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Une "Servante écarlate" appelle à voter aux États-Unis : une vigie face à Trump

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Une manifestante brandit une pancarte devant le complexe de golf de Donald Trump, à Sterling en Virginie, alors que le président américain arrive le 27 septembre 2020
Une manifestante brandit une pancarte devant le complexe de golf de Donald Trump, à Sterling en Virginie, alors que le président américain arrive le 27 septembre 2020
© AFP - Brendan Smialowski

Le monde dans le viseur. Nouvelle semaine de folie dans la course à la Maison Blanche. Avant l'hospitalisation de Donald Trump pour Covid-19, il y eut son premier face-à-face télévisé avec Joe Biden. Et le choix d'une juge très conservatrice pour la Cour Suprême. Une photo synthétise ces deux événements.

Une inquiétante silhouette, hiératique, drapée de rouge, portant une simple pancarte barrée de 4 lettres : "Vote", "Votez", au-dessus d'un petit drapeau américain. Son auteur, Brendan Smialowski, photographe à l'AFP depuis 2012, suit la politique et les présidents américains. Il travaille beaucoup en noir et blanc et lèche particulièrement ses images. C'est lui qui vient également de graver l'image de Donald Trump partant se faire hospitaliser.  

Une injonction : "Vote"  

La mobilisation, l'urgence du devoir civique rappelées par cette pancarte se sont imposées comme l'un des enjeux clés pour la présidentielle du 3 novembre prochain. Les démocrates s'emploient à inciter les minorités à s'inscrire sur les listes. Jusqu'à son hospitalisation, Donald Trump a lui tenté de décrédibiliser le vote par correspondance qui devrait, pandémie oblige, prendre une place prépondérante cette année. Le président américain a jeté la suspicion sur la sincérité du scrutin. Il a même tenté d'imposer une cure drastique à la Poste américaine, qui aurait pu mettre en péril sa capacité à traiter les bulletins de vote. Or ce sont surtout, estiment les sondages, les électeurs démocrates qui sont le plus susceptibles de recourir au vote par correspondance. 

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Lors du débat de mardi soir, le candidat démocrate, Joe Biden, a d'ailleurs martelé un message : Votez ! Et c'est cette injonction, qui se passe presque de tout contexte, que l'on retrouve sur la pancarte. Pancarte portée par une silhouette iconique. Pour le photoreporter Corentin Fohlen, "cette image fascine".

Au premier abord, on pourrait penser qu'elle est tirée d'un film, elle est très esthétique, épurée, il y a un travail sur les couleurs, la lumière.

Elle a été retravaillée pour mettre en valeur le personnage. Il aimante le regard. Puis l'on glisse vers la droite, et l'on voit un homme et un enfant, comme l'irruption du quotidien. Même si l'on ignore ce qu'ils font précisément, ce détail, leur présence ancre le cliché dans la réalité.

"Une image soigneusement esthétisée, ajoute Corentin Fohlen. Le fond est assombri, on a l'impression que c'est la nuit, mais sans doute est-ce le jour, et la lumière est dirigée sur le personnage, comme un phare. C'est en fait, dans cette image, le personnage qui compte davantage que la composition."

Une icône, une interpellation

Quel est donc ce personnage ? La légende nous éclaire :  il s'agit d'une manifestante qui se tient en face du complexe de golf de Donald Trump à Sterling, en Virginie, à l'arrivée du Président. C'est donc Donald Trump que vient visiter cette étrange silhouette, comme une vigie rappelant qu'elle ne l'oubliera pas, que la campagne pour l'inscription sur les listes, cette mobilisation citoyenne pour inciter à voter ne cesseront pas jusqu'au jour de l'élection.

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"Cette figure inquiète", ajoute Corentin Fohlen, elle pourrait être extraite d'un film d'horreur. Ces films marqués par la récurrence d'un personnage immobile, vigilant, qui peut surgir en tous lieux.

Mais bien sûr, ce qui frappe dès le premier regard, c'est sa tenue rouge... écarlate, qui se passe de commentaire car elle "est" message. Elle fait référence à La Servante écarlate, The Handmaid's Tale, ce roman de Margaret Atwood transposé en série télévisée à succès, cette dystopie dans laquelle la religion domine la politique, où les femmes sont asservies et divisées en classes dont celle des "Servantes", vêtues d'une robe écarlate, réduites à n'être que des ventres destinés à la reproduction. Le roman a été vendu à plusieurs millions d'exemplaires, la série un succès au-delà des frontières américaines et la robe écarlate a gagné les manifestations en faveur des droits des femmes et contre les restrictions apportées au droit à l'avortement partout dans le monde. 

Manifestation pour le droit à ol'avortement à Amsterdam lors de la journée internationale des femmes le 8 mars 2020
Manifestation pour le droit à ol'avortement à Amsterdam lors de la journée internationale des femmes le 8 mars 2020
© Getty - Ana Fernandez/SOPA Images/LightRocket

C'est donc le risque que cette dystopie arrive dans le monde de Trump que pointe cette "vigie".

On connaît le combat, l'idéologie que porte cette robe, le message est efficace parce que, grâce à cette série, cette robe, partout dans le monde, incarne la lutte des femmes pour leurs droits.

