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Une correspondance inédite, rappel de l'Affaire Dreyfus

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Dreyfus devant le Conseil de guerre
Dreyfus devant le Conseil de guerre
© Sipa - GOLDNER/SIPA

1997. Une correspondance inédite d'Alfred Dreyfus apporte un nouvel éclairage sur la perception qu'a eu le principal intéressé de l'affaire. L'occasion de réécouter deux documentaires, faisant entendre la voix de Dreyfus lui-même, pour mieux comprendre l'engagement politique des intellectuels à l'époque.

C'est une correspondance inédite : une sélection de lettres, parmi les 865 que se sont échangés Alfred Dreyfus et la marquise Arconati Visconti, permet de découvrir la vision politique du lieutenant-colonel Dreyfus après que celui-ci a été gracié. Dans l'ouvrage Lettres à la marquise. Correspondance inédite avec Marie Arconati Visconti (Editions Grasset), dont le journal Le Monde publie plusieurs extraits, on découvre les confidences d'Alfred Dreyfus à son amie à propos de la débâcle du camp dreyfusiste et un homme à la fois républicain et progressiste :

J’ai lu quelques extraits de l’histoire de l’Inquisition au Moyen Age. Il y a heureusement quelques progrès depuis cette époque, mais que d’efforts encore pour que l’iniquité et l’injustice, je ne dis pas cessent, car tant qu’il y aura des hommes, il y aura lutte entre la conscience et les passions ou les ­intérêts, mais diminuent. Grattez le vernis de civilisation dont les siècles nous ont couverts, et l’homme primitif ­reparaît. Il n’y a qu’à voir ce qui se passe dans les expéditions coloniales. Alfred Dreyfus, en 1902

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Dans un diptyque documentaire alternant témoignages, éclairages historiques, extraits de films, le documentariste Stéphane Bou relate les faits de l’Affaire Dreyfus autant qu’il interroge la mémoire de cette affaire qui plongea la France dans une crise républicaine sans précédent.

Arrêté en 1894, le capitaine Alfred Dreyfus est accusé de haute trahison et “d’intelligences avec une puissance étrangère”, en l’occurrence l’Allemagne. Alors qu’il ne cesse de clamer son innocence, il est jugé coupable par le Conseil de Guerre en décembre 1894. Condamné à perpétuité, il perd ses insignes militaires le 5 janvier 1905 dans la cour des Invalides avant d’être déporté à l’île du Diable.

Pétition des intellectuels

Son frère, Mathieu Dreyfus, convaincu de son innocence, décide d’engager un écrivain, Bernard Lazare, pour réunir des preuves permettant d’inverser le jugement et faire reconnaître l’erreur judiciaire. Après le procès du commandant Esterhazy, finalement disculpé, Emile Zola décide d'en appeler au sursaut républicain en adressant au président de la République, Félix Faure, une lettre ouverte publiée le 13 janvier 1898 dans L'Aurore, le journal dirigé par Georges Clémenceau. C'est son fameux J'accuse.

Comme l’explique l’historien Michel Winock, en parallèle s’organise une pétition des intellectuels dès décembre 1897 :

Michel Winock évoque la naissance des intellectuels au moment de l'affaire Dreyfus

2 min

Durée de l'extrait : 2'55 (extrait de la seconde émission)

Parmi les signataires, entre autres : Emile Zola, Georges Clémenceau, Anatole France, Marcel Proust. Par l'intermédiaire de cette pétition publiée dans la presse, universitaires, scientifiques, écrivains se regroupent pour demander la révision du procès Dreyfus. Comme le souligne Michel Winock, si l'engagement des intellectuels n'est pas inédit, en revanche, "ce qui est nouveau, c'est l'aspect collectif, massif".

La France divisée

Dès ce mois de janvier 1898, l'Affaire est étroitement liée à la presse, et les caricaturistes également prennent part au débat. La caricature de Caran d'Ache, publiée le 14 février 1898 dans Le Figaro, est à ce titre révélatrice de la tension qui anime la France toute entière pendant l'affaire.

