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Une histoire de la ponctuation : l'imprimerie fait le point

Par
Gravure de Jan van der Straet, représentant un atelier d'impression au XVIème siècle.
Gravure de Jan van der Straet, représentant un atelier d'impression au XVIème siècle.
- Collection Musée Plantin-Moretus

La ponctuation telle qu’on la connaît de nos jours est normée, carrée. On le doit à l’imprimerie qui, en standardisant et mécanisant l’écriture, commence à imposer des règles précises. Le point classique apparaît, le point à queue devient la virgule, et le point admiratif se transforme.

Depuis le Moyen Âge, on l’a vu, la ponctuation est presque affaire de goûts personnels : chaque moine copiste est libre de ponctuer à sa façon, selon son bon vouloir. Si certaines marques de ponctuation subsistent, d’autres ne se retrouvent que dans quelques rares manuscrits, et le point ou la barre oblique (l’ancêtre de la virgule) le disputent parfois à d’étranges signes, comme le point barré ou un losange en quatre points.

Au XVe siècle, l’invention de Gutenberg vient bouleverser cette appréciation assez libre de la ponctuation. L’imprimerie va indirectement mettre de l’ordre dans ce brouhaha ponctuationnel : puisqu’il faut maintenant anticiper les besoins de l’impression, la typographie moderne nécessite de créer en amont les caractères en plomb et en étain qui permettront d’imprimer des ouvrages. Pour faciliter la production de livres (selon les historiens, vingt millions de livres furent imprimés en Europe lors des cinquante premières années après l'invention de Gutenberg… pour une population d’environ cent millions d'habitants), le moulage des caractères de caisse doit être réfléchi en amont… ponctuation comprise.

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La réflexion autour de la ponctuation qui émaille au début de la Renaissance ne doit ainsi rien au hasard. “Il est remarquable que le deuxième livre imprimé en France, en 1471, contienne un petit traité sur la ponctuation, qui suit à peu près les traditions les plus anciennes, raconte Alexei Lavrentiev, linguiste et chercheur à l’Ecole Normale Supérieure de Lyon. C'est évidemment lié à la Renaissance, à cette envie de régulariser les pratiques moyenâgeuses qui paraissent un peu chaotiques, et de restaurer l'Antiquité, de remettre de l'ordre”.

En 1471 paraît ainsi le Compendiosus de arte punctandi dialogus, rédigé par le philosophe et fondateur de l’atelier d’imprimerie de la Sorbonne, Jean Heynlin. Tout comme les humanistes italiens, les premiers imprimeurs français souhaitent rétablir la clarté de l’expression écrite. “C’est un traité très court, précise Alexei Lavrentiev. Il s’agit d’un dialogue entre un maître et un apprenti, dans lequel celui-ci demande où il doit mettre le point, la barre oblique, etc. Et le maître dit par exemple 'Tu mets le point quand le sens est complet et que tu dois marquer une longue pause'. C’est très court, très abstrait et il n’y a finalement pas beaucoup d’exemples”.

Dans le Compendiosus de arte punctandi dialogus - qui connaît un certain succès et sera réédité à plusieurs reprises -, le maître présente ainsi tour à tour la virgula (petite barre oblique située en bas d’une ligne), le comma (un point avec une petite barre oblique au-dessus), le colon (un point tout simple) et le periodus (un point avec une barre oblique ou une virgule au-dessous). La liste comprend également le punctus interrogativus (point surmonté d’une virgule renversée) et les parenthesis (parenthèses rondes).

Des caractères de caisse d'une imprimerie antique.
Des caractères de caisse d'une imprimerie antique.
© Getty - Christopher Kimmel

Malgré les réimpressions de ce court traité, la ponctuation échoue pourtant à parsemer les livres nouvellement imprimés. Entre 1450 et 1500, les premiers imprimés, qu’on appelle incunables et qui tentent encore d’imiter les manuscrits écrits à la main qui les précédaient, présentent une ponctuation très faible. “La plupart des incunables gardent les pratiques des manuscrits du XVe siècle, qui étaient bien souvent très peu ponctués”, affirme Alexei Lavrentiev.

A ces vieilles habitudes que les imprimeurs peinent encore à perdre, s’ajoute un souci d’ordre matériel : il suffit qu’un caractère devienne introuvable pour que l’imprimeur abandonne purement et simplement l’idée de ponctuer le texte. “Le scribe faisait, lui, ce qu’il voulait. Mais j’ai pu observer dans certains incunables que le comma, c’est-à-dire les deux points, était très souvent utilisé… avant de disparaître complètement à la cinquième page”, raconte le linguiste.