Or ces droits apparaissent remis en question sous le mandat de Donald Trump. D'où la nécessité de voter pour ces militantes, afin d'éviter qu'il ne rempile pour un second mandat.

"Il y a aussi la pose qu'elle prend, précise Corentin Fohlen, peu naturelle. Le poing, non brandi mais serré sur le ventre, comme un combat pour protéger ce ventre qui est le sien ou crispé par une douleur qui pourrait être celle de l'avortement."

La légende nous permet justement de préciser encore. Elle nous apprend que le cliché a été pris le 27 septembre 2020, une date qui n'est pas anodine. Une juge de la Cour suprême est morte, et pas n'importe laquelle : un monument de défense des droits des femmes, Ruth Barber Ginsburg. Et, contrairement aux usages si près d'une élection, le Président a choisi de la remplacer sans tarder. Lorsque ce cliché est pris, Donald Trump vient de nommer une juge catholique fervente, Amy Coney Barrett, connue pour ses positions très conservatrices et anti-avortement. Son entrée à la Cour suprême ferait encore davantage pencher la plus haute institution judiciaire du pays du côté conservateur. Le choix de cette juge pourrait donner du poids aux menaces qui pèsent sur l'avenir de l'arrêt Roe vs Wade. Cet arrêt historique de la cour suprême américaine en 1973 garantit le droit à l'avortement. Il se trouve déjà attaqué dans de nombreux États américains. Les militantes des droits des femmes se sont mobilisées et celle-ci s'est donc placée sur le parcours du président américain. 

Ce calendrier rend son injonction à voter encore plus pressante. Le vote est certes fondamental dans toute démocratie - et la démocratie américaine est rappelée par le petit drapeau que tient également la manifestante - mais ce qui est en jeu dans ce scrutin, cette année, nous dit la photographie, c'est aussi l'avenir de la femme, sa place dans la société américaine.

3 min

L'influence des séries télés   

A un autre niveau de lecture, cette photographie révèle aussi, pour Corentin Fohlen, l'influence des séries télévisées sur les manifestations. "On l'a vu au moment des printemps arabes, se souvient il, avec notamment ces avatars bleus chez les Palestiniens. 

Des manifestants palestiniens grimés comme des personnages du film "Avatar" lors d'une  mobilisation pour demander le retour de leurs terres à la frontière entre Israël et la bande de Gaza le 4 mai 2018
Des manifestants palestiniens grimés comme des personnages du film "Avatar" lors d'une mobilisation pour demander le retour de leurs terres à la frontière entre Israël et la bande de Gaza le 4 mai 2018
© AFP - Said Khatib

"Plus récemment, le masque "de Dali" popularisé par la Casa de Papel a été repris dans le monde entier et dans toutes les cultures." La série, expliquent les auteurs de La Casa de Papel, "illustre la victoire de David contre Goliath et le masque est utilisé comme icône de la lutte contre les pouvoirs politiques et économiques".

Ces séries ont envahi des mouvements citoyens très divers. En ce sens cette photo est très marquée par notre époque. On pourra plus tard la dater assez précisément.

Un cliché à la fois universel, presque éternel dans les combats qu'il porte pourrait-on dire, avec cette femme telle une cariatide grecque, et dans le même temps un cliché ancré dans notre monde contemporain et dans ce moment particulier de la démocratie américaine. Un détail aussi peut marquer une époque : ici, le masque qu'elle porte qui cache son visage et l'anonymise. On pourrait en un sens dire que ce masque universalise le message, mais sa présence est sans doute due aussi aux restrictions sanitaires en raison de la pandémie, qui restera à jamais attachée à cette année 2020 dans le monde.   

La liberté du photographe

Ce cliché donne enfin à réfléchir sur la liberté du photographe. Où se niche-t-elle quand on a le sentiment que la photo est presque "fabriquée" par la manifestante, qui volerait la liberté de création du photographe ?

Il existe une ambiguïté de notre métier lorsque nous couvrons des manifestations.

"Il y a de plus en plus de codes, les manifestants se mettent à poser lorsqu'ils voient les médias arriver ou à entonner des slogans, précise Corentin Fohlen. Ils connaissent l'efficacité d'un geste, d'une pose, d'un vêtement. (...) Ils savent que des tenues très colorées ou très signifiantes vont attirer les objectifs. Il y a donc un risque de dramatiser ce qui se passe. C'est un jeu parfois de dupes qui existe avec les manifestants comme avec les forces de l'ordre.__" 

Ce qui compte, dans ces circonstances où le réel est façonné aussi par des manifestants, c'est ce qu'apporte le photographe, le choix du cliché qu'il retient dans une manifestation. Ce qu'il décide de montrer, explique Corentin Fohlen. Ce qu'apporte le photographe est un point de vue, son point de vue. On ignore ce qu'il y a autour de cette femme. Il l'a peut-être isolée. Il a en tout cas travaillé le cadre autour d'elle. Il a peut-être saisi ce moment fugitif alors que passait le convoi du Président ou posé plus longtemps son objectif de l'autre côté du bitume. Qu'elles qu'aient été les contraintes de temps, de foule, il a choisi de montrer ce cliché, d'isoler cette manifestante à ce moment là. Et c'est son message chargé de ses propres émotion qu'il transmet.