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Une galerie des ombres

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« La salle d’exposition du Musée Suermondt-Ludwig à Aix la Chapelle ressemble un peu à un mausolée. Ce qu’on montre ici ne sont pas des originaux, mais des reproductions photographiques de tableaux en noir et blanc, réalisées à partir de négatifs faits dans le courant du 20eme siècle. Cette galerie des ombres montre des tableaux qui ressemblent beaucoup aux originaux. On reconnaît la technique des auteurs et les motifs. Le seul élément manquant est la couleur. »

Été 2008. Un correspondant de la radio allemande WDR est en direct depuis la ville de Charlemagne pour commenter une exposition de tableaux qui étaient portés disparus depuis la fin de la 2eme guerre mondiale – « Une galerie des ombres ». Le catalogue de l’exposition de 1932 montre 500 tableaux. 200 sont toujours portés disparus. Au même moment un autre correspondant, ukrainien, se trouve en Crimée :

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« Les visiteurs du musée des Beaux Arts de Simferopol montrent beaucoup d’intérêt pour la salle où sont exposées des peintures réalisées entre le XVIème et le XIXème siècle et provenant d’Europe Occidentale. Depuis peu une « collection allemande » fait également partie de l’exposition. Ces tableaux ont passé plus d’un demi-siècle dans des réserves. En 1953 ils ont été transférés ici depuis le musée de Yalta. Et avant ils étaient conservés par un organisme spécial qui faisait partie du Commissariat du peuple aux affaires Intérieures, et qui s’occupait des biens culturels déplacés. »

En 1941, la collection d’Aix la Chapelle a été transférée par les autorités allemandes dans la partie orientale du Reich, considérée moins dangereuse pour les œuvres car moins bombardée par les alliés. Mais à la fin de la guerre, la collection a été prise comme butin de guerre par l’armée soviétique et transférée en URSS. Larissa Kudryachova est la directrice du musée de Simferopol :

"Quand nous avons reçu ces tableaux ils n’étaient pas encadrés, la plupart n’avait pas de noms. Donc on ne pouvait pas les exposer, car il était absurde de montrer une collection ou ne serait indiqué sous les toiles que « peintre inconnu » et « sans nom ».

Ce que les experts ne pouvaient ou ne voulaient pas faire a l’époque communiste est soudainement devenu faisable aujourd’hui. Une grande partie des tableaux est identifiée et donc exposée. La presse a fait son boulot, la promotion a marché et les touristes sont arrivés :

« Lors d’une visite de l’exposition d’un groupe de touristes allemands, un couple venant de Bavière s’est arrêté devant un tableau de la cathédrale d’Aix la Chapelle. La cathédrale est connu de tout le monde en Allemagne – c’est là où se trouve la tombe de Charlemagne. Le couple a pris des photos et les a envoyées au musée d’Aix la Chapelle qui a très a vite reconnu le tableau. Il faisait partie de la collection disparu après la 2eme guerre mondiale. »

L’ambassadeur d’Allemagne a été dépêché sur place. Madame Kudryachova lui a fait une visite guidée :

« Regardez, nous avons reçu des œuvres dans un état absolument épouvantable ! Un des tableaux est déchiré. Bon, nous lui avons administré des soins d’urgence, mais il a besoin d’une véritable restauration.»

L’Ambassadeur a plusieurs fois entendu le mot « restauration », mais jamais « restitution » :

« Du point de vue de la loi ukrainienne, nous n’avons pas la possibilité de rendre cette collection. Elle nous appartient, car elle fait partie du Fond National de l’Ukraine. Mais on va l’exposer avec le plus grand plaisir. »

Le musée de Simferopol a beaucoup souffert pendant la 2eme guerre mondiale. Des 2000 tableaux d’avant le début de la guerre il n’en reste que 27 aujourd’hui. On comprend que les fonctionnaires allemands marchent sur des oeufs quand il s’agit de questions de restitution. Hermann Parzinger est le directeur de la Fondation du Patrimoine Culturel Prussien:

« On voudrait tout d’abord dire merci pour les millions d’objets d’art qui ont déjà été restitués depuis 50 ans. Mais nous voulons rappeler également que la question de la restitution n’est pas encore totalement réglée. D’abord il faut poursuivre les recherches et les identifications. Dans la plupart des cas, nous ne savons pas où se trouvent les objets d’art, existent t-ils encore ? Un jour peut-être vont-ils retrouver leur propriétaire, mais entre temps il faut des projets communs. Il ne faut pas voir l’autre comme un adversaire, mais plutôt comme un collaborateur.»

Le directeur du musée d’Aix ainsi que la directrice du musée de Simferopol n’ont rien contre une éventuelle exposition des tableaux d’Aix la Chapelle « à la maison », à conditions que les œuvres ne soient pas confisquées à la frontière par les autorités allemandes.