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Une histoire de la ponctuation : l'émoji, point du futur ? ¯\_(ツ)_/¯¯

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Les emojis sont-ils en passe de remplacer la ponctuation ?
Les emojis sont-ils en passe de remplacer la ponctuation ?
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Au XXe siècle, l'écriture connaît un grand bouleversement : la conversation numérique est un nouveau champ des possibles. Rapidement apparaissent les émoticônes, puis les émojis. Ces pictogrammes s'insèrent de plus en plus fréquemment dans les écrits, et bouleversent les règles de la ponctuation.

Des millénaires de construction de la ponctuation et voilà qu’internet vient casser les codes et piétiner les règles soigneusement édifiées par des générations de typographes et grammairiens. Les points et virgules, les parenthèses et les guillemets, étaient jusqu’alors, pour l’essentiel, l’apanage des écrivains et des adeptes des relations épistolaires. Mais l’arrivée de la communication numérique est venue bouleverser le monde bien normé de la ponctuation. En l’espace de quelques décennies, des siècles de savoir-faire typographique volent en éclats, incapables d’anticiper les nouveaux besoins amenés par une révolution inattendue : la conversation écrite, qui va non seulement donner une nouvelle vie à certains signes de ponctuation, mais également en fusionner certains pour mieux exprimer les émotions.

“Auparavant, on avait nos conversations à l’oral, retrace Chloé Léonardon, autrice d’une thèse sur la dimension ponctuante des émoticônes. "Même un échange épistolaire n’avait pas grand chose à voir avec une conversation orale : pour une lettre on doit prendre son temps, on se relit, c’est assez littéraire, et on sait très bien que le temps que l’on écrive la lettre, qu’on l’envoie, qu’elle soit reçue puis que l’on ait une réponse, on ne peut finalement pas être dans une démarche véritablement conversationnelle. C’est un début de conversationnalité, bien évidemment, mais ça n’a rien à voir avec ce qu’est la conversationnalité orale ou des écrits numériques”.

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Un nouveau type de conversation

Au cours des années 1980 puis 1990 apparaissent successivement les forums en ligne, puis les tchats et enfin les logiciels de conversation numériques, type AIM ou MSN. Des milliers d’internautes néophytes s’égarent sur Caramail, découvrent ces nouveaux supports d’écriture, où les conventions de la littérature n’ont pas complètement droit de cité et où tout est encore à inventer. En proposant de converser en direct, ces nouveaux moyens de communication modifient en profondeur notre façon d’écrire, explique la linguiste :

  • "Ces formes de conversations prennent peu à peu le pas sur les méthodes de communication habituelles. Les écrits conversationnels n’existant pas auparavant, il n’y avait donc pas de besoin de faire passer autant d’éléments non verbaux à l’écrit. Avec cette façon de converser, on a senti qu’il y avait un besoin de ponctuer différemment."
MSN et la grande époque des pseudonymes bardés d'émojis.
MSN et la grande époque des pseudonymes bardés d'émojis.
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Comment échanger efficacement, rapidement, sans être contraint d’expliquer par le menu ce que l’on ressent précisément ? Un des rôles de la ponctuation expressive, à l’aide des points d’interrogation, d’exclamation et de suspension, est bel et bien de permettre d’exprimer un état d’esprit. “Ce sont ces trois points expressifs qui permettent de modaliser la phrase et de changer l'émotion qu'on met dedans, poursuit Chloé Léonardon. C'est très succinct au départ, mais en ayant des conversations qui ressemblent à de l'oral, il y a eu un besoin d’encore plus d’expressivité… et donc de changer notre rapport à la ponctuation”.

Les points de doute, d’autorité, d’amour ou encore d’ironie suggérés par des poètes au XIXe siècle ayant échoué à s’imposer dans la ponctuation moderne, les nouveaux utilisateurs d’internet imaginent donc rapidement des moyens d’intégrer une forme d’expressivité dans leurs messages et évincent, souvent malgré eux, une partie de la ponctuation classique, explique la linguiste :

  • "Le point de fin de phrase, par exemple, sert-il encore à quelque chose ? Normalement, il sert uniquement à différencier deux phrases l'une de l'autre, ou en tout cas à mettre un point final à une phrase. Mais on comprend très bien qu’il s’agit d’une phrase lorsque l’on ne met pas de point dans une conversation sur messenger ou par SMS. On a donc de moins en moins besoin de la ponctuation syntaxique."

L’hégémonie des points de suspension

Rapidement, des signes classiques de ponctuation commencent à être utilisés différemment. L’astérisque, par exemple, permet d’effectuer un renvoi vers la phrase précédente dans une conversation, souvent pour corriger une erreur de syntaxe, puisqu’il est impossible d’éditer un message déjà envoyé. Pour substituer, par exemple, un infinitif malvenu dans la phrase “je suis aller chez le coiffeur”, il suffit d’envoyer à son interlocuteur “allé*” pour signifier que la faute a été repérée et est corrigée.

