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Utérus, joli décolleté ou pedigree d'un mari : le sexisme ordinaire envers les femmes journalistes

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Anne Sinclair posant pour Paris Match dans les coulisses de "Sept sur Sept"
Anne Sinclair posant pour Paris Match dans les coulisses de "Sept sur Sept"
© Corbis - Jean-Laurent Deutsch

En France, dans les années 60, des journalistes mâles de l'ORTF pissaient encore sur les chaussures de leur collègue femme, Danièle Breem, lorsqu'elle intervenait à l'antenne. Un demi-siècle plus tard, entre sexisme bienveillant et "femme de", interviewer un homme politique reste souvent pénible.

Depuis que France Télévisions a annoncé, mercredi 17 mai, qu’Anne-Sophie Lapix remplacerait David Pujadas au 20 heures de France 2 à la rentrée, la journaliste a vu fondre sur elle une pluie de tweets sexistes. La plupart ciblent plus particulièrement Lapix à travers son mari, Arthur Sadoun, qui se trouve diriger Publicis. Ces internautes parient sur l’intervention d’Emmanuel Macron auprès de Delphine Ernotte, la patronne de France télévisions… elle-même cliente du groupe Publicis, lequel s’était prononcé en faveur d’Emmanuel Macron durant la campagne.

Au-delà du bon gros amalgame complotiste comme il en est d’autres sur les réseaux sociaux, la journaliste, pourtant plus connue du grand public que son mari, a soudain été circonscrite en “femme de”. D’ailleurs, de nombreux tweets la rebaptisent “Madame Sadoun”.

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Cette variante de la misogynie ordinaire n’est pas sans précédents envers des femmes journalistes. En 2011, Anne Sinclair s’était vue ramenée au rôle d’attachée de presse de son mari d’alors, Dominique Strauss-Kahn. Alors qu’elle mettait en cause sur son blog le débat sur l’islam lancé par Nicolas Sarkozy, Christian Jacob, patron des députés UMP à l’Assemblée, dénonçait sur RMC la “nouvelle technique de communication de DSK” : passer par sa femme. Marine Le Pen s’était faite plus explicite encore :

M. Strauss-Kahn fait campagne par l'intermédiaire de sa femme, je pense que ce n'est pas au niveau que l'on attend de candidats à la présidentielle.

Les journalistes politiques de sexe féminin ont été plus présentes que jamais durant la campagne présidentielle qui vient de s’achever. Hormis pour le premier débat d’entre-deux tours, une parité scrupuleuse a été tenue par exemple lors des débats télévisés entre candidats, avec Léa Salamé, Anne-Claire Coudray ou Nathalie Saint-Cricq. Pourtant, les remarques sexistes persistent.

Les neurones et la maternité

Ainsi, lors d’un de ces débats télévisés, François Fillon a-t-il assigné Léa Salamé à son rôle de mère pour mieux déprécier son travail de journaliste… parce que mère. Interrogé par Léa Salamé sur un point de son programme sur la Sécurité sociale, il rétorquait, faisant allusion au récent congé maternité de l’intervieweuse :

Je comprends que vous posiez la question, puisque vous avez été absente quelques temps, et je me permets de vous féliciter d’ailleurs, mais j’ai déjà répondu 20 fois, y compris sur ce plateau, à cette question.

Dans le contexte d’un rapport de force qui entoure une telle interview, le petit mot doux de félicitation ne vient pas atténuer le sexisme, mais le déplace dans un registre bien précis : celui du sexisme bienveillant. Au lendemain du débat, le quotidien Libération éclairait cette forme de sexisme, moins frontale et plus difficile à débusquer, avec cet article de psychologie sociale publié par deux chercheurs belges, Marie Sarlet et Benoît Dardenne, en 2012 dont voici un extrait :

L’ambivalence des attitudes envers les femmes découlerait de la coexistence entre deux types de pouvoir : le pouvoir structurel et le pouvoir dyadique. Le premier est celui à travers lequel les hommes dominent aux niveaux des institutions politiques, légales, économiques et religieuses. Ce type de pouvoir renforcerait les attitudes sexistes hostiles envers les femmes.

