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Varengeville décode l'écorce

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**Qui a déjà pris le temps de s'intéresser de près à l'écorce des arbres ? Tissu végétal, élément à valeur décorative, ou source d'inspiration métaphorique pour le poète, elle fait assez peu parler d'elle et cultive bien des mystères. Qu'est-ce que l'écorce et qu'y a-t-il dessous ? **

Ce week-end, une cinquantaine de mordus de l'étude des végétaux se sont rassemblés à Varengeville, une petite commune vallonnée de Haute-Normandie dont les nombreux jardins, bien entretenus, constituent un bon champ d'observation pour les arbres. Venant de la région, mais aussi de Paris, du Maroc, du Brésil... ils ont pu longuement déambuler au Bois des Moutiers, au Vasterival, au Jardin de l'Etang de l'Aunay, au Val d'Ailly, au Bois de Morville...

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Nous avons cueilli plusieurs professionnels issus de différentes disciplines, ** jardiniers, botanistes, paysagistes, historiens de l'art, ** qui intervenaient tout au long du week-end.

Ils ont raconté l'écorce et les raisons pour lesquelles ils s'y intéressaient, la définissant au prisme de leurs spécialités respectives.

Portrait transdiciplinaire : l'écorce vue par... ... un paysagiste-jardinier

Pascal Cribier , organisateur de ces rencontres botaniques, est architecte-paysagiste, jardinier autoproclamé.

Séduit de longue date par les mystères de l'écorce, il explique pourquoi Varengeville en est un formidable terrain d'observation :

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... un scientifique

*L’écorce en terme scientifique est quand même assez peu connue. Il y a encore beaucoup de mystère derrière tous ces processus qui permettent la naissance et la génération de toutes ces écorces très diverses. *

Marc Jeanson
Marc Jeanson
© Radio France

Marc Jeanson, biologiste et agronome spécialisé dans la taxonomie (la classification des plantes), aborde d'abord les écorces comme un outil d’identification des espèces d’arbres et de plantes en forêt : "Certains arbres ont une écorce très particulière qui permet de les identifier assez facilement. Il y a des différences flagrantes entre une écorce de chêne, de hêtre, de châtaigner. Certaines sont très lisses, d’autres, beaucoup plus fibreuses, crevassées etc. "

Alors que les jardiniers s'intéressent aux écorces pour leurs textures et les touches de couleur qu'elles peuvent apporter dans la composition d'un jardin, l'ambition de Marc Jeanson est de "compléter cette expérience parfois un peu empirique, par des propos plus scientifiques ".

Du coup, les interventions du jeune biologiste au cours de ces deux jours ont enrichi la promenade de termes scientifiques pointus, et parfois inaccessibles pour le néophyte non-armé d'un glossaire :

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Marc Jeanson, sur l'écorce du séquoia
Marc Jeanson, sur l'écorce du séquoia
© Radio France

Dans ses mots de spécialiste, Marc Jeanson décrit précisément l'écorce du séquoia, son processus de génération, et son rôle de protection

(petit glossaire informatif -** Dicotyledone :** plante angiosperme (possédant des graines et les protégeant dans une structure appelée fruit) dont l'accroissement en diamètre des tiges et des racines résulte de l'activité des cambiums;** Rhytidome :** ensemble des tissus situés à l'extérieur du phellogène, communément désigné sous le terme "écorce" ; Phellogène : couche de cellules formant un cylindre et qui, dans la tige et la racine des dicotylédones ligneuses, engendre des tissus nouveaux (du liège à l'extérieur et du phelloderme à l'intérieur) ; Phloème : tissu conducteur assurant le transport de la sève élaborée chez les plantes vasculaires) :

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... un historien

Hervé Brunon
Hervé Brunon
© Radio France

Hervé Brunon est historien des jardins et des paysages et chercheur au CNRS. Il rit aux éclats lorsqu'il avoue que "d'habitude, un historien ne s’intéresse pas aux écorces ". Mais comme la manifestation tendait entre autres à retracer le rôle joué par ces dernières à travers l’histoire des jardins, lui et Monique Mosser , historienne d’art également, ont cherché à poser les premiers jalons.

C'est à Varengeville, pour la France, que serait née cette prise de conscience de l’importance de l'écorce, pour sa couleur, notamment :

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Mais l'écorce ne fascine pas seulement par sa valeur décorative... :

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... une littéraire

Florence Levasseur
Florence Levasseur
© Radio France

"Cambium ", "suber "... Certains s'abstraient de ce vocabulaire très spécifique, pour aborder les arbres à travers une narration plus poétique, comme Florence Levasseur , écrivain conseil et conférencière. .

A ce thème, elle associe d'abord un roman de Jacques Lacarrière intitulé *Le pays sous l'écorce. *

C'est d'ailleurs ce qui l'a décidée à émailler ces rencontres botaniques, dès lors intitulée "Quels pays sous les écorces ? ", par des lectures d'extraits du récit de Lacarrière :

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Et Pascal Cribier d'ajouter, à propos de Jacques Lacarrière* : "* *Nous-mêmes jardinier, * on regarde très très attentivement, sur la feuille de spirae qui est ici par exemple, sur ce pavot de Californie au Bois des Moutiers qui a été boulotté par quelques petites bêtes et qui s’en remettra... il y a une espèce de dentelle qui peut être à la fois très littéraire, et qui se rapproche de l’art contemporain."