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Lorsque l’on ponctuait les mots

L’essor de l’imprimerie permet néanmoins à la ponctuation de trouver sa place. “C’est l’extension de la mise en page et surtout des blancs qui ont permis au livre de prendre à sa charge l’essentiel des grandes séparations du texte, libérant ainsi les signes pour les niveaux inférieurs, écrit la linguiste et historienne de la langue Nina Catach, pionnière de l’étude de la ponctuation, dans La Ponctuation. "Les divisions pénètrent et quadrillent progressivement les textes, descendant par paliers successifs des chapitres aux paragraphes, aux phrases, puis aux parties du discours.”

Avec une division de la page plus claire, la ponctuation est donc libre d’être plus précise. Plus besoin d’un point pour signaler la fin d’un paragraphe : un saut de ligne donne l’information.

Surtout, les blancs sont partout : la scriptio continua cède définitivement la place à des mots séparés et ces derniers sont enfin libérés des majuscules legibiliores. Car depuis le Moyen Âge, il est fréquent d’ajouter une majuscule à un mot, en plein milieu d’une phrase, pour marquer son intensité, comme l’explique Jacques Dürrenmatt, linguiste et professeur des universités à La Sorbonne, à Paris : "La majuscule est compliquée. Au Moyen Âge elle est déjà très présente, mais elle peut ponctuer à elle toute seule. Pendant un certain temps - et même au-delà de l'apparition de l'imprimerie - on va avoir une espèce de double système qui sera possible entre le signe de ponctuation type virgule et la majuscule. La majuscule va ponctuer même derrière un autre signe que le point ! Elle crée des systèmes de renforcement du signe : une virgule suivie d’une majuscule, par exemple, équivaut plus ou moins au point-virgule de la tradition grammaticale. Et cette idée de la majuscule derrière un signe intermédiaire va durer très longtemps. Benjamin Constant, au début du XIXe siècle, utilisera encore systématiquement la différence point-majuscule, virgule-majuscule. Pour lui, il y a deux ponctuations qui ne sont pas les mêmes !"

A mesure que l’imprimerie impose ses règles, la ponctuation de mots (c'est-à-dire la ponctuation qui est associée non pas à un bloc de texte, mais à un mot en particulier, comme une majuscule peut indiquer un nom propre par exemple) s'estompe. Le Compendiosus de arte punctandi dialogus évoque ainsi des signes de ponctuations aujourd’hui disparus, comme le gemipunctus, deux points horizontaux destinés à mettre en valeur les noms de personnes ou de lieux, ou encore le semipunctus, une petite barre oblique située en haut de ligne, qui marque une coupure de mots.

La mise en page plus aérée, qui permet d’un coup d'œil de saisir l’organisation du texte, et la disparition de la ponctuation des mots, ouvrent la voie à une ponctuation plus subtile, et surtout plus moderne.

Une ponctuation qui se norme

Malgré les recommandations du Compendiosus de arte punctandi dialogus, aucune norme unique ne se dégage. Il faut attendre les années 1520 pour que la ponctuation, de plus en plus codifiée, ne voit apparaître les symboles que nous utilisons encore de nos jours. “A la fin du XVIe, on va retrouver toutes les marques modernes, précise le linguiste Alexei Lavrentiev. Il y a le point d'interrogation, le point d'exclamation, le point, la virgule et puis les guillemets aussi qui mettront un peu plus longtemps à s'installer.” Le savant humaniste et imprimeur Geoffroy Tory publie ainsi en 1527 un traité de ponctuation, Champ Fleury, dans lequel il propose onze marques distinctes. Il est le premier à suggérer de remplacer le point haut, qui nous vient de l’Antiquité, par le point classique de fin de phrase, le “.”, que l’on utilise encore de nos jours.

"Champ Fleury" de Geoffroy Tory.
"Champ Fleury" de Geoffroy Tory.
- RMN

Mais le traité de ponctuation le plus connu reste sans aucun doute De la punctuation de la langue francoise de l’humaniste Etienne Dolet, publié en 1540 et qui deviendra la bible des typographes. L’éditeur statue ainsi, rappelle Nina Catach dans La Ponctuation, que “la ponctuation est universelle et que les noms des signes indiquent leur effet et propriété”. Ce système simple comprend six signes, encore en usage aujourd’hui, de la virgule au point, en passant par les deux points - ou comma -, le point d’interrogation, les parenthèses ou encore le point d’exclamation, qu’on appelle alors encore “point admiratif”. “La conception de Dolet est très syntaxique, indique Alexei Lavrentiev. Une subordonnée doit être séparée par une virgule, etc. Dans le texte de Dolet, il y a beaucoup plus de ponctuations que ce que l'on mettrait en français moderne. Il sépare vraiment toutes les unités syntaxiques.”