Le second, le pouvoir dyadique, est originaire de la dépendance des hommes aux femmes (pour les besoins d’intimité et de reproduction) et encouragerait des formes bienveillantes de sexisme (par exemple, la vénération et la protection des femmes). Le sexisme bienveillant serait donc le résultat d’une caractéristique inhérente aux relations entre les hommes et les femmes, leur interdépendance, ce qui souligne la nécessité de considérer le sexisme bienveillant dans la compréhension des relations entre les genres.

Le sexisme bienveillant est une variante du discours machiste. Plus tôt, dans la campagne, la même Anne-Sophie Lapix s’était outrée à l’antenne que le frontiste Florent Philippot gage qu’elle ne prépare pas ses interviews elle-même. Campant l'empathie, il lui avait rétorqué qu'il s'inquiétait qu'elle ne soit pas mieux épaulée. Pour Lapix, le numéro 2 du FN n’aurait pas parlé ainsi à un intervieweur homme. C’est à partir de ce moment-là qu’elle s’est retrouvée dans le viseur de nombreux comptes twitter, qui plus tard se mettront donc à cibler “Madame Sadoun”.

Quand des journalistes pissaient sur les chaussures de leur collègue femme

Professeure en science de la communication et membre du Haut conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes, Marlène Coullomb-Gully estime qu’il est toujours vrai que, lorsqu’une femme accède à un poste, à l’instar de Lapix au 20 heures, on lui “cherche des poux dans la tête”, là où un homme n’aurait pas été passé au crible pour les mêmes raisons. Parmi ces prétextes invoqués, l’enfant ou le mari figurent toujours en bonne place.

Mais il n’en a pas toujours été ainsi : dans son livre Huit femmes sur un plateau, Marlène Coullomb-Gully s’intéresse au parcours des pionnières du journalisme. De Danielle Breem, première journaliste à l’Assemblée nationale arrivée en 1955 à la rédaction de l’ORTF, la chercheuse raconte que lorsqu'elle s’installait dans la cabine du speaker, les journalistes mâles qui l’entouraient urinaient sur ses chaussures.

Anne Sinclair lui a encore confié qu’elle avait un jour proposé de cirer les chaussures de Jean-François Kahn sur un plateau télé. Quant à Michèle Cotta, le journal Combat, où elle a commencé, lui a d’abord interdit de signer de son vrai nom qui trahissait son genre.

Toutes ont essuyé attaques misogynes et atavismes déplacés, mais sans forcément être ramenées à leur utérus ou leur alliance. Pour la bonne raison que les pionnières, qui s’appelaient Danièle Breem ou Jacqueline Baudrier (qui présentera le fameux débat télévisé entre Giscard et Mitterrand le 10 mai 1974), étaient pour la plupart célibataires, sans enfants :

On ne pouvait pas chercher l’homme derrière Breem ou Baudrier comme on le fait aujourd’hui derrière Anne-Sophie Lapix pour la bonne raison qu’il n’y avait pas d’homme derrière elle. En tous cas pas UN homme. A Breem, on a justement reproché d’être une "Marie-couche-toi-là". A d’autres, de jouer sur les codes masculins. A l’époque, elles avaient intégré que pour réussir, il fallait être atypique.

Dans les archives radiophonique qu'on garde de Jacqueline Baudrier, elle n'étrille guère l'ORTF pour son machisme, mais bien davantage la télévision, dont elle estime qu'elle a longtemps été "pas mûre pour les femmes". Baudrier vouvoyait tout le monde hormis Léon Zitrone, et c'est elle qui a mis le pied à l'étrier à Bernard Pivot. Ecoutez-la évoquer ses débuts dans son métier au micro de Jacques Chancel sur France Inter, dans l'émission "Radioscopie" le 6 janvier 1976. A l'époque, Jacqueline Baudrier présidait Radio France depuis un an :

Jacqueline Baudrier, invitée de "Radioscopie" le 6 janvier 1976 sur France Inter

56 min

Première femme à diriger une rubrique au journal Le Monde, Yvonne Baby revenait sur ses souvenirs de journalisme dans l’émission Hors Champ sur France Culture le 18 décembre 2015 :

A la génération suivante, Michèle Cotta, Anne Sinclair ou Christine Ockrent s’inscriront dans leur pas. Mais elles auront des enfants et renoueront en partie avec le registre d’une féminité plus exacerbée, tout en continuant à essuyer les plâtres. Dans son livre Huit femmes sur un plateau, Marlène Coullomb-Gully a choisi ce passage d'un papier du Canard Enchaîné le 7 juillet 1997 pour ouvrir le chapitre consacré à Anne Sinclair :

À grands battements de paupières et à la force des pupilles, elle vous transforme n’importe quel débat politique en cérémonie du thé au Ritz.

