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Une vie assise : les riches heurts du bureau

Par
"Playtime", de Jacques Tati, en 1967.
"Playtime", de Jacques Tati, en 1967.
- Copyright Les Films de Mon Oncle.

Alors que syndicats et patronats négocient un accord sur le télétravail, l'avenir du bureau préoccupe. L'ethnologue Pascal Dibie s'est penché sur la longue histoire du bureau, à la fois meuble, pièce, institution et activité professionnelle et sociale.

Combien de temps de notre vie passons-nous assis ? Des bancs inconfortables de l'école au fauteuil à roulettes du bureau d'entreprise, le chiffre aurait sûrement de quoi donner le tournis. D'après une étude menée par l'institut Harris pour l'association Assurance Prévention et publiée en mai 2018, en moyenne, les Français déclarent passer 7h24 assis lors d'une journée normale de semaine. Au-delà de 7 heures passées assis par jour, nous sommes considérés comme sédentaires, selon l'Observatoire national de l’activité physique et de la sédentarité (Onaps). Voici donc venue l'ère des "sedentarius-sedentarius" ! Un peuple qu'a étudié l'ethnologue Pascal Dibie en s'intéressant plus spécifiquement à son milieu naturel : le bureau dans Ethnologie du bureau : brève histoire d'une humanité assise (Éditions Métailié, 2020). 

Retracer l'histoire du bureau, c'est à la fois décortiquer ce phénomène de synecdoque par lequel un meuble en est venu à désigner un espace de travail, et comprendre ses mutations, des premiers cabinets de secrétariat du roi aux cubicles (ou bureaux à cloisons) et autres espaces de co-working. En ces lieux déambule l'employé de bureau que la littérature, sous la plume de Balzac, Kafka ou Melville, a souvent peint comme un personnage ordinaire, accablé par les vicissitudes de la vie moderne, et qui exécute à horaires fixes un ensemble de tâches abstraites qui font le sel des méandres bureaucratiques. À l'heure où les managers font régulièrement naître de nouveaux concepts visant la refonte de l'organisation du bureau - flex office, workation, coffice - cette peinture du scribe engourdi paraît désuète. Si depuis la fin des années 1980, le bureau a élu résidence principale dans l'ordinateur (en compagnie de ses accessoires-phare comme le "dossier", la "corbeille" ou encore, certains s'en souviennent, le trombone en la souriante figure de Clippit, l'assistant de traitement de texte de Microsoft office), on se demande aujourd'hui s'il gardera comme résidence secondaire l'entreprise, ses salles de réunion et sa machine à café. Alors que syndicats et patronats négocient un accord sur le télétravail, expérimenté à grande échelle lors du confinement, l'avenir du bureau est l'objet de multiples préoccupations.

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44 min

De la simple table au bureau aménagé

Bureau du Roi ou secrétaire à cylindre de Louis XV, réalisé entre 1760 et 1769, Cabinet intérieur du Roi, château de Versailles.
Bureau du Roi ou secrétaire à cylindre de Louis XV, réalisé entre 1760 et 1769, Cabinet intérieur du Roi, château de Versailles.

Comme l'indique son étymologie, à l'origine du bureau, il y a un métier qui va faire d'une simple table un outil de travail. "Le mot vient de la bure, explique Pascal Dibie, invité des Matins de France Culture. On posait sur une table un épais tissu pour pouvoir y compter l'argent, sans bruit. C'était aussi pour protéger les incunables, de beaux ouvrages composés dessus. Puis, la bure a disparu et est resté le bureau nu. La table de travail s'est ainsi différenciée de la table à manger. Elle a pris son autonomie." Le bureau est également associé à l'écriture et ses outils, ceux des scribes antiques et des moines copistes du Moyen Âge. Progressivement, le bureau ne va plus seulement désigner la table de travail, mais la pièce où l'on exerce ce travail - au XXe siècle, la métonymie prendra encore plus d'ampleur : "aller au bureau", c'est aller travailler.  

