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Un rescapé d'Oradour-sur-Glane : "Les copains morts qui me sont tombés dessus m’ont sauvé la vie"

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Marcel Darthout, rescapé de la tragédie d'Oradour-sur-Glane, assiste le 16 juillet 1999 à l'inauguration par le président de la République Jacques Chirac du Centre de la Mémoire d'Oradour-sur-Glane
Marcel Darthout, rescapé de la tragédie d'Oradour-sur-Glane, assiste le 16 juillet 1999 à l'inauguration par le président de la République Jacques Chirac du Centre de la Mémoire d'Oradour-sur-Glane
© AFP - Georges Gobet

Témoignage et vidéo. 10 juin 1944, Oradour-sur-Glane, 642 villageois, hommes, femmes, enfants sont massacrés par les nazis. Aujourd'hui disparu, Marcel Darthout était l'un des derniers rescapés du massacre. Il témoignait en 2013, en tant que "passeur de mémoire".

Témoignage de Jean-Marcel Darthout, rescapé du massacre d'Oradour-sur-Glane.

19 min

Le 10 juin 1944, une division SS a incendié le village et massacré tous ses habitants. Les nazis ont tué 642 personnes dont plus de 450 femmes et enfants et ont incendié le village... Ce village est un lieu de mémoire symbole de la barbarie nazie. Marcel Darthout, aujourd'hui décédé, était l'un des derniers rescapés du massacre d'Oradour-sur-Glane perpétré par la Panzer-Division SS "Das Reich". Il avait 20 ans à l'époque, mais en 2013, au micro de Stéphane Robert, il s'en souvenait comme si c'était hier. Cela s'est passé le 10 juin 1944 en début d'après-midi.

En savoir plus : 10 juin 1944, le massacre d'Oradour-sur-Glane, pour ne jamais oublier...

"J'ai eu de la chance ce jour-là, beaucoup de chance. Oradour, ce n'est pas quelque chose qui s'oublie." Ce jour-là, c'était le 10 juin 1944, une date et une journée à jamais gravées dans la mémoire de Marcel Darthout. Ce jour-là, la division SS Das Reich - qui rejoignait le front en Normandie - avait décidé de rayer de la carte le village d'Oradour-sur-Glane, en Haute-Vienne. Pourtant, la journée avait débuté banalement pour Marcel, qui du haut de ses 20 ans attendait avec ses copains l'ouverture du coiffeur. L'occasion de deviser sur le prochain match de football : "On était quatre ou cinq copains et devinez de quoi on parlait ? De football et de notre match du lendemain. Nous n’avions pas de goal. Le nôtre s’était cassé la jambe 15 jours auparavant et on se demandait qui allait le remplacer. C'était la guerre mais c'était ça l'important".

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"Tout d'un coup, on a entendu le bruit des moteurs..."

Soudain, en début d'après-midi vers 14h, certains étaient encore à table et terminaient le déjeuner, quand le bruit des moteurs des premières automitrailleuses se fit entendre. Les véhicules arrivaient par la route de Saint-Victurnien. Face à ces soldats armés, certains villageois crurent d'abord à une retraite. "Il y avait plein de soldats, fusils à la main, explique Marcel Darthout, des copains me disaient, "Regarde, ils s'en vont vers le nord !" C'était quatre jours après le Débarquement, ne l'oublions pas. Dix minutes après, les automitrailleuses sont redescendues." La division SS était en fait en train de prendre position pour encercler Oradour. A peine le temps de rentrer chez lui que deux SS entrent, et exigent qu'ils prennent ses papiers ainsi que ceux de son épouse pour aller rejoindre l'arrière de l'église. "Tous nos voisins étaient réunis là. Personne ne comprenait ce qu'ils voulaient". Les soldats exigent alors que le groupe se rende sur la place d'Oradour. Sur le chemin, ils continuent de rabattre tous ceux qu’ils rencontrent ou qu’ils surprennent en tentative de fuite. D'autres pénètrent dans les maisons, forcent les portes.

