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Vaccin contre la Covid-19 : quand un scientifique devient cobaye

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La mise au point d'un vaccin contre la Covid-19 apparait comme la meilleure solution pour mettre un terme à la pandémie.
La mise au point d'un vaccin contre la Covid-19 apparait comme la meilleure solution pour mettre un terme à la pandémie.
© Getty - David L. Ryan / The Boston Globe

Moderna Therapeutics, la firme qui a lancé l'un des premiers essais de vaccin contre la Covid-19, vient de publier des résultats encourageants. Le témoignage du scientifique Ian Haydon, l'un des premiers cobayes du test, apporte un éclairage essentiel sur la quête d'une parade au virus.

Moderna Therapeutics, l’entreprise de biotechnologie qui a lancé le premier essai de vaccin contre la Covid-19 vient de publier des premiers résultats encourageants. Elle teste un type de vaccin inédit radicalement différents des  vaccins utilisés jusqu’à aujourd’hui. Un vaccin qui inocule uniquement une part du code génétique du virus, l’ARN messager et non le virus lui-même. 

Ian Haydon a 29 ans, il fait partie des 45 volontaires qui ont accepté de tester ce vaccin novateur. Il devra se présenter une dizaine de fois au centre de santé Kaiser Permanente, à Seattle, pour des examens et des prises de sang, il a signé une décharge de 20 pages reconnaissant les risques encourus et que ce traitement ne le protégerait peut-être pas.

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Vus les résultats déjà obtenus, des milliers de nouveaux volontaires devraient bientôt pouvoir aussi participer à cette étude dès juillet. Ian Haydon a appris l’existence de ce vaccin test car il est lui-même chercheur, il est donc aujourd’hui aussi devenu cobaye… Cet entretien, réalisé par Elodie Maillot dans le cadre d’une série LSD que France Culture prépare sur la recherche scientifique bouleversée par le coronavirus, est un témoignagne essentiel pour comprendre la manière dont fonctionnent les essais cliniques sur les médicaments général, et sur ce vaccin en paticulier. Et de mesurer les enjeux liés à la recherche en santé publique et à la mise au point d'un vaccin face à un virus comme celui qui provoque une pandémie aujourd'hui.

Elodie Maillot. Vous travaillez pour l’Institute for Protein Design, un institut qui fait de la recherche sur la Covid-19, en quoi votre profession a à voir avec que le fait que vous faites partie des 45 premiers volontaires à tester le vaccin Moderna Therapeutics contre le coronavirus ?

Ian Haydon. J’ai appris l'existence de cette étude et du vaccin test par un collègue, qui est lui-même chercheur spécialisé en vaccins à l'université de l’Etat de Washington. Début mars, il a partagé un lien pour participer à cette étude sur notre messagerie Slack.  Quand j’ai rempli le formulaire, je ne m'attendais vraiment pas à recevoir une réponse car des milliers de gens se sont portés volontaires. Et surprise : quelques jours plus tard, j’ai reçu un appel pour passer une visite médicale. 

Il y avait une certaine urgence pour commencer les tests de vaccination?

Le processus a pris un peu de temps, il a fallu faire des tests physiques et des analyses de sang, et puis nous avons discuté des risques et du fait que ce vaccin test ne m'empêchera peut-être pas de tomber malade. On m’a remis un formulaire de consentement de 20 pages qui comprenait beaucoup d’informations et de détails sur l'étude. 

Le 8 avril, je suis retourné à la clinique pour recevoir ma première injection du vaccin. Là, j’ai dû encore faire plusieurs de prises de sang, et je suis resté une heure en observation, après l’injection. On m’a alors remis un carnet de bord quotidien à remplir ainsi qu'un thermomètre. Le labo voulait que j'enregistre ma température tous les jours et que je note tous les symptômes que je pourrais éprouver : maux de tête, douleurs musculaires, si mon bras devenait douloureux ou rouge etc. Comme il s'agit d'un essai clinique dit de phase 1, ce qui intéresse les chercheurs, c'est avant tout la sécurité. Ils veulent savoir si ce vaccin expérimental est bien toléré ou non. 