Du point d’admiration au point d’exclamation

Le code typographique proposé par Dolet ne va pas immédiatement s’imposer comme une référence. Mais il porte en lui l’essentiel de la ponctuation moderne. La virgule, qui était encore représentée par une sorte de barre oblique en bas de ligne, est probablement empruntée aux Italiens et devient ronde : on la nomme alors “incisum”, “point à queue”, ou encore “point crochu”.

Extrait de "La manière de bien traduire d'une langue en aultre, d'advantage de la punctuation de la langue françoyse, plus des accents d'ycelle / le tout faict par Estienne Dolet"
Extrait de "La manière de bien traduire d'une langue en aultre, d'advantage de la punctuation de la langue françoyse, plus des accents d'ycelle / le tout faict par Estienne Dolet"
- Gallica - BNF

“Le point admiratif s’applique un peu comme un accent d'intensité, raconte de son côté Jacques Durrenmätt. C'est pour ça qu'il pouvait à une époque venir derrière un mot, à l'intérieur d'une phrase. C'est ce que l'on voit encore, d’ailleurs, dans les interjections comme "hélas !". Ici, ce n’est pas un signe de fin de phrase, mais un signe disant qu'il y a de l'émotion. Au XIXe siècle, c'est d’ailleurs encore très courant. Ce sont des signes qui viennent modaliser, ajouter une valeur. A l'oral, cela correspond à un accent d'intensité, ou simplement à l'émergence d'une idée, à signifier que le locuteur est de plus en plus impliqué dans son texte. En fait, cela va avec l'idée qui a été peu problématisée, peu théorisée par les écrivains de l'époque, que la ponctuation peut aussi être un marqueur rhétorique, un marqueur de figure. C'est-à-dire que l’on peut utiliser des signes de ponctuation qui signalent un effet de sens figural. Vous voyez par exemple que le mot est employé de manière métaphorique, de manière hyperbolique, etc. A partir de là, on a vraiment un lien avec le point d'exclamation dans ses origines.”

Il reste impossible, cependant, de connaître la paternité de telle ou telle marque de ponctuation, assure Jacques Durrenmätt : "Certains imprimeurs, comme Dolet, vont faire des manuels ou des petits textes explicatifs, pour dire pourquoi dans leur atelier, on ponctue de telle façon. Mais dans beaucoup de cas, ce sont des codes connus à l'intérieur de l'atelier, qui n'ont pas besoin d'être écrits, et qui se transmettent oralement. Y compris d'un atelier à un autre. On ne peut pas être absolument sûr de qui a décidé de quoi et pour quelle raison. La naissance des points de suspension, par exemple, au XVIIe siècle, c'est très compliqué de savoir qui, pourquoi, comment ? On sent bien qu'au départ, c'est un style typographique pour éviter justement l'ambiguïté éventuelle du blanc et pour induire l’idée d’un continuum. Mais qui en a eu l'idée ? Il est impossible de le savoir. On voit simplement qu'à un moment donné, dans un atelier, ça commence à apparaître, que c'est repris par un autre atelier... et ça se diffuse. Après, la question va plutôt être de codifier la longueur de la ligne de points. Est-ce qu'on en met 10 points, 5 points, 3 points, 4 points ? Cela va prendre beaucoup de temps à se décider, puisqu'au XIXe siècle ça n'est pas encore codifié. Il y a encore des détails d'édition, où on voit 4 points, 2 points ou encore beaucoup plus."

La ponctuation n’est pas fixe, évolue sans cesse. Le “deux-points” par exemple, qu’on appelait alors “comma”, n’avait ainsi pas du tout la fonction qu’il occupe aujourd’hui, et a longtemps eu la même utilité que le “point virgule” actuel. Le “point-virgule”, quant à lui, a longtemps été utilisé pour marquer un paragraphe. Avec l’avènement de l’imprimerie et des paragraphes naturellement organisés à l’aide de blancs, le point-virgule a de moins en moins d’intérêt et finit par disparaître des codes typographiques… Jusqu’à ce que le “deux-points” ne change de fonction : il devient exclusivement utilisé pour introduire une citation ou une information spécifique. Le point-virgule réapparaît alors peu à peu et reprend le rôle qui était auparavant attribué au “deux-points” : séparer deux membres de phrase grammaticalement indépendants l'un de l'autre, mais entre lesquels il existe une liaison logique.

