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V.S. Naipaul : "C'était un dur voyage l'apprentissage de l'écriture"

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V.S. Naipaul à Paris en 1992
V.S. Naipaul à Paris en 1992
© Getty - Marc GANTIER/Gamma-Rapho via Getty Images

Disparition. Il était prix Nobel de littérature. Controversé pour ses prises de position sur l'Islam, les femmes ou encore les homosexuels, l'écrivain britannique V.S. Naipaul est mort le 11 août. Il y a quinze ans, il était venu parler sur France Culture de son travail et de sa volonté d'être "un pur écrivain".

On le connaissait plutôt sous la signature V. S. Naipaul. Sir Vidiadhar Surajprasad Naipaul (il avait été fait chevalier par la reine d'Angleterre...), prix Nobel de littérature 2001, est mort le 11 août 2018 à Londres. Il avait 85 ans, et malgré la réception du plus prestigieux des prix littéraires, restait relativement peu connu au bataillon des écrivains célébrés par le grand public. 

A l'approche de la quarantaine, la désillusion et l'épuisement s'étaient exprimés chez moi à travers un rêve : celui de la tête qui explosait. Je rêvais d'un bruit dans ma tête si fort et si long que j'avais la certitude, avec ce qui survivait de mon cerveau, que celui-ci ne pourrait pas survivre, que c'était la mort. A présent, la cinquantaine un peu passée, après ma maladie, après avoir quitté le pavillon du manoir et mis un terme à cette phase de ma vie, je commençais à être tiré du sommeil par l'idée de la mort, de la fin des choses.                
V. S. Naipaul, extrait de L'Enigme de l'arrivée, 1987

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Sexisme, homophobie, islamophobie : des prises de position sulfureuses

Dès 2001, le choix de l'écrivain britannique Naipaul par l'académie suédoise avait été controversé, comme le prouve ce coup de gueule de Pascale Casanova publié dans Le Monde diplomatique en décembre 2001. La critique littéraire reprochait notamment à l'écrivain, né à Trinidad en 1932 et émigré à Londres en 1950, de n'avoir rien inventé sur le plan littéraire, de défendre une idéologie islamophobe et d'avoir renié toute attache avec son passé : "Naipaul est en effet entièrement identifié aux valeurs britanniques, tout entier dévoué à la défense et à l’illustration de leur grandeur.

Des propos misogynes tenus par Naipaul en 2001 dans le quotidien londonien Evening Standard avaient également fait polémique et entaché sa réputation, ainsi que des prises de position homophobes rapportées par Le Monde (qui l'avait qualifié d'"insulteur public") en 2011 : "[En 2001], il met sa détestation de l'écrivain E. M. Forster (1879-1970) et de l'économiste John Maynard Keynes (1883-1946) sur le  compte de leur homosexualité, écrivait la journaliste Raphaëlle Leyris, Plus qu'un trésor national, V. S. Naipaul reste, au Royaume-Uni et au-delà, le sujet quasi continuel de débats, invectives, tribunes de  presse..."

Originaire du Nord de l'Inde - sa famille avait immigré à Trinidad lorsque les Anglais avaient commencé à aller chercher des travailleurs indiens pour remplacer les esclaves -, Naipaul avait inauguré sa carrière d'écrivain par des récits et des nouvelles, avant de réaliser des reportages - notamment sur l'islam, et sur son pays l'Inde - puis des œuvres de fiction. Ses premiers écrits, Le Masseur mystique (1957), et son autobiographie Une maison pour Monsieur Biswas (1961, l'une de ses œuvres majeures) évoquent la ville de ses origines, Trinidad, la question de la misère, et celle de la difficile intégration des immigrants des Caraïbes.  

Naipaul aura écrit une trentaine d'ouvrages, traitant notamment de la question du déracinement, des sociétés post-coloniales, du tiers-mondisme occidental et de l'Islam à sa façon, revendiquant son opposition à la bien-pensance et s'attirant de multiples inimitiés. 

