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Union de la gauche, parachutage, dissidence... ces mots qui s'effacent avec le renouveau politique

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Michel Delebarre au carnaval de Dunkerque en 2003
Michel Delebarre au carnaval de Dunkerque en 2003
© AFP - François Lo Presti

Après le dégagisme des politiques, le dégagisme des mots ? Alors que s'achèvent ces législatives 2017, on remarque que le commentaire politique s'est lui aussi largement renouvelé, parallèlement au renouvellement des élus. Certains mots perdent de leur intensité, révélateurs d'une nouvelle donne.

Après quelques mois d'une campagne de rupture, les législatives 2017 s'achèvent dans un contexte de déplacement de frontières partisanes et de grand renouvellement. Au passage, pas mal trajectoires politiques percutées par la vague Macron, et des mots, notions historiques de l'analyse ou du commentaire électoral en France, qui perdent de leur substance comme jamais dans le passé. Passage au tamis pour trois termes ou expressions à la veille du second tour des législatives : "union de la gauche", "dissident", et "parachutage". Revue de détail.

1. Union de la gauche

Dans la 17ème circonscription, qui inclue une partie du XVIIIème et une partie du XIXème arrondissement, à Paris, les électeurs avaient le choix au premier tour des législatives entre, notamment :

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  • Béatrice Faillès, La République en marche
  • Daniel Vaillant, député sortant, qui troquait l'étiquette "PS" pour "divers gauche" après avoir affirmé qu'il n'irait pas si Emmanuel Macron investissait un candidat
  • Colombe Brossel, candidate officielle du parti socialiste, et adjointe d'Anne Hidalgo à la Mairie de Paris
  • Ian Brossat, candidat investi par le Parti communiste, par ailleurs adjoint d'Anne Hidalgo lui aussi
  • Danièle Obono, candidate sous l'étiquette "France insoumise"
  • Douchka Markovic, candidate EELV et adjointe au maire du XVIIIème arrondissement, Eric Lejoindre... dauphin intronisé par Daniel Vaillant !

Evidemment, l'échantillon des candidats ne s'arrêtait pas là le 11 juin dans l'isoloir, mais ce simple inventaire parcellaire suffit à raconter l'émiettement de l'échiquier politique de la gauche au centre. Car ces six candidats appartiennent bien à des formations politiques qui ont gouverné ensemble dans le gouvernement sortant.

Quand le radical Pierre Mendès France s'était représenté dans l'Eure aux législatives de 1936, la SFIO n'avait mis sur son chemin aucun candidat socialiste. Les communistes s'étaient abstenus aussi, alors que, les relations entre Mendès et le PCF étaient plus froides. Quatre ans plus tôt, un certain Vimard, adversaire communiste investi localement par le PCF, dénonçait ainsi encore Mendès France comme "pantin dont les puissances financières tirent les ficelles".

En mai de cette année 1936, la victoire du Front populaire avait entériné le succès de cette alliance entre radicaux, socialistes et communistes. Léon Blum se hissant Président du Conseil, un gouvernement allait être dirigé par un socialiste pour la première fois dans l'histoire de la Troisième République. En revanche, ce n'était pas la première fois que les partis de gauche scellaient un accord électoral.

Affiche contre le Front populaire
Affiche contre le Front populaire
© AFP - Leemage

Dans les années 20, le Cartel des gauches, auquel appartenait déjà Pierre Mendès France, en est une illustration : créée pour faire échec au Bloc National qui avait triomphé en 1919 ( la fameuse "chambre bleu horizon"), cette alliance née tout juste après la scission du Congrès de Tours en 1920 n'incluait pas les communistes mais les Radicaux indépendants, le Parti radical et radical-socialiste, le Parti républicain-socialiste, et la SFIO.

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Les législatives de 1924 portent Edouard Herriot, radical, au pouvoir. Même si cette association a vocation à être de courte durée (on parle de "Cartel minute", c'est-à-dire d'accord électoral circonscrit au temps de l'élection), elle s'est révélée décisive : en nombre de voix, les partis du Cartel ne sont pas majoritaires à l'échelle du pays. Mais le Cartel profite des divisions de la droite et cette alliance permet aux partis alliés d'être majoritaires en sièges. Alors même que le PCF offre une alternative non négligeable sur leur gauche.