Dans l'ensemble, je me sentais bien. Je n'avais vraiment aucun symptôme majeur à signaler. Mon bras m'a fait mal après l'injection pendant une journée environ, mais comme ça peut arriver avec un vaccin en général. Puis j’ai fait des prises de sang complémentaires, et un mois après avoir reçu ma première injection, j'ai reçu la deuxième dose. 

Et comment vous sentez-vous ?

La première injection s’est bien passée, mais après avoir reçu ma deuxième injection, j'ai eu quelques symptômes que je ne peux pas décrire pour l’instant pour des raisons de confidentialité. Ca n'a pas duré longtemps, maintenant je me sens exactement comme avant de commencer tout ce processus : c'est-à-dire très chanceux d'être en bonne santé ! 

Quels sont les risques que vous encourez ? 

Comme dans n'importe quel essai clinique, il y a des risques, mais qui sont assez faibles, selon moi. Il y a plusieurs types de risques. Le premier c’est d'avoir une réaction allergique à l'injection, heureusement, ça ne m'est pas arrivé.  Les autres risques sont évidemment liés au fait qu'il s'agit d'un nouveau vaccin qui utilise une toute nouvelle technologie vaccinale et qu'il s'agit d'un nouveau virus. 

En bon scientifique vous vous êtes documenté sur ce qui vous a été inoculé ?

Oui, Je travaille dans un institut de recherche qui conçoit des vaccins, donc je suis habitué à la littérature scientifique ! Alors avant de faire la première injection, j'ai lu tous les articles que j'ai pu trouver sur cette nouvelle technologie vaccinale et sur cette entreprise (Moderna Therapeutics, petite entreprise de biotechnologie située près de Harvard dans la banlieue de Boston, ndlr). C'était une expérience étrange : pour la première fois de ma vie je lisais une étude dans une perspective personnelle, et donc je reconnaissais que j'allais moi aussi devenir une donnée, une statistique... 

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Et qu’avez-vous appris sur ce vaccin au final ? 

Ce vaccin est vraiment novateur, il utilise une toute nouvelle technologie encore inédite. Avec un vaccin conventionnel, vous injectez une version morte du virus, ou une version affaiblie du virus ou même juste une partie, une protéine du virus par exemple. C’est ça qui est censé aider le système immunitaire à créer une défense immunitaire contre le vrai virus. Ce qui est nouveau dans le vaccin que je teste, c'est que je n'ai pas reçu une version du virus ni même une protéine du virus, mais simplement, un morceau du code génétique du virus : des molécules de ce qu'on appelle l'ARN messager, un code génétique dérivé du virus. Si ça marche, c'est censé demander à certaines de mes cellules de commencer à produire temporairement une protéine du virus.  Cette protéine ne peut à priori pas causer d'infection, donc il n'y a pas de risque que j’attrape le coronavirus avec cette injection. En revanche, si mes cellules peuvent produire cette protéine, alors cela donnera à mon système immunitaire une chance de la repérer et de créer une réaction et, espérons-le, de fabriquer des anticorps qui finiront par me protéger du vrai virus. 

C'est une façon révolutionnaire d'envisager la vaccination ! Il n'existe aujourd’hui aucun vaccin approuvé qui utilise cette technologie. Mais c'est l'une des nombreuses technologies de vaccins que d’autres volontaires sont en train de tester en ce moment contre le virus. (ndlr Moderna a été la première à la lancer).

Malgré les risque risques, vous étiez motivé pour participer à ce test… 

Bin entendu! Je comprends bien que je prends certains risques, mais je crois qu'ils sont assez minimes et surtout que le bénéfice potentiel est beaucoup plus important que le risque auquel je crois m'exposer. 

