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"Vais-je rater ?" : l'angoisse du joueur de football au moment du penalty

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Antoine Griezmann, en plein tir de penalty face à la Croatie, lors de la coupe du monde de football en Russie, le 15 juillet 2018.
Antoine Griezmann, en plein tir de penalty face à la Croatie, lors de la coupe du monde de football en Russie, le 15 juillet 2018.
© AFP - Mladen ANTONOV

Lorsqu'un joueur comme Kylian Mbappé doit tirer un penalty, pourquoi échoue-t-il à cet exercice qui devrait en théorie s'avérer relativement facile ? A en croire une étude scientifique, mieux vaut faire confiance à ses automatismes, plutôt que de tenter de trop réfléchir à la situation.

Mais que se passe-t-il dans le cerveau d’Antoine Griezmann, le préposé aux penaltys de l’équipe de France, lorsqu’il fait face au gardien de l’équipe adverse ? Ou de Kylian Mbappé lorssqu'il a manqué son tir au but ce lundi soir, écartant la France du quart de finale de l'Euro? Est-il en pleine possession de ses moyens ou bien la pression soudaine du tir vient-elle limiter ses capacités ? Si on ignore précisément ce qui se joue dans la tête de l’attaquant du FC Barcelone, des chercheurs se sont posés très sérieusement la question de savoir pourquoi un joueur professionnel était capable de tirer à côté de la cage. Car après tout, avec des milliers d’heures d’entraînements derrière eux, ces derniers devraient être capables de tirer sans trembler dans un rectangle de 7,32 mètres de large sur 2,44 mètres de hauteur. A moins d’un coup d’éclat du gardien, l’action reste, sur le pur plan technique, relativement simple. 

C’est précisément ce qui a intrigué Max Slutter, étudiant à l’université de génie électrique, mathématiques et informatique de Twente, aux Pays Bas : “Les coups de pied de réparation sont un phénomène très étrange. Les meilleurs footballeurs, avec une technique de frappe parfaite, échouent soudainement à 11 mètres de distance, alors que cela devrait en fait être quelque chose de très simple”. Pour élucider ce mystère, lui et ses collègues ont consacré une étude, Explorer l'activité cérébrale liée aux coups de pied de pénalité manqués : une étude fNIRS [en anglais], à ce sujet. 

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Alors est-ce la pression qui conduit les joueurs les plus entraînés à échouer face à la cage ? Les ambitions d’une nation toute entière ou d’un club passionné, peuvent-elles suffire à faire trembler le pied pourtant vaillant ? Pour répondre à ces interrogations, les chercheurs de l’université de Twente ont fait tirer à 22 joueurs, inexpérimentés comme professionnels, une quinzaine de penaltys chacun. Pour simuler différents niveaux de pression, les joueurs ont d’abord fait face à une cage de but vide, puis à un gardien de but impassible. Lors d’une dernière phase de test, chaque joueur devait parcourir une cinquantaine de mètres, ballon en main, pour le déposer sur le point de penalty, tandis que le gardien de but l’alpaguait, prenait le temps de refaire ses lacets ou encore provoquait le joueur en l’appelant par son prénom, etc. Autant de moyens de faire monter la pression afin de simuler, autant que possible, un match en conditions réelles. Les joueurs de chaque catégorie (expérimentés ou inexpérimentés) se voyaient en sus promettre une récompense monétaire pour le meilleur d’entre eux. 

"On ne s'approche pas d'un stade plein lors d'une finale, concède Max Slutter. Évidemment, une énorme pression psychologique joue un rôle, mais pourquoi cette pression provoque-t-elle un penalty manqué ? Nous avons essayé d'y répondre en mesurant l'activité cérébrale des joueurs de football lors de l'exécution physique d'un penalty." Pour mieux comprendre ce qui se joue dans le cerveau d’un joueur, les chercheurs ont ainsi fait appel à l’imagerie spectroscopique proche infrarouge qui permet, grâce à un casque, d’enregistrer les zones d’activité du cerveau. Le résultat ? Sans surprise, plus le joueur est angoissé, plus il lui est difficile de marquer. 

Faire confiance à ses automatismes

Mais les données récoltées ont permis de mettre en lumière plus précisément ce qui amène à frapper la barre ou le poteau plutôt qu’à mettre le ballon au fond du filet. Lorsque les joueurs étaient moins angoissés, c’était le cortex moteur, c’est-à-dire, les aires du cortex cérébral qui participent à la planification et à l'exécution des mouvements du corps, qui était le plus stimulé. “Une activation accrue du cortex moteur était liée à la performance sous pression, explique le Dr Nattapong Thammasan, un des co-auteurs de l’étude. Cela semble logique, car le mouvement est l'un des éléments les plus importants lors de l'exécution d'un penalty”.

A l’inverse, quand un joueur ratait un penalty, c’est une zone non-pertinente qui s’était activée : le cortex préfrontal, qui est plutôt consacré à la réflexion à long terme. “Comme le cortex temporal gauche est lié à l'auto-instruction et à l'auto-réflexion, cette activation accrue indique que les joueurs expérimentés réfléchissent trop à la situation et négligent leurs compétences automatisées”, écrivent les auteurs de l’étude. Ironie du sort : ce serait donc quand les joueurs de football réfléchissent trop, qu’ils en viennent à hésiter et finissent par échouer à la tâche... quand ils devraient en réalité faire confiance à leurs automatismes.

La morale de l’étude se veut simple : mieux vaut, pour un joueur professionnel, rester dans l’instant présent plutôt que de se lancer dans un duel mental pour savoir si le gardien plongera à gauche ou à droite. A en croire les chercheurs, l’imagerie spectroscopique proche infrarouge pourrait permettre aux joueurs de s’entraîner en leur apprenant à stimuler les zones du cerveau appropriées lors de moments de pression. Une technique qui pourrait d’ailleurs s’étendre à d’autres métiers soumis à de très hauts niveaux de stress. 

Et le gardien de but dans tout ça ? L’étude ne se penche pas sur ses angoisses, qui doivent pourtant lui faire atteindre des sommets d'anxiété. Car en matière de penalty, les actions d'un goalkeeper sont contre-intuitives : les gardiens, par exemple, choisissent 97 % du temps de plonger... alors même que 26% des penaltys sont tirés au centre du but. Mieux vaut en effet aller contre la logique et donner l'impression d'agir, plutôt que de rester bêtement au centre de la cage. Un dilemme moral s'ajoute à la pression constante ressentie par le gardien. Dans L'Angoisse du gardien de but au moment du penalty, de l'écrivain autrichien Peter Handke, l'anti-héros et ex-gardien de but Joseph Bloch assurait ainsi qu'arrêter un tir de penalty était comme essayer “de crocheter une serrure avec un brin de paille”.