“On peut s'amuser à utiliser la ponctuation d’une autre façon et c'est là toute la fantaisie des écrits numériques”, précise la chercheuse. L’astérisque peut d’ailleurs également être utilisé pour “mettre en place une forme de jeu de rôle qui permet de s’impliquer, presque physiquement, dans une conversation. Mettre entre astérisques *prend un verre*, à la troisième personne, signifie que dans la vraie vie, la personne se sert un verre.” Non seulement l’écriture conversationnelle permet de réinventer l’utilité de certains signes de ponctuation, mais son utilisation peut varier selon des critères d’âge, de milieu, ou encore d’expérience sur internet :

  • "On peut le voir avec les personnes de plus de 45-50 ans qui utilisent à foison les points de suspension. Pour ces personnes qui n’ont pas grandi avec les écrits numériques, qui les ont découverts sur le tard, [...] cette ponctuation permet de signifier qu’elles sont dans une conversation informelle et qu'il y a une continuité dans le discours. Elles vont remplacer le point de fin de phrase parce qu'elles veulent signaler qu’il existe une continuité temporelle et qu’une réponse est attendue. Ce n’est pas volontaire, évidemment, mais très instinctif."
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L’avènement du smiley :)  :(  ;)

A l’ère de la conversation en ligne, la grande révolution ne réside cependant pas tant dans ces quelques nouveaux usages, que dans l'utilisation de signes de ponctuation pour créer un nouveau moyen d'expression : le fameux smiley.

C’est le chercheur en informatique Scott Fahlman qui, en septembre 1982, crée le smiley. Lors d’une discussion avec des collègues sur un forum de l'université Carnegie-Mello, en Pennsylvanie, il propose une suite de caractères “à lire de côté” pour marquer les conversations humoristiques : “:-)”. Et ajoute que pour les conversations sérieuses, il faut précéder le message de “:-(“. Le smiley et son homologue méconnu, le frowney (de l’anglais “frown”, pour froncer les sourcils) venaient de naître. Au cours des années 1990, ils prendront le nom d’émoticônes, un mot-valise regroupant les mots “émotion” et “icône”.

Le message envoyé par Scott Fahlman en 1982, suggérant d'utiliser des smileys pour préciser son intention.
Le message envoyé par Scott Fahlman en 1982, suggérant d'utiliser des smileys pour préciser son intention.
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Au Japon, les émoticônes apparaissent sous une autre forme : là où les smileys font varier la forme de la bouche, les kaomoji (littéralement “les faces en caractères''), qui se lisent de face, modifient quant à eux la forme des yeux. Ils vont, peu à peu, s’imposer à leur tour dans le répertoire des émoticônes occidentaux. Aux smileys classiques s'ajoutent bientôt, pour ne citer qu'eux, le (^_^) pour un visage mignon, le (o_O) pour un visage surpris, ou encore, plus complexe, le  ¯\_(ツ)_/¯¯, communément appelé "shrug", qui simule un haussement d’épaules doublé d’un sourire un peu narquois.

Frimousses et cris d'orfraie

Ces détournements de la ponctuation permettent d’exprimer avec une plus grande facilité des émotions, un état d’esprit, et d’éviter à son interlocuteur de se méprendre sur une intention. “Encore une fois, on manque de façons d’exprimer le non-verbal dans l’écrit, précise Chloé Léonardon. "Dès l’apparition des forums, les échanges commencent à ressembler à des conversations et il devient nécessaire de préciser lorsque l’on est sérieux et lorsque l’on ne l’est pas. Le plus grand quiproquo linguistique qui puisse arriver à l'écrit, c’est le fait de ne pas comprendre l'intention de l'autre personne, particulièrement sur de l’ironie ou de l’humour”.

Mais les émoticônes sont très mal accueillies par les puristes de la langue française, qui voient d’un mauvais œil ces raccourcis linguistiques. Et ce d’autant plus que les smileys sont allègrement utilisés avec les SMS, dont la taille est limitée à 160 caractères. Pour limiter les coûts et le redoutable “hors forfait”, des générations d’adolescents réduisent la teneur de leurs messages au strict essentiel, dans un français allègrement atrophié, souvent accompagné d'émoticônes pour préciser le sens d’un SMS potentiellement difficile à déchiffrer.

Ce n’est pas un hasard si l'on doit l’apparition des émojis (surnommés “frimousses” en français), la version graphique des émoticônes, à une entreprise de télécommunication japonaise, en 1999 : l’intégration de ces pictogrammes au réseau internet mobile permet de pallier la limitation du nombre de caractères des messages et conquiert le cœur des adolescents japonais. Depuis, les émojis ont conquis le monde, et chaque smartphone, chaque outil de conversation, permet de cliquer sur ces petits pictogrammes pour les intégrer à un message : en 2020, on comptait ainsi 3 295 émojis disponibles… Autant dire que les émoticônes sont restées à la traîne.

