"Une somme humaine" de Makenzy Orcel, finaliste du Goncourt, en lice pour les prix des lycéens et des détenus

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"Une somme humaine" de Makenzy Orcel, finaliste du Goncourt, en lice pour les prix des lycéens et des détenus

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L'écrivain haïtien Makenzy Orcel, à Paris, le 19 octobre 2022
L'écrivain haïtien Makenzy Orcel, à Paris, le 19 octobre 2022
© AFP - Joël Saget

Au fil de son roman "Une somme humaine", aux éditions Rivages, l'écrivain haïtien Makenzy Orcel nous plonge dans l'autobiographie d'une jeune femme morte. Plus de 600 pages, sans points ni majuscules. Finaliste du Goncourt, le livre reste en lice pour le prix des lycéens et des détenus.

Le Goncourt des lycéens et le Goncourt des détenus, ces prix associés à la plus prestigieuse des récompenses littéraires françaises, seront proclamés respectivement le 24 novembre et le 15 décembre, après le couronnement le 3 novembre de Brigitte Giraud, pour Vivre vite. Les mêmes romans, les quinze sélectionnés en septembre dernier par l'Académie Goncourt, seront départagés.

À 39 ans, le poète et romancier Makenzy Orcel, finaliste du Goncourt, reste donc également en lice pour les Goncourt des lycéens et des prisons, pour son roman Une somme humaine, publié en août dernier aux éditions Rivages (rachetées par les éditions Actes Sud en 2013).

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L'autobiographie d'une femme morte

Dans Une somme humaine, Makenzy Orcel retrace la vie d’une femme morte, sous forme d’autobiographie. À travers ce récit de plus de 600 pages et qui semble livré d’une traite - seules des virgules et points de suspension viennent y marquer des pauses -, la narratrice (son nom n’est pas connu) raconte son enfance effacée, aux côtés de parents qui ne se préoccupaient pas d’elle, son adolescence brisée par un oncle violeur et son entrée dans l’âge adulte marquée par un départ ou plutôt une fuite pour Paris, où d’autres drames l’attendent et finissent par la conduire au suicide.

Le roman est construit comme une boucle, "Tout s’éclaircit à partir de la mort" écrit sa narratrice dans les premières pages, qui met fin à ses jours en sautant sous un métro à la station Gambetta à Paris, "À partir de la mort, tout recommence", termine-t-elle. "Je mets la langue au service de la voix, de la parole des personnages, explique Makenzy Orcel lors de la présentation de son roman par les éditions Rivages. Il fallait trouver ce tempo, ce rythme. (…) C’est une parole cyclique, la grande roue, la mort. Cela n’a pas de fin, pas de commencement. C’est un roman que je n’ai donc pas commencé et il n’y a pas de fin."

Le paragraphe qui suit contient des spoilers

De la narratrice, le lecteur comprend qu'elle est française, blanche, a grandi dans un village du sud de la France et qu’elle n’a pas 40 ans au moment où elle se tue. Elle grandit dans une famille aisée mais sans amour, loin de là, hormis celui de sa grand-mère et d'une amie qui disparaît précocement, Toi. Son nom n'est pas connu, une manière de ne pas l’enfermer dans un nom pour son auteur, elle qui pourrait être "n’importe quelle femme". N’importe quelle femme dont la vie a été marquée par la violence et notamment par le viol, par son oncle - un homme dominateur au sein de sa famille - alors qu'elle était une jeune adolescente, "le commencement de la mort". Rompant tout lien avec ses "géniteurs" (sa mère l'accuse de mensonge lorsqu'elle se confie à elle), la narratrice, à peine majeure, quitte le nid familial pour Paris. Elle y débute des études de lettres qu'elle ne poursuit pas, y croise de nombreux personnages, jusqu'à rencontrer Orcel. Elle tombe aussitôt amoureuse de ce réfugié malien mais il est tué, trois jours plus après, au Bataclan. Quelques temps plus tard, arrive Makenzy, l'exact opposé d'Orcel, qui entraîne la jeune femme dans une relation toxique et dont elle ne réussira jamais à guérir.