Des gens meurent de ce virus tous les jours et l'économie mondiale est complètement à l’arrêt, donc on doit trouver un vaccin sûr et efficace au plus vite. Pour ça, il faut que des personnes en bonne santé soient prêtes à prendre un petit risque et à participer à un essai clinique. Je teste une technologie inédite, donc ça signifie qu'elle peut, soit ne pas fonctionner du tout, soit causer des effets secondaires inconnus, et puis il s’agit d’un nouveau virus dont nous ne savons pas grand-chose. Comme cela m’était expliqué dans le formulaire que j’ai signé avant de participer, on ne connait donc pas l'interaction de ce vaccin avec le système immunitaire humain, et c’est justement ce que les chercheurs examinent le plus attentivement. Ils analysent mon sang pour voir comment mes globules blancs réagissent, à quoi ressemblent mes anticorps, s'ils sont produits ou non, ce genre de choses, mais on ne peut encore rien en dire. 

Dans les locaux de Moderna Therapeutics, en février 2020.
Dans les locaux de Moderna Therapeutics, en février 2020.
© Getty - David L. Ryan / The Boston globe

Il faudra donc encore attendre dans plus d'un an pour être sûr que le vaccin fonctionne ?  

Oui ma santé sera toujours sous surveillance pendant au moins un an, mais les chercheurs ont déjà quelques indices précoces sur l'innocuité de ce vaccin. Il sera donc bientôt possible de commencer à intégrer d’autres volontaires dans une étude de phase 1 comme celle que j’ai testé. Pour l’instant, les résultats montrent que ce vaccin est sans danger. La deuxième phase permettra de savoir s'il fonctionne vraiment ou non. Nous ne connaîtrons pas les résultats avant de faire plus de tests. 

Etes-vous sûr que vous n'avez pas reçu un placebo ? 

J’en suis sûr, oui. Je participe à une étude de phase 1. C'est ce qu'on appelle une étude ouverte, ce qui signifie que tout le monde sait ce qu'il reçoit. Il n'y avait aucun groupe placebo. Tous les quarante-cinq volontaires ont reçu une dose du vaccin et sont surveillés pour voir comment ils y réagissent.  

Pouvez-vous nous raconter cette journée du 8 avril, c'était une journée particulière pour vous ? Avez-vous eu envie de renoncer au dernier moment ? 

Avant de recevoir ma première injection, je suis arrivé à la clinique tôt le matin, et j'ai fait une pause dans ma voiture avant de sortir, je l'ai fait juste pour évaluer ce que je ressentais, pour voir si j’étais prêt, ou si je me sentais nerveux, si je transpirais. Et bizarrement, j'étais très calme, je n'étais pas inquiet. Je déteste les piqures, donc j'avais peur de l'injection et des prélèvements sanguins, mais pas du vaccin. Si vous êtes le genre de personne qui s'inquiète, alors mieux vaut ne pas être volontaire pour ce genre de test.  

"Elle a pleuré en regardant ce liquide bleu fascinant, et en imaginant que l'avenir du monde se trouvait peut-être dans cette préparation"

Est-ce que vous avez ressenti une émotion particulière au moment de l’injection ? 

C'est une chimiste qui m'a piqué. Pour la deuxième injection, elle est entrée dans la pièce avec le petit plateau en plastique sur lequel il y avait la seringue. Et là, j'ai eu envie de voir le vaccin avant qu'il me soit injecté. Elle était même contente de me le montrer, elle voulait que j’observe bien la couleur de la solution dans la seringue, qu’elle trouvait très belle. Le liquide était d'une étrange couleur bleue. Ça ne ressemblait pas à ce que j’imaginais ! C'était translucide et bleu.  

Avant de me piquer, elle m'a avoué que lorsqu’elle préparait les seringues, elle a pleuré en regardant ce liquide bleu fascinant, et en imaginant que l'avenir du monde se trouvait peut-être dans cette préparation. Je me rends compte que tout le personnel médical impliqué dans cette lutte contre le virus en général sait que son travail est en quelque sorte historique !