Une fois au pouvoir, les partis associés se déchireront sur la stratégie économique. Mais cet épisode, un demi-siècle avant l'Union de la gauche ciselée sous la houlette de François Mitterrand, tout nouveau Premier secrétaire du parti socialiste, entre 1972 et 1977, restera dans les mémoires comme une preuve arithmétique des vertus d'un accord électoral incluant désistements et soutiens réciproques.

Cette Union de la gauche des années 70 est davantage qu'un accord électoral : l'unité se fait autour du Programme commun de gouvernement, avalisé par les militants du parti socialiste, du parti radical de gauche et du parti communiste. Elle débouchera sur la victoire de François Mitterrand en mai 1981, puis le départ des communistes en 1982. Là encore, l'économie et ce qu'on a appelé "la rigueur" sera le noeud de la discorde. Mais quinze ans plus tard, en 1997, Lionel Jospin accède à Matignon après avoir fait campagne aux couleurs d'une "gauche plurielle" coalisée, qui inclura cette fois les écologistes, comme en 2012. Chaque victoire socialiste de la Cinquième République est en réalité une victoire d'une coalition.

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Le 28 janvier 2017, dans "L'atelier du pouvoir", Vincent Martigny et Ariane Chemin recevaient le politiste Frédéric Sawicki et Olivier Faure, alors député socialiste, autour de cette question : " L'union des gauches est-elle un concept dépassé?"

2. Dissidence

L'exemple de Daniel Vaillant dans cette circonscription de l'Est parisien est aussi symptomatique d'une autre mort lexicale que celle de l'union de la gauche. Sa présence, soumise au suspens jusqu'à la mi-mai, raconte aussi la disparition du terme "dissident" dans le commentaire de la séquence électorale qui s'achève ce dimanche.

Si Le Parisien a pu utiliser ici ou là le substantif pour qualifier un candidat affranchi, certains médias ont même carrément cessé de l'écrire. C'est symptomatique d'un rapport de force sans précédent au sein du principal parti concerné par l'éclatement : le parti socialiste.

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Car l'dée de la dissidence implique certes des lignes divergentes et un conflit interne, mais aussi une position hégémonique vis-à-vis de laquelle le dissident transgresserait. Or la multiplication des cas de figure, mais aussi la faiblesse de cette ligne centrale censée endosser une autorité orthodoxe ont brouillé le champ lexical de la dissidence cette année. Et Jean-Christophe Cambadélis a eu beau promettre l'éviction du PS aux ténors qui se hasarderaient , son discours a tourné court : alors que le parti socialiste est aujourd'hdui exsangue et que Cambadélis a lui-même été sorti dès le premier tour dimanche 11 juin, le message est devenu inaudible.

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Depuis 2005, l'idée-même d'une dissidence stigmatisée au sein de la formation avait perdu de sa vigueur. Cette année-là, alors que la ligne officielle du parti était de soutenir le "Oui" au référendum, une part non négligeable de ses caciques, de Laurent Fabius à Arnaud Montebourg en passant par (tiens, tiens), Jean-Luc Mélenchon, prônait le "Non". C'est l'histoire du Référendum où le "Non" l'a emporté alors que la direction du PS appelait à voter "Oui". C'est aussi l'histoire du Congrès du Mans, un congrès extraordinaire convoqué juste après, quand un certain François Hollande qui est aux commandes en qualité de Premier secrétaire du PS.

A Reims, Laurent Fabius fera 21,67 % et le NPS (Nouveau Parti socialiste) d'Arnaud Montebourg, également en dissidence vis-à-vis de la ligne officielle, se hissera en deuxième position, avec plus de 23% des voix. En cette année 2005, les dissidents sont tout près d'être majoritaires.

3. Parachutage

Un troisième mot semble avoir déserté la campagne de ces élections législatives, à quelques heures du second tour : "parachutage". A telle enseigne qu'on peut se demander si le parachutage politique, si souvent décrié jusqu'à un passé récent, n'est plus un gros mot depuis cette folle année électorale. La pratique n'a pas disparu, mais elle a perdu en charge polémique.

Maurice Thorez, à gauche, en 1935
Maurice Thorez, à gauche, en 1935
© AFP - Archives SNARK

Ce sont pourtant plusieurs figures de premier plan qui ont été parachutées cette année. Ce fut le cas de Nathalie Kosciusko-Morizet, longtemps députée de Longjumeau, dans l'Essonne, mais aussi conseillère de Paris dans le XIVe arrondissement avant de briguer la deuxième circonscription, regroupant les Ve, VIe et VIIe arrondissements de Paris. C'est-à-dire, le fief de François Fillon pour l'Assemblée nationale.