"C'est un recueil de dialogues entre les contraires : entre le jour, la nuit, le monde rural et Paris, la modernité, entre la vie, la mort. Elle (la narratrice, ndlr) nous parle depuis le lieu de la mort, c'est-à-dire qu'est-ce-que la mort a à nous raconter sur la vie, parce que le vivant ne sait pas parler de la mort. Elle nous parle depuis ce lieu et essaie de trouver des images justes pour nous raconter ce lieu. Dès le premier volet de cette trilogie, je me suis dit puisque nous, en tant qu'être humain, nous sommes faits de zones d'ombre et de lumière pourquoi ne pas participer, c'est-à-dire mettre mon prénom et mon nom de famille sur la table et voir ce que cela pourrait devenir. Makenzy est blanc, Orcel est un jeune Malien arrivé à Paris avec ses deux frères à Clichy-sous-Bois et qui nous raconte les profondeurs terribles de l'immigration", détaille Makenzy Orcel lors de la présentation de son livre par les éditions Rivages.

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Un écrivain qui n'a "jamais aimé l'école"

Makenzy Orcel signe ici son septième roman. Un livre qu'il a porté "jour et nuit pendant trois ans" et dont Makenzy Orcel doutait encore il y a quelques mois, en se demandant "s'il n'était pas passé à côté de ce projet littéraire", comme il le confie dans une récente interview au quotidien haïtien Le Nouvelliste. "Le temps passé sur chaque phrase, chaque chapitre, chaque histoire, était particulièrement long. Retracer l’autobiographie de quelqu’un, se projeter complètement dans l’autre, c’est tout simplement lui donner toute la place", explique-t-il encore au Nouvelliste.

Une somme humaine est le deuxième volet d’une trilogie, le pendant français de L’Ombre animale, paru en 2016 chez Zulma, qui est aussi l’autobiographie d’une femme morte, cette fois une vieille dame haïtienne. Makenzy Orcel avait remporté plusieurs prix pour cet ouvrage. Le dernier roman de la trilogie se déroulera aux États-Unis, à travers la voix d'une adolescente. Avec son premier roman, Les Immortelles, écrit au lendemain du tremblement de terre qui a secoué Haïti en 2010, "le plus grand choc qu'il a connu dans [sa] vie", l'écrivain avait reçu le prix Thyde Monnier de la Société des Gens de Lettres. Il a aussi publié de nombreux recueils de poésie. Dans une interview à TV5 Monde, il explique : "Mes premiers livres sont des recueils de poèmes parce qu’en Haïti, quand tu sais écrire de la poésie, quand tu sais trouver une image poétique, quand tu sais écrire un poème, tu as du talent. La poésie, c’est le travail sur la langue. C’est une façon d’aborder la langue, de l’habiter, de la caresser, de la surpasser, de lui faire dire des choses qu’elle ne dit pas d’habitude. C’est cela le travail sur la poésie. Et le lecteur haïtien en est très conscient."

Makenzy Orcel a grandi à Haïti, dans le quartier Martissant, un quartier pauvre de Port-au-Prince. Aujourd'hui, il a quitté son île natale mais promet d'y revenir "dès qu'il le pourra".

Dans une interview au quotidien Le Nouvelliste, il raconte n'avoir "jamais aimé l'école" et n'avoir aucun diplôme universitaire, lui qui avait abandonné ses études de linguistique pour se consacrer entièrement à la littérature. C'est sa mère, décédée en 2019, qui l'a poussé à étudier lorsqu'il était enfant, le réprimant sévèrement quand il jouait au football avec ses camarades car elle craignait pour sa sécurité. En 2017, Makenzy Orcel a été fait chevalier des Arts et des Lettres.