“Le traité de Dolet a dessiné les contours des conventions de la ponctuation française moderne, ses idées ont été reprises par plusieurs grammairiens de la fin du XVIe siècle et après”, souligne néanmoins Alexei Lavrentiev. La ponctuation va continuer d’évoluer ; les guillemets, notamment, vont être utilisés directement dans le texte plutôt qu’en marge, comme il était de coutume de le faire auparavant.

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Une ponctuation maîtrisée par les éditeurs

Toutes ces variations de règles orthotypographiques autour de la ponctuation mènent à un nouveau débat : qui doit ponctuer ? Car depuis l’Antiquité, la ponctuation a été pensée en aval de l’écrit plutôt qu’en amont. Les premiers signes de ponctuation, on l’a vu_,_ étaient bien souvent ajoutés a posteriori, par les orateurs d’un texte préparant leur lecture, plutôt que par les écrivains eux-mêmes.

Dans la droite lignée de la pensée antique, les éditeurs et imprimeurs estiment donc que la tâche de ponctuer leur revient : placer des points à queue, des points admiratifs ou encore des interrogants est affaire d’imprimeur ! “Seul l’imprimeur instruit et expérimenté est conséquent dans sa manière de ponctuer, et sur ce point, l’auteur doit s’en rapporter à lui [...], les typographes ponctuent généralement mieux que les auteurs”, assure l’imprimeur limousin Chapoulaud, en 1865, relève la linguiste Nina Catach dans La Ponctuation. Peu d’écrivains attachent alors une grande importance à la ponctuation, comme Rabelais a pu le faire. Ce dernier reprocha même à Dolet, l’imprimeur de ses textes, de les avoir “reponctués” sans lui avoir demandé son avis.

En réalité, la plupart des auteurs de l’époque se satisfont de la situation et laissent bien volontiers la tâche aux imprimeurs de s’occuper de ce travail jugé rébarbatif. “Bien des auteurs, acceptant ce verdict, s’en sont remis alors et s’en remettent encore aux “spécialistes”, par modestie ou par paresse, estime Nina Catach. Non seulement, ils font ainsi une erreur de fond, mais ils se privent d’une part de leur liberté d’écrivains, tout comme, dans le passé, ils se sont dépouillés de leurs droits sur toute originalité orthographique”.

Voltaire lui-même déclare à son imprimeur, racontent Olivier Houdard et Sylvie Prioul dans La Ponctuation ou l’art d'accommoder les textes, qu’il n’a qu’à se débrouiller seul avec, comme il appelle les signes de ponctuation, “ce petit peuple-là”.

Le XVIe siècle n’en marque pas moins un tournant quant à l’utilisation de la ponctuation. “C'est une époque charnière, on est passé de quelque chose de très variable à un système assez rigoureux”, observe Alexei Lavrentiev. Il convient en effet de rappeler que, pendant des siècles, la lecture silencieuse relevait de l'exception : les textes étaient pensés pour être lus à voix haute, que la lecture se fasse seul ou en public. A l’exception de Dolet et de sa conception syntaxique de la ponctuation, cette dernière est donc jusqu'alors envisagée comme un accompagnant de l’oralité, et non pas comme un outil stylistique supplémentaire. Ce n’est qu’au XIXe siècle, à mesure que la lecture se popularise et que la lecture silencieuse s’impose définitivement, que la ponctuation va se construire en dehors de son rôle oralisant, pour accompagner la lecture silencieuse. La mainmise des imprimeurs et éditeurs sur ce registre n’a alors de cesse de grandir : la ponctuation devient une affaire sérieuse, avec des règles de syntaxe fixes, et la ponctuation moderne, encore en usage aujourd’hui, émerge peu à peu.

Les textes d’auteurs anciens, au passage, sont d'ailleurs re-ponctués à l’envi selon le bon vouloir des éditeurs, révèlent Olivier Houdard et Sylvie Prioul dans La Ponctuation ou l’art d'accommoder les textes : "Les écrivains du passé n’étaient plus là pour protester. Les imprimeurs ont “revisité” leurs œuvres, changeant le rythme des phrases, ajoutant ou supprimant des virgules pour, prétendument, en faciliter la lecture. [...] Cette tradition de modernisation de la ponctuation des textes anciens perdure. C’est un abus de pouvoir : la ponctuation ancienne, pour obéir souvent à des principes différents de ceux d’aujourd’hui, n’est jamais aberrante et ne rend pas ces textes obscurs au point de devoir la modifier."