqu'à présent. Portrait robot en graphiques du député français type depuis 1958, un professionnel de la politique.

De par le grand nombre des députés sortants qui ne se représentent pas, au moins 216 nouveaux députés s'assiéront dans l'hémicycle du Palais-Bourbon ce mois de juin. Portée également par la promesse politique de renouvellement des Républicains en marche !, la 15e Assemblée nationale élue ces 11 et 18 juin sera peut-être davantage représentative de la société française qu'elle ne l'a été jusqu'ici. Depuis 1958, la professionnalisation de la vie politique, et par conséquent l’écart entre les appartenances sociologiques des élus et la population française, se creusent. L'Assemblée, censée être politiquement représentative du peuple, ne l'est pas sociologiquement. Sans surprise, elle représente très majoritairement des hommes blancs de plus de 50 ans diplômés et issus des classes supérieures ; des hommes devenus des professionnels de la politique. En voici la démonstration en quatre graphiques, sous l’œil de Luc Rouban, chercheur au CNRS et au Cevipof, spécialiste de la sociologie du personnel politique.

1) Le député français est majoritairement... un homme

% de femmes députées élues dans les Assemblées nationales de la Ve République
% de femmes députées élues dans les Assemblées nationales de la Ve République
© Radio France - Camille Renard

C'est en 1997 que le thème du renouvellement du personnel politique a commencé à prendre dans le débat public. Lionel Jospin décide alors de limiter le cumul des mandats, démarche aboutissant aux lois de 2000 et 2014. C'est aussi à partir de 1997 que le taux de femmes députées dépasse les 10%. Et c'est 15 ans plus tard, en 2012, qu'un quart des députés sont des femmes : 155 au total, soit 27 % de L'Assemblée. Les femmes sont certes plus nombreuses, mais seulement à gauche de l'hémicycle : ce progrès ne concerne que les députées socialistes - elles passent de 27 % en 2007 à 36 % en 2012, et les députées EELV : de 25 % à 53 % entre ces deux dates, mais sur des effectifs très réduits.

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2) ... de plus de 50 ans

Age moyen des députés de la Ve République
Age moyen des députés de la Ve République
© Radio France - Camille Renard

Les deux Assemblées les plus jeunes, celles de 1958 et de 1981, marquent deux moments forts de renouvellement du profil sociologique des députés. En 2012, le rajeunissement de l'Assemblée est réel si on le compare à la législature précédente (54,6 ans contre 55,1 ans, mais 49,8 ans pour les seuls nouveaux entrants). Le renouvellement générationnel est cependant relatif car les écarts sont importants selon les étiquettes : les écologistes sont les plus jeunes (49,8 ans) suivis par le PS et ses alliés (54,2), par les centristes (54,4) puis par l’UMP (55,3) et enfin par les députés du Front de gauche (62,4). Ce rajeunissement relatif en 2012 s’insère dans une tendance de long terme au vieillissement. Cette augmentation de l'âge moyen des députés témoigne du besoin d’un long investissement dans la vie politique pour pouvoir être élu à cette fonction.

3) ... issu des classes supérieures, et diplômé

% de députés issus des classes populaires dans les Assemblées nationales de la Ve République
% de députés issus des classes populaires dans les Assemblées nationales de la Ve République
© Radio France - Camille Renard

La représentativité sociale est en régression au fil de la Ve République. Le rétrécissement de la base sociale des députés se fait, à partir de 1986, au détriment de la classe populaire, et au bénéfice principal des classes moyennes, plus que des classes supérieures. "Les députés originaires du monde ouvrier disparaissent ou se font beaucoup plus rares, y compris dans les rangs du PCF, au profit des fonctionnaires", souligne Luc Rouban dans un Cahier de la Documentation française : "La Ve République et ses évolutions". En 2012, on ne compte plus qu'un seul ouvrier dans l'Assemblée (PS, déjà élu). Devenue cruciale pour gagner les élections, la maîtrise de la communication médiatique implique une formation, un capital culturel propre aux classes moyennes et supérieures. A mesure que les années fondatrices de la Ve République et l’appel d’air du gaullisme s'éloignent, ce savoir-faire politique des députés s'aiguise. Les carrières politiques exigent désormais un capital social et scolaire bien plus important qu’autrefois.