Voici quelques membres de la 2e division SS Das Reich qui ont participé au massacre d'Oradour sur Glane le 10 juin 1944. Division composée de Waffen SS volontaires et de "Volksdeutsche".•
Voici quelques membres de la 2e division SS Das Reich qui ont participé au massacre d'Oradour sur Glane le 10 juin 1944. Division composée de Waffen SS volontaires et de "Volksdeutsche".•
© AFP - PHOTOSVINTAGES

"Moi j'ai mes papiers, j'm'en fous, tout va bien"

Sur la place, les gens se retrouvent et tentent de se rassurer. "Qu'est-ce qu'ils veulent ? Moi j'ai mes papiers, j'm'en fous, tout va bien". Le maire, M. Desourteaux, est appelé. Il est sommé de désigner des otages (Marcel Darthout le découvrira plus tard). Il refuse. Dès lors, tout est joué. La population est alors divisée en deux groupes : d'un côté, les hommes en rang par trois ; de l’autre, les femmes et les enfants qui sont emmenés vers l'église. Ordre est donné aux hommes de baisser la tête lorsque la colonne des femmes et des enfants s'éloigne. "J'ai regardé quand même. J'ai vu ma mère et ma femme pleurer."

En savoir plus : Les pendus de Tulle : "Les soldats allemands ont été des bourreaux. Ce n'était pas des hommes"

"On nous a signalé des armes cachés à Oradour !"

Aux hommes restés sur la place, un interprète adresse un discours selon lequel il s’agissait de découvrir des armes cachées. Éclat de rire général. Un habitant s'autorise même à dire, "moi, j'ai une carabine pour tirer les moineaux, c'est tout." Les Allemands parlent d'armes de guerre. "Vous pouvez chercher, il n'y a pas d'armes du tout". Face aux dénégations, un ordre retentit : répartir les hommes dans des granges pour mieux les surveiller.

Parmi les 350 femmes et enfants enfermés dans l'église, seule Marguerite Rouffanche, âgée de 47 ans, parvient à s'échapper ; son mari, son fils, ses deux filles et son petit-fils âgé de sept mois font partie des victimes
Parmi les 350 femmes et enfants enfermés dans l'église, seule Marguerite Rouffanche, âgée de 47 ans, parvient à s'échapper ; son mari, son fils, ses deux filles et son petit-fils âgé de sept mois font partie des victimes
© AFP - WWII - ORADOUR - SUR - GLANE

Un soldat a balayé la grange, posé sa mitrailleuse et s'est couché

Le premier "lot" de 25 hommes est parti sur la droite, le deuxième, sur la gauche. Marcel Darthout fait partie du dernier. "Nous étions 63, je m'en rappelle bien". Ils sont amenés vers un hangar (la grange Laudy) en désordre, où se trouvent du matériel agricole, de la paille, des fagots et des plaques de bois. "Ceux qui nous gardaient sont venus en face de nous. Ils étaient quatre ou cinq. Il y en a un qui a pris un balai, a bien balayé, a posé sa mitrailleuse et il s'est couché." Pas très rassuré, le groupe continue cependant à discuter et à plaisanter. Un sous-officier arrive, discute avec les gardes. Son camarade Joseph devient blême, se retourne et s'écrie par à coups : "Ils vont nous tuer, ils vont nous tuer, ils vont nous tuer." Ses amis essaient bien de le rassurer, lui intiment même l'ordre de se taire et de se calmer, rien n'y fait. Jusqu'à ce qu'il se réfugie dans un mutisme totale. De l'extérieur survient soudain le bruit d'un coup de feu, puis d'une rafale. Un ordre a claqué et ils ont ouvert le feu. Marcel Darthout raconte :