C’est une petite injection et peut-être un grand pas pour l’humanité. Est-ce un acte héroïque de recevoir ce liquide bleu étrange ?

Je ne me vois pas comme un héros, non, j'ai même l'impression d'être juste un grain de sable pris dans une grande histoire. J'ai fait partie des 45 premiers volontaires du premier essai, mais aujourd’hui, il y a d’autres essais de vaccins similaires dans le monde. 

Et, puis dans toute recherche, il y a des coulisses. Derrière chaque découverte d’un vaccin, il y a une véritable armée humaine : tout le personnel qui administre le vaccin, les infirmières qui font les prises sangs, les laborantins qui l’analysent, et au-delà les centaines de chercheurs qui ont passé des décennies, et même toute leur vie et leur carrière à étudier d’autres virus avant même que celui-là n’apparaisse. On fait tous partie d’une histoire qui nous dépasse.

Comment avez-vous vécu le fait de passer de scientifique à cobaye volontaire ?

C'est vraiment l'expérience la plus personnelle que j'ai jamais eue avec la science, mais nous vivons une période particulière, alors les choses évoluent plus vite que d’habitude. Aujourd’hui, les scientifiques du monde entier, et particulièrement les biologistes, travaillent d’arrache-pied sur tous les fronts face à cette crise. On doit faire des progrès coûte que coûte face au virus. 

Je suis chercheur, j’ai été biologiste en labo, mais je n'ai jamais eu à utiliser mon corps de cette façon. Cette crise a clairement fait tomber des barrières entre ma vie personnelle et professionnelle, mais c’est le cas aussi j’imagine pour d’autres en ce moment. Quand on organise des vidéoconférences avec des collègues et que tout d'un coup on découvre leur salon, ça fait tomber des barrières ! Certains membres de l’équipe qui travaillent sur le vaccin m’ont dit que je ne suis d’ailleurs pas le seul scientifique à participer à cette étude. 

C’est vrai que c’est très étrange de penser à ce qui peut se passer à l'intérieur de son corps quand on teste un vaccin et d’espérer que nos cellules font ce qu'elles sont censées faire et qu’à terme ce vaccin produira l'effet désiré. Hélas, il n'y a aucun moyen de le savoir jusqu'à ce que nous obtenions un peu plus de données.

Cette expérience vous aura au moins appris la patience ?  

Oui, elle m'a donné une grande leçon de patience. Comme il s’agit de tests humains, le processus ne peut pas réellement être accéléré. Il n'y a rien d'autre à faire que d'attendre. 

En attendant, vous vivez donc comme tout le monde, en tentant de vous protéger du virus par des gestes barrières ?

Oui, je ne présume absolument pas que je suis immunisé ! Il s'agit d'un vaccin expérimental. Personne ne sait s’il va marcher, et nous ne savons même pas exactement quelle dose pourrait être efficace. C’est ce qui est en train d’être étudié en ce moment. Je continue donc à travailler de chez moi. Je ne sors vraiment que pour faire quelques courses et parfois pour courir. Je suis même plus prudent qu’avant : je me lave les mains encore plus, je porte toujours un masque. Comme je suis devenu un sujet d'étude, ce serait le pire moment pour moi d’entrer en contact avec le coronavirus, ça pourrait fausser les résultats.  

Et que pensent vos proches des risques que vous prenez ?  

Au début, je n'en ai parlé à personne, et puis quand j’ai été pris pour l’essai, j’ai décidé de le dire à mes parents et à ma petite amie. Dans l'ensemble, mes proches m’ont soutenu. Je sais qu'ils sont même fiers de moi. Ma mère était un peu inquiète, comme toute mère. Nous avons beaucoup discuté de ce qu'est cette étude, de ce que j'accepte de faire, des risques, et je crois qu’elle est un peu plus rassurée maintenant. Quant à ma petite amie, elle travaille dans un laboratoire d’analyses en recherche clinique, alors ce genre d’étude c’est son quotidien (elle ne travaille pas bien sûr sur celle à laquelle je participe). C’est un monde qu'elle connaît bien, et elle me soutient donc à 100% !

