Publicité

"Un silence à cordes, un silence à vent, un silence de percussion"

Par

/
/
© Radio France - /

Parenthèse et citation. Au détours d'une lecture, un jeu de sens met l'oreille en éveil. Extrait partagé de La Nébuleuse du crabe , d'Eric Chevillard. Parce que.

Néanmoins, Crab ne manque pas d’oreille. Ce n’est pas lui qui confondrait ce silence pesant, imposant, qui émane de l’éléphant mort avec certaine vibration de l’air indiquant la présence dans les feuillages alentour d’un oiseau qui ne chante pas. Et cet oiseau, Crab peut vous le nommer.

Publicité

Sa longue pratique de la méditation solitaire lui aura au moins appris à distinguer toutes les qualités de silence qu’une oreille non exercée considère du même air stupide. il existe donc – entre autres – un silence à cordes, un silence à vent, un silence de percussion, qui ne se ressemblent pas davantage que les instruments mêmement nommés, s’il arrive aussi que leurs harmonies se mêlent dans un silence symphonique où alternent les mouvements lents et graves, ou martiaux, et de petites phrases sautillantes, de soyeuses arabesques, jouant ainsi sur des thèmes et des rythmes divers afin d’exprimer toute la complexité de la situation, quelle que soit d’ailleurs la situation.

(Crab n’oublie pas pour autant cette variété de silence qui tient plutôt de la farine ou de la suie).

Il devine tout de suite, au grain particulier de tel silence, au cristal unique de tel autre, et sans se tromper jamais, par quoi ou par qui ils seront finalement rompus. D’après leur poids, leur densité, leur profondeur ou épaisseur, en fonction de l’étendue et de la nature du terrain qu’ils couvrent, Crab calcule avec une grande précision la durée de ces silence, vraiment à la seconde près, grâce à quoi il peut fuir le bruit avant même qu’il n’éclate et se réfugier ailleurs, glissant ainsi de place en place, à peine arrivé déjà sur le départ, sans possibilité de retenir le silence et encore moins de le produire puisque – tout comme la nuit des paupières comprend un phare et une double rangée de réverbères – la cire ou le coton, autant se boucher les oreilles avec deux frelons.

Mais un chien d’aveugle serait bien utile à Crab, tant est faible son odorat.

La Nébuleuse du crabe , éd. Minuit, 1993