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Une société du contrôle ? avec Gaspard Koenig, Sébastien Roché, Charline Vanhoenacker

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L'espace public est-il encore un espace de liberté ?
L'espace public est-il encore un espace de liberté ?
© Getty - Martin Barraud / OJO Images

Plusieurs prises de parole pointent un glissement de plus en plus marqué vers une société du contrôle et du contrôle de soi, accentué par la crise du coronavirus.

Si personne ne conteste la nécessité de lutter contre le virus par l’adoption d’un certain nombre de comportements nouveaux, des éditorialistes notent que tous les pays n’ont pas édicté autant de règles que le nôtre, ou ne les appliquent pas de la même manière. Le philosophe Gaspard Koenig, dans Les Echos, estime par exemple que "nous avons laissé libre cours à notre génie propre, ni franchement autoritaire ni clairement libéral : le sadisme bureaucratique".

L’exemple de la limite des 100 kilomètres lui semble caricatural de notre arbitraire administratif : "la règle des « 100 kilomètres » a suscité d'hilarantes controverses : faut-il les calculer à vol d'oiseau (ce qui désavantagerait les habitants des zones côtières, privés d'une moitié du périmètre), ou par Google Maps (au détriment cette fois des montagnards avec leurs routes à lacets) ?".

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Cette habitude française de chercher à prévoir tous les cas de figure possibles n’est pas nouvelle. Mais traditionnellement les Français ne suivaient pas les règles à la lettre, afin de les rendre plus vivables. Or, estime l’essayiste, "ce contrat social malsain a atteint ses limites. L'extension du pouvoir administratif, état d'urgence après état d'urgence, combinée à la puissance de la surveillance technologique, rend la désobéissance de plus en plus compliquée. Il est donc urgent que le pouvoir guérisse de son obsession du contrôle et se contente d'édicter des principes (par exemple : « Sortez de chez vous le moins possible »), afin que la France puisse embrasser enfin la vertu première des démocraties : le respect de la loi".

Autoritarisme

Tous les pays n’ont pas agi comme nous, souligne le sociologue Sébastien Roché dans une tribune parue dans Le Monde. "Ainsi, le premier ministre néerlandais, Mark Rutte, explique : « Je ne veux pas agir comme si j’étais le boss. ». En conséquence : pas d’attestation de sortie, ni de militaires dans les rues ni de verbalisations en masse". Des pays comme l’Allemagne, le Danemark, la Suède lui semblent avoir agi de façon plus démocratique que la France.

Selon le chercheur, "l’État [français] se méfie des citoyens. Avec 20 millions de contrôles et un million d’amendes début mai, la Française est championne d’Europe. Comme les plus mauvais élèves de l’UE, notre exécutif survalorise la surveillance et la punition aux dépens de l’aide aux personnes éprouvées par l’épidémie. Presque autant que ces régimes [Hongrie, Bulgarie, Grèce, Pologne, ndlr], l’État français affiche fièrement sa défiance".

Peur du Léviathan

Dans la revue Esprit, l’historien Patrick Boucheron rappelle que le contrôle d’une population est assuré par la peur : 

"Thomas Hobbes décrivait dans le Léviathan une manière de composer un ordre politique par la crainte d’un état de guerre qui était moins le scénario d’épouvante des batailles du passé que « le théâtre des représentations échangées », selon l’expression de Michel Foucault lui-même".

Faire peur, tétaniser : c’est ce que fait le Léviathan. "Une fois de plus, nous y sommes. Face aux hantises du biopouvoir, nous voici à nouveau devant le frontispice du Léviathan, affrontant le regard du monstre, soumis à cet événement visuel qui immobilise le cours de la pensée, dans l’ivresse de sa propre netteté. Voici donc apparaître le spectre, the ghost. On le voit nous regarder. Il n’est d’ailleurs rien d’autre que cela : une agrégation d’obéissances, l’agglutinement des solitudes craintives, ce rassemblement de la peur qu’il inspire. L’analyse iconographique qu’en propose Carlo Ginzburg donne corps à cette expression : remplir de crainte".

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Contrôle par le design

Mais dans la logique du contrôle social, la peur peut être suppléée par des incitations d’apparence plus ludiques. Le designer graphique Geoffrey Dorne qui anime l’atelier Design & Human, revient ainsi sur l’usage des messages visuels durant la crise sanitaire, dans un entretien donné à Télérama  :

Il souligne l’affluence sans précédent de nouveaux messages visuels depuis le début de la pandémie (pictogrammes, signalétiques…) et met en garde contre l’autoritarisme sous-jacent à cette manière d’utiliser le graphisme. Car si les injonctions dans les espaces publics se sont multipliées ces dernières décennies, cette tendance s’est accentuée de manière impressionnante ces derniers mois. Or ces dispositifs sont à double tranchant : sécurisant d’un côté, ils contribuent par ailleurs à augmenter la pression sociale qui pèse sur les individus. 

