Publicité

Vacances : dis-moi où tu pars, je te dirai qui tu es

Par
Yves Montand en août 1988 à Saint-Paul de Vence
Yves Montand en août 1988 à Saint-Paul de Vence
© Getty - Patrick Siccoli/Gamma-Rapho

Etes-vous plutôt piscine à bulles et buffet à volonté comme Edgar Morin, virée en Irlande en roulotte avec Françoise Sagan ou sortie en barque avec Marie Curie à Sorbonne plage ?

Il existe en face de l’île de Bréhat, du côté de Ploubazlanec dans les Côtes d’Armor, un petit coin de Bretagne qu’on appelait hier “Sorbonne plage”. Certains habitants du coin a conservé l’appellation, même si la tribu s’est un peu clairsemée. Cette tribu regroupait le meilleur du nucléaire français, quelques universitaires et intellectuels de renom dans les années 30, qui s’était greffés sur les Langevin, Curie, Joliot et consorts. A eux tous, il avaient investi les environs après un coup de coeur, celui du physiologiste Louis Lapicque qui découvrira, un peu avant 1900, ce coin de Bretagne appelé L'Arcouest où les terrains sont encore abordables. “Mais c'est quand Charles Seignobos [historien et président de la Ligue des Droits de l’homme NDLR] est arrivé que tout a démarré. Marie Curie, qui y venait depuis 1912, a ainsi fait bâtir la maison dans les années 20", racontait ainsi Pierre Joliot, son petit-fils au Télégramme de Brest.

Réunis par un idéal dreyfusard et humaniste, ils y investissaient l’été, en bande, ce littoral d’où l’on peut gagner à marée haute en barque un chapelet de minuscules îles où le gratin de la science française jouait aux gendarmes et aux voleurs, toutes générations confondues. Il reste quelques traces de ces vacances de Marie Curie et du reste de “la colonie de l’Arcouëst”, dont témoignaient Pierre Joliot et Hélène Langevin-Curie en 2009 : des maisons toujours occupées, l’été, par les héritiers de ces scientifiques de renom, et aussi une vidéo de 6 minutes retrouvée par la Cinémathèque de Bretagne. Sur ces images, vous pourrez deviner “à l’arrière avec un chapeau”, Marie Curie en train de ramer, ou encore Irène Joliot-Curie, elle aussi Prix Nobel et première femme à entrer dans un gouvernement en France en 1936 .

Publicité

En savoir plus : Sorbonne-plage

Aujourd’hui, le petit-fils de Marie Curie, Pierre Joliot, lui-même scientifique et octogénaire, occupe toujours cette maison et raconte volontiers ces étés de l’entre-deux-guerres où, du 14 juillet à fin septembre, culture, plein air, et engagement à gauche s’enracinaient sur ces blocs de granit. Ceux-là et pas ailleurs. Car le choix d’une destination de vacances, s'il puise parfois dans le hasard, raconte néanmoins des choses. 

Claude François au Sénégal en octobre 1977
Claude François au Sénégal en octobre 1977
© Getty - James Andanson

La mort des "juilletistes"

Bien davantage en tous cas que le distingo traditionnel entre “juillettistes” et “aoûtiens”, qui est aujourd’hui largement périmé. Il y a encore trente ans, le mois d’août était traditionnellement plutôt celui des classes les plus populaires, mais les rares sociologues à travailler sur les vacances et le tourisme constatent que la différence est plutôt allée en s’émoussant et il serait bien difficile de dire d’un vacancier qui il est en fonction de ses dates de vacances. Même dans le bâtiment, certains chantiers se poursuivent aujourd’hui durant ce qui était hier la sacro-sainte pause du mois d’août… à l’exception du 15 août, toujours rigoureusement chômé. Il n’y a plus guère de différence entre les deux mois d'été, de Ramatuelle à à l’île d’Oléron, en passant par la côte normande, méconnaissable de début juillet jusqu’à fin août. Le petit port de Trouville par exemple, gonfle à la belle saison de 8 000 habitants à l’année pour atteindre 100 000 estivants. Dont Marguerite Duras, qui prisera Les Roches noires pratiquement jusqu’à sa mort, en 1996. Ecoutez-la évoquer ce petit port d’attache qu’elle, l’écrivaine née en Indochine, s’était trouvé dans le sillage de Marcel Proust :

Marguerite Duras dans "La vie secrète des provinciaux", "Un séjour à Balbec" le 29/12/1964

2 min

Si cela reste à peine perceptible à Trouville qui fait le plein tout l’été, la seule différence notable que les statistiques de l’INSEE mettent en valeur entre juillet et août : le mois d’août tend à rester traditionnellement un mois plus familial, où les vacances à la plage s’imposent alors qu’en juillet, les destinations deviennent plus diversifiées. Ainsi, 11% des Français, souvent parmi les milieux plus confortables, choisissent-ils désormais de visiter des villes, là où le tourisme urbain était statistiquement inexistant il y a vingt ans. Ce nouveau tourisme va en fait de pair avec des vacances qui se font plus morcelées et plus le vacancier est riche, plus il picore. Au point d’être moins fidèle : seulement 20% de ceux qui signent pour la même destination aujourd’hui, alors qu’un vacancier sur deux, dans les années 80, retrouvait son transat où il l’avait laissé l’été précédent.