"Je désirais être écrivain, mais ce désir s'accompagnait de la conscience que la littérature qui m'avait inspiré venait d'un autre monde, très éloigné du nôtre." V. S. Naipaul sur France Culture

En janvier 2003, deux ans après avoir reçu le prix Nobel, Naipaul, si réticent à se livrer aux journalistes, était venu sur notre antenne raconter notamment la manière dont était née sa vocation d'écrivain, et comment il envisageait cette fonction de manière quasi "absolutiste". C'était dans l'émission "Surpris par la nuit", au micro de Marc Kravetz, à l'occasion de la parution en français de son dernier roman La Moitié d'une vie :

VS Naipaul : un pur écrivain, émission "Surpris par la nuit", 16/01/2003

1h 30

Autodidacte improvisé journaliste, le père de Naipaul partageait avec lui de larges extraits de ses lectures. Dans cette émission, Naipaul rendait hommage à la "qualité épique" de l'écriture paternelle, estimant qu'elle l'avait façonné :

L'écriture épique se construit détail par détail, elle célèbre le monde naturel, elle célèbre des actes élémentaires comme préparer de la nourriture, manger, elle célèbre une espèce de pureté des paysages... Il y a tout cela dans l'écriture de mon père. [...] Cela m'a donné un idéal de l'écriture. Je dirais que mon père écrivait comme Gogol, et aussi comme le Tolstoï des dernières œuvres. [...] Ma manière d'écrire a été façonnée par les histoires que mon père avait écrites. Ce que je devais faire c'était découvrir mon matériel, c'est la chose la plus importante pour un écrivain. Quand vous êtes très jeune vous ne voyez pas le matériel qui est très près de vous, c'est-à-dire vos ancêtres, votre enfance, le paysage de votre jeunesse. Vous ne pouvez pas le voir. Il faut s'acheminer vers cette connaissance. Plus tard il faut comprendre que le monde extérieur a été attiré dans votre orbite : le monde en dehors de votre enfance, en dehors de l'endroit où vous êtes né. Il faut comprendre que votre vie s'étend sur plusieurs pays, plusieurs continents, et il faut trouver un moyen de façonner cette idée pour en faire votre œuvre, votre unité. Cela demande beaucoup d'efforts. C'était un dur voyage, l'apprentissage de l'écriture, je ne saurais expliquer à quelqu'un comment y arriver.

Dans son discours de réception du prix Nobel, l'écrivain disait être "la somme de [s]es livres", soulignant qu'aucun de ses ouvrages n'était à même d'exprimer à lui seul "le voyage intellectuel, social, historique" qu'il avait fait : "On ne peut pas prendre un de mes premiers livres et dire 'celui-là exprime tout', parce que celui-là donne à voir un homme toujours dans une sorte d'obscurité. Comme je l'ai écrit, l'obscurité s'est éclaircie de plus en plus. [...] C'est beaucoup de demander aux gens de prendre en considération tout le travail qui a été fait, mais c'est cela que j'aimerais."

Naipaul revendiquait également son "absolutisme" dans l'ambition d'écrire : 

Je ne peux pas m'imaginer en train de faire un autre travail. Même dans les heures les plus sombres de ma vie, lorsque j'avais besoin d'argent, je ne pouvais pas m'imaginer devenir un diplomate, un docteur... je ne pouvais pas le faire. Ce désir d'être écrivain qui m'est venu quand j'étais très jeune, a été la chose la plus importante de ma vie. [...] Je n'ai pas d'autre source d'amour propre.

Au début de La Grande table d'été de ce 13 août, Romain de Becdelievre s'entretenait avec le journaliste et romancier Marc Weitzmann à propos de Naipaul. Il y était question de la notion d'étrangeté et d'hybridation, mais aussi des voyages en Inde, aux Caraïbes et en Afrique de l'écrivain, et de son regard sur l'état chaotique des sociétés post-coloniales.

Marc Weitzmann sur l'écrivain Naipaul, La Grande table d'été, 13/08/2018

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