Envisagée comme le lieu des travaux de rédaction, l'histoire du bureau remonte à l'Antiquité. Mais ce n'est qu'à la fin du règne de Louis XIV que l'on commence véritablement à travailler dans des bureaux. "On est passé du cabinet de travail au bureau, parce que l'administration se développait. Le meuble va manger l'espace et donner à ces lieux l'expression de la fonction, ajoute l'ethnologue. Il fallait développer des espaces d'archivage des lettres envoyées, des traités passés, etc. Le bureau est un lieu de conservation, de mémoire et de gestion". Par la même occasion, l'ancien comptoir se dote d'aménagements - pupitre fixe, étagères, layettes, tiroirs et casiers - dédiés au rangement des fournitures de bureau. Le mobilier atteint un certain niveau de sophistication et d'ingénierie. C'est le cas du "bureau du Roi" de Louis XV et son cylindre à clef, dont la confection a nécessité la participation de quatorze corps de métier et pas moins de neuf ans de travail !

La révolution industrielle apporte du fer au bureau. Les structures tubulaires en contre-plaqué prennent la place des vieilles menuiseries du mobilier scolaire. Le bureau change de forme : 

Jusque dans les années 1960, le bureau était incliné comme un lutrin. Dans l'Education nationale, on est passé du bureau penché au bureau plat, parce qu'on pensait qu'il était temps de désenclaver l'élève. Jusque-là, il était inscrit dans un pupitre, on l'avait dressé de façon à ce qu'il se soumette à la discipline républicaine, il fallait qu'il sache se tenir à carreau d'une certaine façon. (...) Quand on est passé aux chaises tubulaires qui n'étaient plus solidaires de la table, une liberté nouvelle a été acquise, notamment pour le corps. Pascal Dibie sur France Culture

Le bureau s'est ainsi fait une place dans les foyers. Les designers s'en sont emparé, faisant varier son esthétique au gré des modes. Il va par exemple incarner l'"Esprit nouveau" théorisé par Le Corbusier, bien déterminé à vider la maison de ses meubles pour y installer "de l'outillage" fonctionnel : "Pour le bureau, parlant d’une “table à écrire moderne”, [Le Corbusier] le voyait comme un des 'objets membres organiques de notre quotidien, venant en renfort de nos capacités naturelles'. Le temps d’un 'bureau du roi' et du 'bureau roi' était terminé. On pouvait désormais traiter le bureau-objet comme un esclave : 'On s’assoit dessus, on travaille dessus, on les casse, on les use ; usés on les remplace !' C’est la fin symbolique des meubles éternels trop chargés de distinction sociale", écrit Pascal Dibie. Aujourd'hui en verre trempé ou en béton, accompagné d'un fauteuil ergonomique, d'un siège assis genoux ou d'un ballon de gym, le bureau à domicile se veut plus confortable que celui de l'entreprise.

À réécouter : L'empire des bureaux
51 min

La "religion laïque du bureau"

Des employées de bureau au service comptabilité d'une banque "Bank of America", à Los Angeles, dans les années 1970.
Des employées de bureau au service comptabilité d'une banque "Bank of America", à Los Angeles, dans les années 1970.
© Getty - Hulton Archive

Avec quelle docilité, alors, un grand nombre d'entre nous se rend-il quotidiennement "au bureau" ? Car il a bien fallu nous apprendre à nous plier en quatre pour rester, des heures durant, assis à notre table de travail dans cette posture adoptée dès l'école, marquant nos corps et nos rythmes de vie. De la position physique à la position hiérarchique, pour Pascal Dibie il n'y a qu'un pas :

Vraiment né il y a trois siècles par cette nécessité absolue de devoir contrôler et gérer une société qui se développait à grande vitesse, qui fit même la Révolution, le bureau s’est mué en institution au point d’asseoir partout de puissantes instances qu’on rendit incontestables après mille ruses et autant d'efforts. Pourtant il a fallu nous “amener au bureau”, nous faire croire à cette religion laïque, après nous avoir débarrassé des “rois”, pour nous livrer à cette entité étrange qu’est “l’État” (…). Or l’État n’existe que pour et par ses bureaux et ses agents. La République a immensément œuvré pour nous y attacher. Elle nous y a même dressés avec cette arrière-pensée absolue que le bureau est à la base même de l’égalité, qu’il en est le vecteur autant que le porteur, et l'Etat le garant de notre liberté. Ethnologie du bureau : brève histoire d'une humanité assise