Premier coup, tout de suite j’ai pris deux balles en bas des jambes, je tombe. En tombant, j’ai pris deux autres balles dans le haut des cuisses. Tous les copains, c’est eux qui m’ont sauvé : ils me sont tombés dessus. Il y avait deux mitrailleuses qui tiraient. Puis elles se sont arrêtées. Combien de temps cela a duré, je n’en sais rien. Une minute, deux minutes. Ça se calme. J’entends alors le bruit caractéristique de la culasse que l’on tire : « Clac, clac, clac », pour mettre une balle dans le pistolet. Et ça tire. « Clac, clac, clac », et ça tire à nouveau. Il était en train de donner le coup de grâce. Il est monté sur le tas de cadavres, et tout ce qui bougeait encore, il l’achevait. Le bruit de la culasse qu’on arme « Clac », ça je l’ai encore dans la tête. A la fin, il a mis son pied sur mon épaule et là je me suis dit, "c’est pour toi Marcel, c’est pour toi Marcel…" Quand il a tiré, ce n’était pas moi. C’était celui qui était sur moi. Je ne savais pas qui c’était. Ce n’est qu’après que j’ai su que c’était Joseph. Il a été tué là, j’ai senti qu’il tressaillait, puis qu'il s’arrêtait. Quand tout le monde a été tué, ils ont commencé à parler comme si de rien n’était. Puis ils ont commencé à nous recouvrir de paille, de foin… Toutes les saletés que contenait ce hangar. Pendant qu’ils faisaient le tour, j’avais touché la main de quelqu’un, une main toute humide : "Qui es-tu ? Aliotti, et toi ? Marcel Darthout. Qu’est-ce que tu as ? Les jambes cassées" m’a-t-il répondu. Comme ils nous avaient recouvert, on a pu parler. Quelqu’un a dit, « Ils sont partis ». Les morts parlaient. On était peut-être dix dessous à parler. A un moment donné, quelqu’un a dit : « Les voilà, ils reviennent. » C’est là que j’ai entendu le petit bruit de la flamme qui brûle, la paille avait commencé à brûler. J’ai été brûlé à la tête, à l’épaule, ma veste brûlait. Je l’ai enlevée. J’ai essayé de passer sous les cadavres en me disant qu’ils me protégeraient du feu. Mais ça brûlait quand même. Alors je me suis dit, brûlé pour brûlé, je ne vais pas rester là. Je suis sorti et nous nous sommes retrouvés à cinq dans le fond de la grange. Un de nous cinq, Borie, n’était pas blessé du tout. Il a vu en haut du mur, à deux mètres cinquante de hauteur, un passage, une chatière. Les copains lui ont fait la courte échelle et avec son couteau, il a fait tomber les pierres. Du passage de chat, il a fait un passage pour un homme. Tout le monde est passé. Moi, on m’a tiré du haut, poussé du bas. En tombant de l’autre coté, on s’est cachés. J’étais le seul à être sérieusement blessé.

C’est à peu près au même moment que débuta le massacre des enfants et des femmes à l'église. Ils y avaient été enfermés. Lorsque la division SS mit le feu, les séquestrés tentèrent d'enfoncer la porte de la sacristie... En vain. Ajoutant à l'horreur de la situation, la foule, qui allait et refluait pour tenter d'échapper aux flammes, se heurtait aux tirs des SS, qui, de l'extérieur, derrière des fenêtres, tenaient leurs victimes en joue. L'incendie dévora la toiture, les piliers, et embrasa le clocher. On retrouva une cloche. Fondue.

Passeur de mémoire

Jean-Marcel Darthout est décédé en 2016 à l'âge de 92 ans. Jamais il n'aura oublié cette terrible journée du 10 juin 1944. Lui qui aura perdu sa femme, sa mère et de nombreux amis, a œuvré toute sa vie pour que personne n'oublie ce que la barbarie peut causer. Il est enterré à Oradour. "C'est là que je veux être, près de mes morts, près de ma mère et de ma femme", déclarait-il.

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