Un dîner en famille (Paris, 13 février 1898)
Un dîner en famille (Paris, 13 février 1898)
- Caran d'Ache (Gallica)

Les deux camps s'organisent progressivement : dreyfusards contre antidreyfusards. Les avis s'opposent, les discussions s'animent et dégénèrent.

"Avec Zola qui en appelle au réveil de l'opinion publique, avec l'engagement de ce que pour la première fois on appelle les intellectuels, l'affaire Dreyfus devient bel et bien l'affaire de la France toute entière. Le fait divers débouche sur un violent affrontement : dreyfusards contre antidreyfusards. C'est deux France qui se dressent l'une contre l'autre, c'est le conflit de deux systèmes de valeurs, de deux traditions, de deux mémoires. D'un côté, il y a les combattants de la vérité, de l'autre les partisans de l'armée. D'un côté, il y a les défenseurs des Droits de l'Homme, de l'autre les champions du nationalisme." (Stéphane Bou)

L'antisémitisme est évidemment au cœur du débat, en plus de plonger la IIIème République dans une crise sans précédent :

Le destin de Dreyfus réfléchit le destin de toute la nation. Un soldat juif devient le symbole d'une France déchirée, et se retrouve au centre d'un combat qui a pour enjeu la République elle-même. (Stéphane Bou)

Entendre la voix d'Alfred Dreyfus

Le procès, finalement révisé, aboutit à une nouvelle condamnation du capitaine avec circonstances atténuantes. C'est finalement en juillet 1906 que Dreyfus sera innocenté, lavé de toute culpabilité. Le deuxième volet de ce diptyque documentaire, qui fait entendre la voix d'Alfred Dreyfus lui-même à travers un enregistrement d'époque, donne à entendre son combat pour la vérité.

Interrogeant le retentissement de l'affaire dans la mémoire collective tout au long du XXème siècle, le documentariste Stéphane Bou pose aussi la question de la transmission de cette mémoire par les arts, le cinéma notamment, et fait part des résistances que cela comporte. Diffusé dans l'émission Lieux de mémoire, ce diptyque documentaire pose la question d'une "mémoire tiraillée".

Deux documentaires de Stéphane Bou et Marie-Christine Clauzet

L'Affaire Dreyus, 1ère émission : Histoire d'un soldat juif et français

57 min

  • Avec : Pierre Birnbaum, Eric Cahm, Tim, Nicolas Philippe, et les voix de Mme Lévy, Jean-Joseph Renaud et Albert Milhau
  • Extraits du film L’affaire Dreyfus d’Yves Boisset
  • Chansons d'Ute Lamper extraites du film Rages et outrages de Raoul Sangla et George Whyte
  • Texte lu par Bernard Brieuc
  • Archives INA : Rosane Lelièvre
  • Prise de son : Emmanuel Dupuy, Laurent Lucas
  • Mixage : Pierre Monteil et Olivier Dupré
  • 1ère diffusion le 17.04.97 dans l’émission Lieux de mémoire sur France Culture

L'Affaire Dreyfus, 2ème émission : dreyfusards contre antidreyfusards

58 min

  • Avec : Michel Winock, Yves Boisset, Eric Cahm, Paul Zajdermann, Philippe Oriol ; et les voix de Robert Blum, Françoise Rosay et Alfred Dreyfus
  • Témoignage de Monseigneur Defois issu du film Le sable brisé
  • Textes lu par Bernard Brieuc
  • Extraits du film L’affaire Dreyfus d’Yves Boisset
  • Archives INA : Rosane Lelièvre
  • Prise de son : Emmanuel Dupuis et Serge Richtich
  • Mixage : Michel Creis et Olivier Riutort
  • 1ère diffusion le 24.04.97 dans l’émission Lieux de mémoire sur France Culture