Du monarque sur son trône au bureaucrate sur son siège, le pouvoir maintient ses assises. Mais d'un point de vue moins métaphorique, cette position reste contraignante. L'anthropologue allemand Hajo Eickhoff, connu pour avoir écrit sur l’histoire de la position assise (Himmelsthron und Schaukelstuhl. Die Geschichte des Sitzens, Carl Hanser Verlag, 1993), explique que, jusqu'au siècle des Lumières, les aristocrates voyaient la vie de bureau comme "une sorte d'emmurement vivant". Il raconte notamment comment un jeune noble de la cour de Maximilien d'Autriche se rebella lorsqu'on le força à intégrer la chancellerie et à obéir, derrière son pupitre, à une hiérarchie complexe. A bout de nerfs, l'homme se mit à attaquer ses collègues qui durent alors se barricader... derrière leurs bureaux. 

On retrouve cette ambivalence dans la notion de bureaucratie, qui désigne à la fois la puissance démesurée de l'administration, le gouvernement par un appareil d'Etat constitué de fonctionnaires (et non d'élus) travaillant dans des bureaux, et la condition routinière de l'employé de bureau cloué à sa chaise, maillon anonyme d'une organisation des tâches hiérarchisée, contrôlée et impersonnelle. 

À réécouter : La vie de bureau
5 min

Le temps des scribes flexibles : des bureaux paysagers au télétravail

Un exemple de “bureau paysager” au Canada, en 1969. L’espace est ouvert, il n’y a plus de cloisons solides entre les employés. Les plantes jouent le rôle de parois, tout en apportant de la verdure.
Un exemple de “bureau paysager” au Canada, en 1969. L’espace est ouvert, il n’y a plus de cloisons solides entre les employés. Les plantes jouent le rôle de parois, tout en apportant de la verdure.
© Getty - Jeff Goode/Toronto Star

Si l'expérience de la bureaucratie reste quelque peu abstraite (comme l'écrivait justement le philosophe Claude Fort dans ses Éléments d’une critique de la bureaucratie : “La bureaucratie s'offre à nous comme ce phénomène dont chacun parle et pense avoir quelque expérience et qui, cependant, résiste étrangement à la conceptualisation"), la vie de bureau nous est plus familière. Qu'elle fasse partie de notre quotidien ou qu'on s'amuse de ses caricatures dans les romans et séries télévisées, on connaît les éléments de son iconographie stéréotypée : les rangées de bureaux gris, les piles de dossiers, les ordinateurs, les sonneries de téléphone et l'odeur du café. 

L'aménagement de ce bureau-type a connu bien des mutations, embrassant différentes tendances managériales. A la fin du XIXe siècle apparaissent aux Etats-Unis les premiers bureaux commerciaux. Le développement des moyens de transports et de télécommunications permet la délocalisation des bureaux de gestion et d'administration de l'entreprise en dehors des lieux de production. Organisés à la mode du taylorisme, ces espaces de travail sont linéaires, les employés se tiennent les uns derrière les autres. Les gratte-ciels permettront ensuite de rentabiliser l'occupation de l'espace. L'administration est généralement installée dans de larges salles, tandis que les managers et les chefs occupent des bureaux individuels. 

Le modèle moderniste et fonctionnaliste est remis en cause dans les années 1960-1970. Et si le confort n'était pas synonyme de paresse ? Et si, au lieu de vouloir à tout prix réduire l'effort de ces nouveaux sédentaires, on leur donnait le loisir de se promener un peu ? Architectes et designers s'intéressent alors aux études d'ergonomie et à la théorie des organisations pour élaborer des environnements de travail plus adaptés aux besoins. On casse les murs pour créer des espaces ouverts et flexibles. C'est par exemple le "bureau paysager" imaginé par les frères Eberhard et Wolfgang Schnelle, plus clair et plus vert, ou le bureau "cubicle" créé par Robert Probst en 1968. Censé favoriser la collaboration tout en maximisant l'espace pour un investissement minimal, ce dernier, véritable prédécesseur de l'open space, a eu le succès qu'on lui connaît. Et ses revers : 