Jolie robe et main dans les cheveux

Trente ans plus tard, le plâtre n’était visiblement toujours pas sec : en 2015, quarante femmes journalistes amenées à couvrir l’actualité politique s’étaient unies en un Manifeste paru dans Libération, «Nous, femmes journalistes politiques et victimes de sexisme...» qui commence par ces deux paragraphes :

Nous ne sommes pas la Génération Giroud. Au tournant des années 70, la cofondatrice et rédactrice en chef de l’Express, première femme à diriger un grand hebdomadaire généraliste, avait mis le pied à l’étrier d’une flopée de ses jeunes et belles congénères. Entre cliché machiste et efficacité éditoriale, Françoise Giroud était alors persuadée que les hommes politiques se dévoileraient plus facilement face à des femmes. Quarante ans plus tard, nous, la génération de femmes journalistes chargées de couvrir la politique française sous les présidences Sarkozy et Hollande, vivons au quotidien cette ambiguïté, souvent entretenue par les hommes politiques.

Aux "Quatre-Colonnes", la petite salle où circulent députés et bons mots au cœur de l’Assemblée nationale, c’est un député qui nous accueille par un sonore  : "Ah mais vous faites le tapin, vous attendez le client." Ou un autre qui nous passe la main dans les cheveux en se réjouissant du retour du printemps. Au Sénat, c’est un parlementaire qui déplore que nous portions un col roulé et pas un décolleté. C’est un candidat à la primaire face à une grappe de micros masculins qui décide de nous répondre un jour d’été "parce que elle, elle porte une jolie robe". C’est aussi l’étoile montante d’un parti qui insiste pour nous voir le soir, hors des lieux et des horaires du pouvoir. Dans le huis clos d’un bureau de député, c’est un élu dont les avances ne s’arrêteront qu’avec la menace d’une main courante pour harcèlement.

Entre deux guerres, 2% de femmes journalistes en France contre 17% aux Etats-Unis

Cette persistance de la misogynie dans les médias est évidemment une caisse de résonance du sexisme dans le reste de la société. Mais il raconte aussi une féminisation tardive du journalisme en France. Avant 1950, l’historien Christian Delporte ne liste que 2% de femmes dans le journalisme, soit 18 femmes sur 920 personnes citées dans Les journalistes en France, 1880-1950. D’autres pays sont bien plus en avance : le Bureau International du Travail indique dans une étude de 1928 que les femmes journalistes sont 2,5% en Allemagne et 2% en France… mais déjà 7,7% en Grande-Bretagne et surtout 17% aux Etats-Unis.

Femme journaliste a longtemps constitué une audace. D’ailleurs, l’une des toutes premières, bien avant le petit écran et la starisation qui est allé de pair, avait baptisé son titre La Fronde. Ce sera le premier journal féministe. C’est Marguerite Durand, jusqu’alors journaliste au Figaro, qui l’avait créé en 1897, dans un local du IXe arrondissement, à Paris. La Fronde paraîtra tous les jours jusqu’en 1903.

En octobre 1991, France Culture consacrait deux émissions de “Profils perdus” à Marguerite Durand, cette pionnière :

A l'époque de La Fronde, un conseiller ministériel avait eu cette saillie :

Le premier mérite d’un journaliste est d’être curieux ; son devoir ensuite est d’être bavard. Or ceux-là mêmes qui doutaient de la réussite de La Fronde n’affirment-ils pas à qui peut l’entendre que les deux pires défauts des femmes sont : la curiosité et le bavardage. Défauts dans la vie privée ? Peut-être. En tout cas qualités quand on doit par profession renseigner ses contemporains.

C'était il y a un siècle.

archives Ina - Radio France

A LIRE : "Les médias sont-ils sexués ?", par Patrick Eveno.

archives Ina - Radio France