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** L'écorce dans les jardins de Varengeville-sur-Mer

Varengeville, qui héberge de magnifiques et immenses jardins-paysages sur à peine une dizaine de kilomètres carrés, semble bel et bien être le lieu privilégié pour évoquer la thématique de l'écorce. Là-bas perdure en effet une forte tradition d'amateurs eclairés qui ont consacré du temps et de l'energie à planter des végétaux variés, d'essence rare. Aujourd'hui encore, la ville rassemble une communauté de gens pleins de bonne volonté qui cultivent leurs jardins, qu'ils disposent ou non de beaucoup de terre, avec passion et rigueur. Et ce malgré un climat humide, froid et venteux, peu propice aux plantations. Hervé Brunon :

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Des valleuses, la mer en bout de course, des jeux sur les strates (forêts, petits arbres, plantes...) les jardins de Varengeville sont bien différents de par leur composition, voire les variétés qu'ils contiennent.

Nous nous sommes promenés dans trois des plus belles proprietés de ce petit bout de Normandie : le Bois des Moutiers, géré par Antoine Bouchayer, le Vasterival, appartenant à l'actuelle princesse Sturdza et le Jardin de l'Etang de l'Aunay, créé par Jean-Louis Dantec.

Le Bois des Moutiers

Au Bois des Moutiers
Au Bois des Moutiers
© Radio France

Un grand portail de bois s'ouvrant sur une allée pavée bordée d'arbustes et de graviers. Au fond, la maison, noble et vieille façade blanche où s'étendent de multiples plantes grimpantes. En pénétrant dans la première partie de ce jardin au style très anglais, on devine la longue histoire des lieux. En effet, c'est en 1898 que l'arrière grand-père d'Antoine Bouchayer-Mallet, le gérant actuel, a commencé à aménager ces douze hectares de terre, y mêlant savamment architecture, végétation organisée et végétation sauvage. C'est avec l'aide de Gertrude Jekyll et de l'architecte Edward Luytsens que Guillaume Mallet a introduit, au début du 20è siècle, une nouvelle mode du jardin née en Angleterre quelques décennies auparavant : le jardin arts and crafts (arts et artisanats) qui avait pour ambition de remettre l’accent sur les plantes en y associant des parties régulières, formelles, et des plantations d’arbres.

Au fur et à mesure de la promenade, les allées pavées laissent place à la pelouse, et de plus en plus d'arbres font leur apparition. Bientôt enfin, on arrive dans un vaste parc au bout duquel se dresse un manoir. Depuis le perron de ce dernier, il est possible de voir la mer, au loin. Puis l'on s'aventure sous les arbres, et l'on se croit vite en pleine forêt : ils nous font de l'oeil, offrant leurs écorces au regard, au toucher surtout. Car si elles ne sont pas extrêmement colorées, celles-ci possèdent des textures infiniment variées.

Antoine Bouchayer
Antoine Bouchayer
© Radio France

"Nous sommes tout sauf des collectionneurs. ", affirme haut et fort Antoine Bouchayer . Pour lui et sa mère, qui se consacrent aujourd'hui au jardin, ce qui prime, c'est la cohérence des couleurs, des lumières. Un mot revient souvent dans la bouche du sympahique gérant, architecte défroqué : "théosophie ". Comme son arrière-grand-père avant lui, il a beaucoup de tendresse pour cette philosophie consistant à faire en sorte que les hommes s’entendent. Il se félicite d'ailleurs du caractère initiatique de son jardin où nombre d’or, représentations symboliques et allusions aux cinq éléments, font partie du paysage.

En 1970, décision a été prise d’ouvrir le Bois des Moutiers au public afin de faire comprendre aux Français qu’un jardin est beau en toute saison.

Pour le gardien de ce temple végétal, "l'écorce, de la même manière que les feuillages et les floraisons, est l’une des composantes de ce tableau vivant qu’est le Bois des Moutiers. Au même titre que l’architecture des arbres, c’est très important. Leurs couleurs s’appréhendent lorsqu’on est proche, il y a cette notion de proximité, très importante. C’est la peau de l’arbre, pour moi, il y a quelque chose de très sensuel avec les écorces, c’est quelque chose que l’on voit de près, que l’on touche, que l’on caresse, c’est l’un des dimensions du jardin."