Le virus Sars-CoV-2, vu au microscope électronique, en orange, en train d'infiltrer la surface des cellules (en vert)
Le virus Sars-CoV-2, vu au microscope électronique, en orange, en train d'infiltrer la surface des cellules (en vert)
© Getty - Niaid-RML

Avez-vous des contacts avec les autres volontaires ?

La confidentialité très importante dans ce test.  Je n'ai aucun moyen de savoir qui d'autre participe à cette étude. J’ai juste eu quelques contacts en chat avec un bénévole qui a parlé à la presse. Il est un peu plus âgé que moi. Il vit aussi à Seattle. Je ne l'ai jamais rencontré, mais il semble aller bien. J'espère qu’une fois que tout sera terminé, on pourra se rencontrer !

Etes-vous êtes indemnisé pour tester ce vaccin expérimental ? 

Oui, nous recevons chacun cent dollars à chaque visite à la clinique. Donc ça fera en tout 1100 dollars au total pour l'étude. Ce n'est pas énorme, ce n'est donc certainement pas la raison financière qui motive les volontaires ! 

Vous devez utiliser une contraception pendant toute la durée de l'étude, c’est un engagement lourd ?

Tous ceux qui testent le vaccin acceptent de se protéger et de ne pas avoir d'enfants pendant la durée de l'étude et même quelques mois après la fin. Il s'agit d'un engagement assez fréquent lors d’essais vaccinaux, je n’ai pas de problème avec ça. Quand vous testez un médicament ou un vaccin expérimental, ce n'est pas le moment d’avoir des enfants. Un nouveau médicament peut avoir des effets inattendus sur le fœtus.

Est-ce que ce nouveau vaccin génétique pourrait modifier votre patrimoine génétique ?  

Je ne pense pas, mais c'est une possibilité théorique. Ce vaccin contient du matériel génétique, et donc, c'est à l’étude. On ne sait pas si ce matériel génétique peut affecter le mien ou s'il pourrait être transmis, mais j’en doute. 

Un secret à révéler sur l'ARN, (ndlr la technologie qui est employée pour ce vaccin), c'est que l'ARN en tant que molécule est incroyablement instable, ce qui signifie qu'elle ne se fixe pas pour très longtemps. L’ADN en revanche, est une molécule assez stable. On a même découvert de l'ADN de dinosaures qui date de millions d'années ! L'ARN ne peut pas tenir aussi longtemps, il a tendance à s'effondrer tout seul. Et donc cette injection d'un petit morceau d'ARN ne m'inquiète pas, car elle ne risque pas de rester dans mon corps pour le reste de ma vie. D’ailleurs ce qui m'inquiète plus et ce qui inquiète plus l'équipe de scientifiques, c'est même le contraire. 

L'ARN peut être si instable que mon corps peut détruire la molécule avant même qu'il ne soit capable de faire ce qu'il est censé faire, c’est à dire de créer des anticorps.  C’est pour ça qu’on ne sait pas si ce vaccin sera efficace ou non. On a envie d’avoir de l’espoir, mais en réalité nous ne saurons pas si les effets vont durer, avant une étude minutieuse qui prendra du temps. 

"En science, il n'y a pas de miracles. Il y a juste beaucoup de travail et beaucoup de patience"

Est-ce que cette expérience remet en cause votre vision de la science, qui n'est donc pas toute puissante ? 

Cette expérience m’a fait penser la science complètement autrement parce qu’en fait, la science est vraiment une entreprise incroyablement humaine. Elle est inventée par des humains pour les humains. Et ça n’a jamais été aussi vrai qu'en ce moment avec une telle crise. C'est incroyable de voir comment les scientifiques, et tous ces professionnels de santé, se consacrent tous à ce problème et cherchent des remèdes. Le monde entier s’unit en ce moment pour faire émerger ce qu'il y a de meilleur. Cette crise a fait naitre encore plus de compassion, d'honnêteté et de dévouement. C'est la beauté de la science.  

