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Va-t-on se réveiller moins libres ? Avec Barbara Romagnan, Vincent Delhomme, Anastasia Colosimo...

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Va-t-on se réveiller moins libres ?
Va-t-on se réveiller moins libres ?
© Getty - Peter Cade / Stone

la Revue de presse des idées. Depuis plus de trois mois maintenant, nous acceptons une restriction significative de nos libertés, afin d’endiguer la propagation du virus. Le but est noble et le remède nécessaire. Mais nombre de commentateurs craignent que le régime d’exception ne se transforme en règle.

Ça commence par une petite histoire, racontée par l’ancienne députée socialiste Barbara Romagnan, dans sa chronique "État de restrictions" qui paraît dans l’Humanité :

"J’ai une amie professionnelle de santé qui se lève tôt tous les matins. […] Il y a peu, elle sortait de son travail pour rentrer sagement se confiner chez elle quand elle est tombée sur une boulangerie ouverte sans file d’attente. Elle s’arrête pour acheter son pain et éviter à sa famille de ressortir pour faire cette course. Juste après avoir réglé elle a été prise de panique en voyant une voiture de police, s’inquiétant d’un contrôle. En effet, elle n’avait pas son autorisation dérogatoire de déplacement pour faire les courses de première nécessité, la case 2 sur le document.

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Avant le confinement et les nouvelles règles, elle ne réagissait jamais comme cela. Pas de quoi fouetter un chat, me direz-vous. Certes, d’autant plus qu’elle n’a pas été contrôlée. […] Il n’en reste pas moins que cette inquiétude de mon amie, alors même qu’elle va simplement acheter son pain, est révélatrice de quelque chose de grave qui nous menace tous"

Ainsi, la peur d’acheter son pain sans attestation a été, pour cette femme, une intériorisation de la contrainte, une perte d’autonomie critique. Telle est cette chose grave qui nous menace : "L’état d’urgence n’est pas simplement dans la société mais de plus en plus s’installe dans nos têtes. Qu’ils soient légitimes ou pas, on s’habitue à accepter les restrictions à nos ­déplacements, aux contrôles, à devoir avoir une autorisation pour nos déplacements, on ne discute pas des mesures, ou moins qu’on ne l’aurait fait précédemment, et petit à petit la démocratie s’éteint".

Un effet cliquet ?

Cette morale, me direz-vous, n’a plus lieu d’être. L’attestation dérogatoire n’est plus de mise que pour les trajets supérieurs à 100 kilomètres. Mais elle permet de comprendre un processus qui a sans doute toujours cours. C’est en tous les cas ce que pense Vincent Delhomme, du think tank "Génération libre", dans Le Point. S’il lui semble évident que les restrictions les plus flagrantes aux libertés de se déplacer et de se rassembler seront levées, le doute persiste sur d’autres sujets : "Nous sommes plus inquiets s'agissant des aspects moins visibles de l'état d'urgence sanitaire, comme le recul toujours plus poussé des droits du Parlement ou la collecte des données personnelles des citoyens".

Pour lui, la France se situe sans aucun doute dans le peloton de tête des pays les plus restrictifs en Europe_, "la France a aussi été précocement et massivement touchée par le virus, il est donc assez logique que les mesures prises aient été plus fortes qu'à d'autres endroits. Il semble, par contre, que le retour à la normale s'opère plus lentement que dans d'autres pays. Là encore, il est important que la population comprenne pourquoi c'est le cas"_.

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La santé avant tout ?

Dans Le Monde, la philosophe Monique Canto-Sperber enjoint ses lecteurs à "rester des citoyens engagés et critiques" malgré l’urgence sanitaire. C’est dans les moments de crise qu’il faut veiller à garder un bon équilibre entre liberté et sécurité :

"Deux exigences doivent prévaloir : que la restriction de liberté soit d’une efficacité avérée en termes de sécurité ; qu’elle ne compromette pas jusqu’au sens même du fait d’être libre (pour pousser les choses à l’extrême : être confiné à vie pour éviter d’être un jour contaminé serait renoncer totalement à la liberté)".

Le philosophe italien Giorgio Agamben, quant à lui, va même plus loin, dans la rubrique "Une voix" qu’il tient pour la maison d'édition Quodlibet. A ses yeux, un "nouveau paradigme de gouvernement des hommes et des choses" se met en place, alors qu’on ne semble nous inquiéter que pour notre santé :

"Ce qui frappe dans les réactions aux dispositifs d’exception qui ont été mis en place dans notre pays (et non seulement dans celui-ci), c’est l’incapacité de les observer au-delà du contexte immédiat dans lequel ils semblent opérer". Nous vivons en effet, selon Agamben, un changement de paradigme politique. En reprenant les travaux de l’historien de la santé français Patrick Zylberman (auteur de Tempêtes microbiennes publié chez Gallimard en 2013), il dénonce le glissement opéré par le dispositif sanitaire : "_Le citoyen n'a plus un droit à la santé (_health safety), mais devient juridiquement obligé à la santé (biosecurity)".