Le Vasterival

Le Vasterival
Le Vasterival
© Radio France

Un jardin de plus de 60 ans, et qui porte beau ! Au Vasterival, auquel on accède après avoir suivi un chemin de terre, on se sent protégé du vent, à défaut de l'être de l'humidité. Des haies de cyprès, de bouleaux, des arbres étendant leurs frondaisons au-dessus de nos têtes... on a l'impression d'être dans un sous-bois à la végétation particulièrement raffinée . Sans compter que la lumière est ainsi contrainte de filtrer subtilement au-dessus des branchages, faisant étonnamment ressortir de multiples tonalités de vert. L'écorce du betula nigra, toute effeuillée, contraste avec celle granuleuse du chêne, ou encore, l'aspect lisse des branches de rhododendrons. Là aussi des couleurs, mais qui ne tombent jamais dans le criard.

Le Vasterival est né dans les années 50, à un moment où quasiment personne ne s'intéressait aux jardins, lorsque la princesse Greta Sturdza, mystérieux et fascinant personnage venu de Roumanie (et précedemment de Norvège), s'est installée dans la région. Pour gagner du terrain, elle a vaillamment défriché et commencé ses plantations grâce à des échanges avec les Mallet, alors propriétaires du Bois des Moutiers, ainsi qu'avec Lionel Fortescue, créateur du Garden House dans le Devon. En dix décennies, la princesse a créé un jardin botanique de neuf hectares et de plus de huit-mille espèces.

La princesse Sturdza et son jardinier, Dominique Cousin
La princesse Sturdza et son jardinier, Dominique Cousin
© Radio France

Sa belle fille, l'actuelle princesse Irène Sturdza , a hérité d'elle une admiration et un respect pour les écorces qui forcent son goût pour la contemplation.

Dominique Cousin , arboriste grimpeur, est le jardinier de la princesse : "Il faut juger les plantes sur toutes leurs spécificités, que ce soit ornementale, que ce soit les desquamations d’écorce, les couleurs de rameaux, qui jouent un rôle à part entière dans les compositions. Surtout l’hiver, où les différents jeux de lumière sont bien plus jolis. Malheureusement ce n’est pas dans la mentalité française de se déplacer dans les jardins l’hiver. C’est ce qu’on veut essayer de changer. "

Le Jardin de l'Etang de l'Aunay

Le Jardin de l'Etang de l'Aunay
Le Jardin de l'Etang de l'Aunay
© Radio France

Dans ce jardin commencé il y a une vingtaine d'années, le visiteur est accueilli par des buissons taillés en forme d'animaux et évoquant immanquablement les grands ciseaux d'Edward aux mains d'argent. Après l'ascension d'une vaste allée, on arrive sur une immense étendue verte et fraîchement tondue, semblable à un terrain de golf. Une maisonnette, une petite mare... à partir de là, le terrain de golf devient petites allées de gazon bordées de massifs de fleurs, d'arbustes et d'arbres d'essence rare. Une flore taillée au coupe-ongle, extrêmement maitrisée et tout aussi colorée. Les écorces ne sont pas étrangères au caractère bigarré des lieux : rouges, brunes, roses, vertes, piquettées, desquamées, douces ou filandreuses... Avec ses milliers de varietés que le gérant lui-même, ancien marchand d'art, est incapable de dénombrer, le jardin de l'Etang de l'Aunay a un côté très japonisant. Certains participants, insensibles à son charme, avoueront s'être crus à Disneyland. Pourtant, très aéré et ménageant de vastes ouvertures vers le ciel, c'est le jardin de Varengeville qui accueille le mieux le rare soleil normand.

Le propriétaire, Jean-Louis Dantec , dit gérer tout seul ces six hectares de jardin, et s'y astreint avec une rigueur qui contraste avec son aspect fantasque. Aussi maniaque qu'haut en couleurs, il ne supporte pas que le visiteur caresse l'écorce de ses arbres (qui, pour lui, ont un intérêt exclusivement esthétique), ou encore, s'écarte du chemin prévu pour la visite.

Au Bois des Moutiers
Au Bois des Moutiers
© Radio France

Deux jours durant, les jardins-paysages de Varengeville sont devenus lieu d'échanges pour décoder cet élément encore énigmatique qu'est l'écorce des arbres. Et la reflexion est appelée à continuer prochainement, explique Pascal Cribier : "Le dernier week-end de septembre 2013, il y aura l’Ecorce II, le retour. Avec Marc, nous allons travailler sur les questions que les participants nous ont posées, celles que l’on s’est posées ensemble. Et puis, il y a une chose exceptionnelle à Varengeville, c’est la fin de l’hiver et le début du printemps, donc on parlera des camélias et des magnolias fin mars, début avril 2013. Enfin, autre thème qui m’obsède, c’est le vent, de plus en plus en plus constant, je le crains, sur la planète entière. (…) Et le titre que je propose pour les rencontres de Juin 2013, "Du vent dans les cultivars", combine à la fois le paysage, cette nature qui quelque part, est un peu en train de se venger partout dans le monde, et puis ces jardins de plus en plus spectaculaires grâce aux cultivars ( Type végétal résultant d'une sélection, d'une mutation ou d'une hybridation et cultivé pour ses qualités agricoles. Larousse)* qui se multiplient en Europe et aux Etats-Unis.* "

**> Le 7 novembre 2012, retrouvez les écorces de Varengeville dans l'émission, Sur les docks **