Car en matière de vacances, c’est le transat qui reste de mise. Si, comme Françoise Sagan qui projetait à l'été 1972 une virée en Irlande avec son fils et des amis, vous privilégiez des vacances itinérantes, sachez que vous n’êtes pas représentatif : plus de 9 Français sur 10, parmi ceux qui partent, préfèrent s’installer quelque part. Pour la majorité et notamment les catégories sociales populaires, le tourisme est essentiellement villégiature, explique Bertrand Réau, auteur de Sociologie du tourisme à La Découverte : "S'il y a bien déplacement, il s’agit de se rendre d’un point à un autre pour y séjourner". L’ailleurs est aujourd’hui relatif, rappelle Saskia Cousin, l’anthropologue qui signe avec lui l'un des rares titres de sciences sociales consacré aux vacances : ”La notion d’ailleurs est relative : elle dépend de l’expérience, de la catégorie socioprofessionnelle. C’est une idée qui évolue. Pour certains, c’est Cancún ou Zanzibar, pour d’autres l’Ardèche. Ce n’est pas la distance qui la détermine ou qui rend l’idée forcément désirable. Il faut savoir que les séjours de découverte ne représentent que 10 % des réservations.

Françoise Sagan et ses projets de vacances pour l'été, interview diffusée le 25/08/1972

56 sec

François Mauriac ne risquait pas de faire partie de la tribu de Sagan pour cette virée irlandaise : l’écrivain se piquait de détester les vacances. En août 1965, il affirmait, toujours sur France Culture, se contenter d’aller “dans ses maisons” pour la seule raison que “c’est ce qui se fait dans les familles”: "Si je m’écoutais je ne bougerais pas mais on est tributaires de certaines habitudes quand on appartient à une famille ; je le fais parce que c’est comme ça, parce que nous sommes un wagon accroché à un train et qu’il faut faire ce qui se fait dans les familles.” Chaque mois de septembre, Mauriac gagnait Malagar, son fief d’Aquitaine, dans un pli de la Garonne : “J’irai dans mes maisons mais dans ces maisons je mènerai exactement la même vie que je mène ici, qui est de lire et d’écrire un peu.” 

François Mauriac et ses vacances dans "'Figures libres" le 23 août 1965

2 min

Simone de La Brosse et Amanda Langlet dans "Pauline à la plage" (1983)
Simone de La Brosse et Amanda Langlet dans "Pauline à la plage" (1983)
- Eric Rohmer

Comme Mauriac hier, les Français qui possèdent une résidence secondaire vont plus volontiers sur leurs terre l’été - la France en compte 3,3 millions, soit douze fois plus qu’en Allemagne et un record mondial. L’image de la maison de villégiature reste très enracinée dans l’imaginaire collectif des vacances et pour tourner Pauline à la plage- (sorti en 1983), le cinéaste Eric Rohmer avait confié à son assistante le soin de chercher le cadre idéal. C’est-à-dire celui qui porterait le mieux à l’écran cette intrigue de marivaudage estival sur la côte normande. Presque un personnage en soi, cette maison que l’assistante trouvera finalement dans sa famille, et à laquelle Rohmer ajoutera quelques détails bien sentis, "quelques petits fauteuils en rotin" par exemple :

Eric Rohmer dans "Le cinéma des cinéastes" le 27/03/1983 sur la maison de "Pauline à la plage"

1 min

Au Club Med en Guadeloupe, "ce boire et manger à volonté à gogo, comme le sein maternel"
Au Club Med en Guadeloupe, "ce boire et manger à volonté à gogo, comme le sein maternel"
© Getty - Boris Spremo/Toronto Star

Pour Edgar Morin, "à gogo au sein maternel"