Agamben déplore les limitations de liberté, acceptées notamment par une gauche habituellement revendicatrice de droits, la virtualisation de l’université, la disparition des visages derrière les masques sanitaires, l’accentuation du contrôle à travers des dispositifs digitaux et l’interdiction des rassemblements : les religions auraient légué à la société "l’idée apocalyptique d’une fin du monde".

La dénonciation d’une telle transformation est sans appel, tant Agamben trouve inhumaine la nouvelle direction que semble avoir prise la société : "Après que la politique a été remplacée par l’économie, à présent même celle-ci, pour pouvoir gouverner, devra s’intégrer au nouveau paradigme de biosécurité, auquel toutes les autres exigences devront être sacrifiées".

Traçage numérique 

L’une des atteintes possibles à la liberté réside dans les applications de traçage ayant pour but de stopper la contamination. Mais pour la chercheuse en théorie politique Anastasia Colosimo, si la crise engendre des comportements liberticides, ce n’est pas forcément dans l’usage de ces applications qu’il faut les chercher : "Dans les divers pays qui y ont recouru de manière systématique, les mesures de confinement ont été moins drastiques, et l’endiguement de la contagion plus notable qu’ailleurs. Dans les démocraties européennes, ce fait n’a pourtant pas manqué de trouver des détracteurs criant à l’atteinte fondamentale aux droits de la personne que causerait l’instauration d’une telle mesure par des États forcément malveillants […] cette crainte ressort au mieux puérile et naïve".

"Annoncé comme limité dans sa temporalité, neutralisé dans son étendue, anonyme dans son fonctionnement et à la condition expresse que les données soient sécurisées, de préférence stockées de façon décentralisée sur le modèle allemand et à terme effacées, le traçage numérique peut être un bon instrument pour retrouver plus vite d’autres libertés dont celle, par exemple, d’aller et venir. Le plus paradoxal chez ces «mutins de Panurge» (Muray) est qu’ils confient un nombre incalculable d’informations autrement plus intimes aux Gafa, avec lesquels aucun gouvernement ne peut rivaliser en termes de collecte ou de traitement, et cela sans qu’ils ne s’en émeuvent outre mesure".

Le vrai danger qui pèse sur les libertés publiques est, selon elle, la pérennisation de mesures d’exception : "De nombreuses législations décidées dans l’urgence pour parer à la menace djihadiste dans la suite des récentes vagues d’attentats ont été ainsi versées dans le droit commun et ce précédent n’a rien de rassurant. On ne saurait non plus ignorer que l’on peut vite oublier le goût des libertés perdues au point de ne plus nous souvenir en quoi elles consistaient, comme c’est le cas notamment pour la liberté d’expression, une nouvelle fois terriblement endommagée par la loi Avia tout juste adoptée par le Parlement".

Et elle poursuit : "Plus généralement, les nouvelles normes sont solidaires d’un basculement de nos sociétés vers le nombre et le calcul, la multitude et la statistique. Ce qui implique qu’après trois siècles voués à l’idéal de l’émancipation, se profile une ère où la surveillance généralisée sera vue comme l’outil de puissance ultime. Il faut bien sûr résister à ce mouvement, mais il me paraît indéniable". 

Menace invisible

De la même manière que la menace du virus est invisible, celle d’un glissement progressif vers une société plus liberticide ne se voit pas au premier coup d’œil. Notamment s’il est justifié par un discours moral et juste.

Emmanuel Alloa, professeur en esthétique et philosophie de l’art, craint ainsi qu’il ne soit plus possible de remettre en cause certains dogmes qui passent pour évidents : "L’un des plus grands risques auxquels nous faisons face, aujourd’hui, c’est que s’installe durablement un nouveau discours de nécessité. Celui qui porte sur la signification et les causes profondes du virus, mais aussi sur les réponses simplistes que celui-ci exigerait (les fameux « il n’y a qu’à… »).

C’est là en effet que résident les effets liberticides les plus pernicieux, car ils installent durablement le sentiment que la voie est toute tracée, dans un sens comme dans un autre. Des remèdes et des prescriptions qui, nécessaires et incontournables, n’admettraient aucune contradiction”.

Le danger, invisible, est comme souvent de perdre insensiblement la bonne mesure entre liberté et sécurité.

Matthieu Garrigou-Lagrange, Didier Pinaud, et l’équipe de la Compagnie des Oeuvres