Dans les cabinets nouvellement aménagés, sans horizon palpable, sous couvert de la modernisation technologique, la solitude et l’inquiétude annoncées gagnent du terrain sans qu’on y prenne vraiment garde. On avait essayé de corriger la déshumanisation en décloisonnant au maximum, maintenant on re-cloisonne. Sur les plateaux, on recrée des espaces à ambition individuelle, mais le mètre carré coûtant de plus en plus cher, on réduit. L’ergonomie en prend un sérieux coup (...). L’agencement des bureaux qui intéressa tant les stratèges du management devient une préoccupation secondaire au point que cette noble préoccupation tombe pratiquement en déshérence. Rien d’étonnant à ce que dans les années 1990, le “mal-être au travail”, symptôme repéré auparavant, monte en puissance. On commence à en parler tout haut avec son corollaire de stress, de dépression, et de plus en plus de bore out (sentiment d’inutilité), pire, de burn out, syndrome d’épuisement professionnel et émotionnel. L’entrée dans le XXIe siècle s’ouvre dramatiquement avec une vague de suicides sans précédent dans l’univers des bureaux. Pascal Dibie dans Ethnologie du bureau

Inspirée par la Silicon Valley et son industrie créative, une nouvelle génération de travailleurs se met à repenser son lieu de travail (en même temps que son rapport à la connexion numérique !). Le bureau se fait plus épuré, prêt à accueillir un simple ordinateur portable, des canapés et paniers de baskets sont installés dans l'espace de co-working, le bien-être de l'employé étant reconnu comme un facteur de productivité. 

39 min

Devenu un véritable lieu de vie sociale, le bureau devient un espace frontière entre vie professionnelle et vie personnelle. "À partir du moment où cette séparation ne sera plus “mutilante”, comme l’ont longtemps cru nos ancêtres bureaucrates, les choses vont pouvoir commencer à changer. On va faire appel à “l’implication de soi en tout et partout”, écrit Pascal Dibie. Aspirant à plus de mobilité, ou appelés à être plus flexibles, les salariés embrassent la nouvelle possibilité de travailler chez eux - "Your office is where you are" dit le slogan. En France, avant le confinement dû à la crise sanitaire du Covid-19 qui a développé la pratique du télétravail, environ 250 000 Français télétravaillaient. "On en aurait compté 3 millions durant les trois mois de confinement en ce printemps 2020", signale Pascal Dibie. Actuellement, de nombreuses entreprises actualisent leur charte de télétravail, tandis que des accords syndicaux sur le sujet sont attendus pour novembre. "_Beaucoup de témoignages '_après-confinement' parlent du plaisir d’avoir échappé aux horaires, note l'ethnologue, mais mettent surtout en avant l’absence de confort et, à la longue, la difficulté de travailler chez soi". Il y aurait d'ailleurs une certaine frilosité vis-à-vis du télétravail en France, comme l'explique la sociologue Danièle Linhart dans l'hebdomadaire Le 1 :

C'est caractéristique de la nature du management français, pour des raisons historiques liées à la confrontation très marquée entre patronat et syndicats pendant les Trente Glorieuses. Ce rapport de force permanent a engendré l’idée selon laquelle les salariés devaient être sous emprise. Et la meilleure façon de les contrôler est de les avoir à l’œil, en présentiel, grâce à une hiérarchie intermédiaire de proximité. La tradition sociale est différente en Grande-Bretagne ou en Allemagne, avec un rapport de confiance plus important entre employeurs et salariés. Le télétravail pouvait être vu comme un relâchement de ce contrôle, si prisé en France.

Le bureau va-t-il disparaître ? "Je pense qu'il va rester des bureaux, répond Pascal Dibie dans Les Matins de France Culture, mais qu'on va arriver à une sorte d'arrangement : du télétravail une ou deux fois par semaine, et le reste du temps, le bureau, afin que les salariés en télétravail puissent sortir la tête de chez eux, avoir des liens sociaux avec d'autres personnes"… Et qui sait, peut-être retournera-t-on au bureau debout, grâce à ces nouveaux bureaux hydrauliques que l'on peut descendre et remonter à l'envi ? Ou bien pour s'allonger, dans des habitacles fuselés comme celui créé par Altwork Station, où l'on est installé… comme chez le dentiste.