La compassion, c'est un terme rarement associé au monde scientifique ? 

C'est vrai. Parfois, la science a ce côté froid, calculé. Mais en fait la science nous permet de lutter souvent contre certains de nos préjugés. Les êtres humains, à priori, se  passionnent peu pour les données ou les chiffres, pourtant on n'a pas le choix. L’humanité a besoin d’expériences sérieuses pour comprendre le monde. Cela n’a jamais été aussi vital qu’aujourd’hui : face à cette crise, nous avons désespérément besoin de guérison et d'espoir.  Pour moi, la guérison viendra de tous les petits actes du quotidien de chacun envers les autres, de cette compassion, mais pour revenir vraiment à la normale, nous allons aussi avoir besoin d'un énorme travail de chercheurs et de scientifiques dévoués partout dans le monde. 

Face à ce constat, en voulez-vous au président Trump de ne pas toujours avoir reconnu l'importance du rôle des scientifiques ? 

Oui. Hélas notre président actuel et certains dirigeants dans le monde réagissent d'une manière catastrophique face à cette crise, ils ne donnent pas la priorité à la science, et ils ne prennent pas de mesures honnêtes et transparentes à un moment où ces valeurs sont cruciales.  Je reste optimiste car je pense que même si cette crise est gravissime, notre capacité à y faire face ensemble est également énorme. Partout dans le monde, des gens y travaillent de façon désintéressée et continueront à le faire. 

En France, les déclarations du Professeur Didier Raoult, par exemple, pourraient laisser certains penser qu’un vaccin ne sera pas nécessaire….  

C’est toujours agréable d'espérer que le virus va disparaître de lui-même. Mais les meilleurs experts en santé publique que j'ai rencontrés disent qu’il n'y a aucune raison de penser que c'est vrai. Ce virus n'a aucune obligation de se comporter comme d'autres virus ou comme nous pourrions le souhaiter. Les virus sont très complexes et ils nous surprennent très souvent de manière terrible. Malheureusement, je pense que la seule façon de s'en sortir c'est en combinant une immense coopération des politiques de santé publique, beaucoup de recherches scientifiques et beaucoup de patience. 

Tout le monde aujourd'hui cherche un espoir, tout le monde cherche le prochain remède miracle. Mais en science, il n'y a pas de miracles. Il y a juste beaucoup de travail et beaucoup de patience. La période que nous traversons est une excellente occasion pour les scientifiques du monde entier de réfléchir aux moyens de pouvoir jouer un rôle plus important dans la débat public et dans l'élaboration des politiques en général. C'est vraiment crucial que nous le fassions et que nous acceptions cette responsabilité aujourd’hui.  Pour moi, la science ne devrait pas rester dans un laboratoire. La science ne devrait pas être quelque chose que seuls les experts passent leur vie à explorer. Pour que la science ait vraiment de l'importance, elle doit concerner les gens qui ne sont pas scientifiques eux-mêmes. Nous vivons un moment unique ! Les scientifiques doivent désormais communiquer clairement et honnêtement avec le grand public et les décideurs politiques. Car aujourd'hui, même dire ce que nous ne savons pas est d'une importance vitale !

La vaccination est peut-être l'un des sujets les plus controversés en science actuellement. Il n'y a aucune raison à ça, mais beaucoup de gens craignent les vaccins. Aujourd’hui face au coronavirus, les tests vaccinaux sont effectués avec un calendrier accéléré, donc c’est tout à fait compréhensible que ceux qui s'inquiètent déjà des dangers potentiels des vaccins en général s'en inquiètent encore plus maintenant. J'espère qu'en vous parlant en tant qu'humain traversant cette expérience, je peux apporter un peu de transparence et, espérons-le, un peu d'humanité à cette histoire afin que les gens puissent comprendre que ce processus est sérieux.