Et il poursuit : "les signes se sont aussi multipliés dans les transports en commun. Ils permettent de transmettre les règles, les « bons conseils », un peu imposés, sur l’emplacement où se positionner, l’endroit où jeter son masque ou ses gants. Ce sont des messages qui ne disent plus « Vous êtes ici », mais « Vous devez être ici ». Dans les stations de métro de la RATP, poursuit le designer_, j’ai aussi remarqué le panneau « Évitons les heures de pointe » et d’autres injonctions complétées par la mention « Si nous le pouvons ». Cela traduit une forme de double discours qui tente d’adoucir le propos"_.

Tout semble bon pour guider les citoyens afin qu’ils se comportent de la manière attendue, au risque du trop plein : "je m’intéresse beaucoup aux lois sur la surveillance et à l’émergence de la reconnaissance faciale. Là aussi, de nouveaux symboles vont apparaître pour nous informer que nous entrons dans des espaces "vidéoprotégés" ou "vidéosurveillés". Les gens vont-ils les tolérer, les rejeter, voire les détériorer ? À force de superposer les messages sur l’écologie, la surveillance, les consignes sanitaires, cela fait beaucoup de signes, beaucoup d’informations. Je me demande comment tous ces éléments vont cohabiter”.

Selon le designer, l’espace public finit par ressembler à une cour d’école avec ses règles du jeu imposées : "de tels dispositifs rassurent, mais engendrent aussi une pression sociale, car c’est ainsi que cette logique fonctionne : si chacun reste dans son cercle tracé au sol à l’exception d’un indiscipliné isolé, tout le monde va l’observer d’un regard accusateur. Des clans se constituent : ceux qui portent un masque et ceux qui n’en ont pas. Ceux qui respectent la consigne et ceux qui la négligent".

Autocontrôle

Pour certains, le stade suivant du contrôle est le bouleversement anthropologique qui conduit à un contrôle de soi totalement accepté. C’est en tous les cas ce que pense l’essayiste Fanny Lederlin dans les colonnes de Libération.

Elle prend comme support à sa démonstration la pratique du télétravail, pour pointer ce qu’elle considère comme un changement de société à l’œuvre. Pour elle, une société du travail à distance est compatible avec des individus solitaires qui poursuivent des buts égoïstes. Chacun contrôle sa vie et en est responsable, ce qui peut distendre les liens entre les personnes.

A l’appui de sa démonstration, elle cite la sociologue Danièle Linhart qui, il y a dix ans [1],  observait déjà qu’"« autour de la sphère du travail se [créait] un véritable désert en termes de rôle social ». Autrement dit, elle constatait que le travail, de plus en plus individualisé, était en train de perdre sa dimension socialisatrice – et accessoirement altruiste – au profit d’un « repli narcissique » où l’épanouissement personnel prenait la place des solidarités de classe, et où la quête de reconnaissance individuelle prenait le pas sur l’aspiration à contribuer au bien commun. Cette dérive conduisait selon elle à une « précarisation de la vie au travail, avec la peur de ne pas parvenir à relever tous les défis, avec un sentiment permanent de vulnérabilité ; précarisation de la vie privée et familiale qui est enrôlée dans ce combat jamais gagné »".

Ainsi, "dans un monde atomisé, où chacun est happé par ses propres difficultés sur un mode très personnel, obnubilé par son propre sort, se développe une indifférence aux autres, si ce n’est une suspicion, un dénigrement ou une haine : chacun n’a en somme que ce qu’il mérite, chacun est responsable de son sort".

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Lâcher prise

Mais il n’est pas toujours facile de se maîtriser dans tous les domaines. C’est quand le contrôle de soi est trop présent qu’il faut savoir lâcher prise. L’humour permet de le faire, selon Charline Vanhoenacker, dont c’est le métier de faire rire, sur France Inter. Dans Le Monde, elle pointe que le confinement a été un terreau pour l’humour : "du jour au lendemain, la table a été renversée. Ou, parfois, remise à l’endroit. […]On n’allait plus voir nos grands-parents parce qu’on les aimait, la nicotine avait, paraît-il, des effets positifs pour ralentir le Covid-19, à Cannes le Palais des festivals était ouvert pour accueillir des SDF…". Les nouveaux concepts apparus à l’occasion de la crise ont également été particulièrement inspirants : "l’humour a pu être renouvelé parce que le vocabulaire l’a été. « Vacances apprenantes », « continuité pédagogique », « distanciation sociale », « gestes barrières », « enfourcher le tigre »… : franchement, c’était un régal, il n’y avait que du « LOL » ! A cela s’est ajoutée l’émergence de nouveaux personnages, comme Didier Raoult. Quant à Emmanuel Macron, qui, en février, disait aux députés En marche ! « soyez fiers d’être des amateurs », il se retrouvait face à l’inédit. Bref, c’était foisonnant de sujets ! Et n’oublions pas que tout a commencé par des réserves de papier-toilette !".

Matthieu Garrigou-Lagrange, Laurence Jennepin et l'équipe de la Compagnie des Œuvres 

[1] Danièle Linhart, Travailler sans les autres ? Editions du Seuil