Egalement parachuté, cette fois à Marseille, Jean-Luc Mélenchon a pour sa part fait couler moins d'encre pour son parachutage que parce que le leader de la France insoumise se choisissait une circonscription réputée "facile" parce que le FN avait peu de chances d'y parvenir au second tour.

Dans l'histoire politique française du XXème siècle, le parachutage a été particulièrement usité par les partis proches de l'ouvriérisme. Au-delà de la portée institutionnelle du mandat (un député n'est pas censé représenter son territoire mais une ligne politique nationale), la doxa ouvriériste affirmait qu'un défenseur des classes laborieuses pouvait être élu dans n'importe quelle circonscription pour mener son combat.

Parmi les précédents notoires, on peut citer Paul Lafargue, gendre de Karl Marx, qui s'était fait élire en novembre 1891 à Lille aux couleurs du Parti ouvrier français, dont il était une figure forte. Jules Guesde, lui, s'était fait élire à Roubaix à l'issue des législatives de 1893. Roubaix était alors une ville passée sous mandat socialiste peu avant, et donc une circonscription réputée gagnable. C'était aussi le cas d'Ivry-sur-Seine, qui semblait acquise à Maurice Thorez lorsque celui-ci y est missionné par le tout jeune Parti communiste fraîchement sorti du Congrès de Tour. Pourtant, Thorez échoue en 1928 et devra s'y reprendre une deuxième fois, en 1932. Cette fois avec succès.

Si tous les parachutages ne sont pas victorieux, la plupart ont en tous cas en commun de passer pour des batailles plus faciles à mener - voire acquises à la cause. En science politique, on appelle ça les "trajectoires inversées" : c'est du centre, du national, vers le local que s'effectue alors la carrière politique. Souvent, il s'agit de faciliter le démarrage en politique d'un conseiller qui souhaiterait se lancer, ou l'atterrissage d'une personnalité de premier plan qui n'avait plus de mandat.

En général, la terre d'atterrissage est soigneusement choisie par l'état-major partisan. Quitte à faire des vagues en débarquant, autant transformer l'essai. Ce sont donc vers des circonscriptions réputées faciles voire "imperdables", comme on dit, que le choix se porte. Mais le pari peut être risqué malgré tout : si l'objectif apparaissait si facile, une figure locale se projetait probablement à sa conquête. Et c'est alors de l'intérieur que souffle la grogne.

Un cas de déchirements locaux récents : on se souvient qu'à la Rochelle, le socialiste Olivier Falorni s'était maintenu malgré l'arrivée de la voisine Ségolène Royal, présidente de Poitou-Charente, sur ses terres, aux législatives de 2012. On connaît la suite de l'histoire : Falorni, entré en dissidence, justement, n'a rien lâché. Bénéficiant au passage du soutien houleux de Valerie Trierweiler via un tweet resté fameux, il a défait Royal.

Car la notion de parachutage peut parfois s'entendre à petite échelle. Royal assurait ainsi que La Rochelle était bien sur ses terres de Présidente de la région Poitou-Charente. Technocrate proche de Pierre Mauroy dont il fût de tous les cabinets de la mairie de Lille jusqu'à Matignon, Michel Delebarre, lui, avait d'abord été propulsé député dans le Nord du côté de Hazebrouck et Bailleul, avant de briguer la mairie de Dunkerque aux municipales de 1989. A peine 50 kilomètres ? Peut-être, mais ça n'en était pas moins un parachutage dans la parachutage, dont vous pouvez retrouver le récit dans "La Fabrique de l'histoire" le 10 mars 2017 :

Delebarre sera député de la treizième circonscription du Nord jusqu'en 2011, et maire de Dunkerque, à l'autre bout du département, jusqu'en 2010. En 2012, lorsque Claude Guéant, de son côté, s'était présenté dans les Hauts-de-Seine avec l'étiquette UMP pour gagner un siège à l'Assemblée nationale, il a perdu... battu par Thierry Solère, UMP "dissident". Cette année, le même Solère, organisateur de la primaire de la droite et du centre, est toujours "Les Républicains". Mais La République en marche, qui ne lui a opposé aucun candidat, ne cache pas sa proximité pour ce candidat qui a annoncé qu'il pourrait soutenir le gouvernement d'Emmanuel Macron.