Les premières émoticônes créées en 1999 sont la base des émojis en usage aujourd'hui.
Les premières émoticônes créées en 1999 sont la base des émojis en usage aujourd'hui.
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Reste que les émoticônes comme les émojis, souvent associés à une orthographe malmenée, sont vilipendés par l’Académie française, qui dénonce un appauvrissement linguistique. “Il existe, en France, un élitisme amené par l’Académie française et par notre façon de voir la langue, qui consiste à dire que les mots, c’est mieux que les images”, regrette la chercheuse Chloé Léonardon :

  • "Il y a cette idée qu’il faut éviter les émoticônes parce qu’elles appauvrissent la langue, qu’elles la tuent en remplaçant les mots, ce qui n'est absolument pas vrai. En réalité, j’ai constaté très peu d’utilisation d’émojis en lieu et place des mots. Il y a bien des utilisations lexicales, mais plutôt pour des émojis iconiques, les petits animaux, les petits objets. En fait, c’est bien plus souvent utilisé par des community managers pour des marques, des médias, et ce, encore une fois, pour économiser le nombre de caractères employés."

Ironie smilesque 😭😭😭

Les émoticônes et émojis sont en passe de devenir universels et d’exprimer, enfin, toutes les nuances de l’oralité. Vont-ils parvenir à refléter les nuances que la ponctuation échoue souvent à faire passer ? Pas vraiment, juge Chloé Léonardon, car il existe une “identité linguistique” qui dépend de l’âge, mais aussi de l’endroit où l'on évolue sur internet. D’un réseau social à un autre, les émojis peuvent être perçus différemment, voire réprouvés : sur Tik Tok, le choix d’un certain type d’émojis ou leur utilisation à l’excès à vite fait de catégoriser les utilisateurs comme "vieux", sur une application largement investie par la “gen Z”.

Le meilleur exemple reste le fameux smiley qui pleure de rire : 😂. “C’est vrai que c’est un sujet de débat, juge Chloé Léonardon. Les plus jeunes ont cessé de l’utiliser, alors que les moins jeunes ont finalement compris qu’il ne s’agissait pas d’un émoji qui pleure, mais d’un émoji qui pleure de rire et donc qu’il devait être utilisé pour l’humour. Ils l’ajoutent énormément alors qu’à l’inverse, pour se créer une identité linguistique, comme à l’oral, comme tout le temps, les jeunes ne l’utilisent plus du tout”.

De fait, sur Twitter, l'émoji 😭 est passé en tête des émojis les plus utilisés, au détriment du 😂, souvent trop explicite. Le 😭 est en effet polysémique et peut, selon le contexte, exprimer le chagrin, la tristesse, mais aussi la joie voire la frustration. “On va avoir des utilisations très différentes des émojis selon qui on est, quel âge on a, d'où on vient et notre vécu d'internet aussi, poursuit la chercheuse. Les émojis se sont démocratisés et il y a donc des utilisations de plus précises, de plus en plus identitaires, ce qui permet la définition de communautés linguistiques. Il y a donc des incompréhensions linguistiques, justement parce qu’il y a différentes identités linguistiques. Mais il faut aussi rappeler que, souvent, sur internet, on ne se croise pas tant que ça entre identités linguistiques.”

Depuis 2018, le 😭 est passé devant le 😂 sur Twitter.
Depuis 2018, le 😭 est passé devant le 😂 sur Twitter.
- Emojipedia

Une nouvelle forme de ponctuation ?

Les émoticônes, les émojis, sont-ils donc une nouvelle étape dans la grande histoire de la ponctuation initiée par les conservateurs de la bibliothèque d’Alexandrie, en - 300 avant notre ère ? “Oui et non”, botte en touche Chloé Léonardon :

  • "Pour moi, les émoticônes sont une forme de ponctuation... mais pas seulement. Au départ, ce sont surtout des gestes transposés à l’écrit. C’est le remplacement du non-verbal que nous employons à l’oral. Et ensuite, les émoticônes et émojis ont de nombreuses fonctions. On peut y voir une dimension syntaxique, parce qu’ils remplacent bien souvent le point par exemple."

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De fait, les émojis sont souvent utilisés pour indiquer une fin de phrase en se substituant au point. “En soi, ça a le même rôle que la ponctuation expressive, qui est d’ailleurs l’une des rares ponctuations que l’on conserve sur internet. A l’inverse ce n’est pas rare de trouver, à côté d’un point d’exclamation, un émoji. Ce n’est pas, principalement, de la ponctuation, mais les émojis et émoticones ont pris un rôle expressif, au même titre que les points d’exclamation ou d’interrogation.”

Pour les puristes de l'Académie française, nul doute que les émojis ne peuvent être considérés comme une forme de ponctuation, quand bien même, dans les faits, ils s'y substituent parfois. "On aura beau critiquer des utilisations linguistiques, si elles restent dans le temps, c'est qu'elles sont utiles et c'est qu'on en a besoin, tranche la chercheuse en guise de conclusion. "Et elles seront là le temps qu'il le faudra" 💁‍♀️