Ce décalage entre la société française et ses représentants à l'Assemblée se retrouve dans la distribution par diplôme. On observe de plus en plus de diplômés en droit (de 18% en 1958 à 24% en 2012), et qui ont fait Sciences Po (Paris et province : de 9% à 16%). Ces deux catégories sont particulièrement représentées chez les Gaullistes et les centristes. Les diplômés en économie progressent aussi (de 1% à 7%). On relève en revanche de moins en moins d’ingénieurs (de 11% à 7%). Tandis que les diplômés en lettres et en médecine restent stables sur la période 1958-2007 (respectivement 7% et 10% en moyenne). D’après les données de l’INSEE, la proportion de personnes de 15 ans et plus non scolarisées n’ayant aucun diplôme est de 19,3 % dans l’ensemble de la population, celle des personnes ayant un diplôme supérieur à Bac + 2 y est de 16 %. Chez les députés ces catégories représentent respectivement 2,6 % et 76 %.

En revanche, l’idée d’un contrôle exercé par les hauts fonctionnaires issus des grands corps sur la représentation nationale est fausse. Contrairement à une idée répandue, seuls 3,6% des 2 748 députés sont passés par l’ENA entre 1958 et 2007 (soit seulement 103 député).

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4) ... pas enfant d'immigré

Nous ne disposons pas de statistiques ethniques : Luc Rouban pointe le problème méthodologique des critères de sélection de telles données (couleur de la peau ? patronyme ? lieu de naissance des parents ?...), et la question éthique, récurrente dans les sciences sociales, soulevée par un tel relevé. Pour autant, quelques chiffres de l'Assemblée de 2012, récolté parmi ceux qui se revendiquent comme députés issus de l'immigration, permettent d'avoir un regard sur l'homogénéité ethnico-religieuse de la classe politique ici représentée. Dix députés PS issus de l'immigration arrivent à l'Assemblée en 2012. Mais cette - toute relative - diversité ne se conjugue pas avec une diversification des profils sociaux : parmi ces dix députés, deux d’entre eux sont cadres dans le privé, deux autres avocats et trois sont des professionnels de la politique.

5) ... professionnel de la politique

Nombre de députés élus pour la 1e fois dans les Assemblées de la Ve République
Nombre de députés élus pour la 1e fois dans les Assemblées de la Ve République
© Radio France - Camille Renard

Olivier Costa, politologue au CNRS, insiste sur l’importance croissante que prennent les professionnels de la politique : ceux qui ont été sélectionnés et formés dans les entourages locaux des maires ou des présidents de conseils régionaux, ou qui ont longtemps travaillé comme permanents des partis politiques. Selon les données du Cevipof (Centre d'études de la vie politique française de Sciences Po), un tiers des nouveaux élus socialistes entrés à l’Assemblée nationale en 2012 étaient engagés dans la vie politique avant 25 ans, 16 % avaient commencé leur carrière politique au sein des Jeunesses socialistes, 10 % dans des syndicats étudiants ou lycéens, et un tiers d’entre eux avaient fait leurs classes comme assistants parlementaires ou comme membres des entourages locaux.

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Ce rétrécissement des bases sociales du recrutement des députés depuis 1958 ne s’inverse pas, quelle que soit la majorité politique au pouvoir. La critique d'une oligarchie politique, de l'auto-reproduction de ces élites, de leur profil social restrictif, et de l'"establishment UMPS" se renforce ainsi depuis les années 2000, refaisant réapparaître le spectre des antiennes populistes des IIIe et IVe Républiques.

A LIRE "Sociologie politique des députés de la Ve République, 1958-2007", de Luc Rouban