Mais les propriétaires ne sont pas les seuls à échapper ainsi à l’industrie du tourisme : en France, dans leur grande majorité, ceux qui partent visitent plus volontiers la famille et les amis qu’ils ne louent une maison de vacances ou un bungalow en camping. Les réservations sont aujourd’hui marginales chez les vacanciers français. Sept destinations de vacances sur dix échappent carrément au secteur marchand. Car même le camping, qui est monté en gamme pour proposer toujours plus d’animations, d’équipements et de confort, est devenu relativement coûteux, même s’il reste moins cher qu’un séjour tout compris en village vacances. Imaginez-vous Edgar Morin en goguette au Club Med ? C’est pourtant la formule que le sociologue avait retenue, durant l’été qui suivra mai 68. Dans les archives de France Culture, vous pouvez l’écouter raconter cette expérience de ce que Morin appelle “ce boire et manger à volonté à gogo, comme le sein maternel”. C’était le 7 juillet 1969, douze ans après la création du Club Méditerranée par le Belge Gérard Blitz :

Edgar Morin au Club Med, le 7 juillet 1969

59 sec

D’après les statistiques de l’INSEE les vacances au vert, Lubéron ou Périgord, mais aussi Ardèche et Cévennes, semblent davantage prisées par les classes moyennes et supérieures, tandis que la mer séduit plus large, de l’île de Ré où venait hier Jacques Lacan aux campings des Landes en passant par les grands ensembles de la Grande Motte, capitale de l’industrie des loisirs inventée sur des marécages dans les années 70 par l’architecte Jean Balladur à la demande de l’Etat qui souhaitait des solutions au tourisme de masse.

A trois heures de Palavas, la Provence attire de longue date des vacanciers plus fortunés, loin du béton et des haut-parleurs, à l’abri des canisses et des murs chauds des bastides. Sans que ça n’ait pour autant fait grincer ici ou là : dans les archives de la radio publique, on retrouve par exemple un reportage de 1959 à Saint-Paul-de-Vence, petite bourgade méconnaissable l’été où venaient Montant et Signoret, mais aussi le pédagogue Célestin Freinet, Jacques Prévert, Marc Chagall ou encore James Baldwin qui passera les dernières dix-sept années de sa vie dans un mas de la campagne saint-pauloise. 

Saint-Paul de Vence et les vedettes en famille, le 08/08/1959 dans "Paris vous parle"

4 min

Dans cette petite société estivale, on touche de près l’entre-soi. Et aujourd’hui, les vacances racontent d’abord des disparités sociales, et les écarts dans le budget alloué aux loisirs au creux de l’été n’ont jamais été aussi profonds qu’aujourd’hui, quand 86% des cadres supérieurs touchant plus de trois mille euros par mois mettent les voiles l’été tandis que, chez ceux qui touchent 1200 euros ou moins, ils ne sont plus que 40% à partir en vacances, souvent en épargnant durant l’année. Avec le numérique et le low-cost, les réservations de dernière minute ont gagné du terrain et on guette l’aubaine de dernière minute même si en fait, “quand on est pauvre, plus on attend plus on finit en général par ne pas partir du tout”, nuance Pierre Périer, sociologue et professeur en Sciences de l'éducation à l'université de Haute-Bretagne.

"Congés" ou "vacances" ?

Collectivement, le départ en vacances reste pourtant très valorisé. Avez-vous remarqué qu’on ne disait plus jamais “prendre des congés” mais plutôt “partir en vacances” ? Cette nouvelle façon de parler a beau sembler complètement digérée, elle est en fait assez récente, puisque les congés payés eux-mêmes ont une histoire courte : celle du Front populaire bien sûr, qui octroyait deux semaines aux salariés sitôt élu, en 1936. 

Archive INA : Lieux de mémoire - 1936, l'embellie des congés payés - France Culture 30/07/1998

3 min

A l’époque, il n’est pourtant pas franchement question de partir en vacances : ces images d’Epinal sur les plages du littoral français, maillot de bain et grain à la Doisneau, portent surtout la trace d’escapades à la journée. Il y avait bien à l’époque quelques rupins à s’installer sur le littoral normand, débarquant à la mi-juillet avec enfants et personnel de maison. Mais l’essentiel des vacanciers de l’entre-deux-guerres arrivait par le train du matin pour revenir le soir, quand ils ne s’échappaient pas à vélo. Quatre-vingts ans plus tard, ce tourisme-là existe toujours, escapades de proximité, jardin à la campagne en guise de quartiers d’été ou allers-retours express à la mer “en croisant les doigts pour que la voiture tienne le coup”, explique le sociologue Pierre Périer qui travaille plus particulièrement sur cette fracture entre “ceux qui partent” et ceux qui restent. Longtemps, les Français n’ont jamais pris autant de vacances. Un barbarisme appelé “taux de départ en vacances” a ainsi permis de mesurer qu’en un peu moins d’un demi-siècle, les vacanciers avaient doublé, passant de 31% (en 1951) à 60% des Français (en 1989). Une tendance qu’il faut désormais regarder au passé : cette vague s’était fracassée sur la crise économique du tournant du siècle, les départs en vacances marquant le pas avant de s’effondrer proprement en 2008.