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Variole, tuberculose et poliomyélite : trois grandes campagnes de vaccination en France

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Gravure illustrant la recherche d'un traitement contre la tuberculose (non datée).
Gravure illustrant la recherche d'un traitement contre la tuberculose (non datée).
© Getty - DigitalVision Vectors

La campagne de vaccination anti-Covid débute ce dimanche en France, après déjà d'autres pays comme le Royaume-Uni. C'est la première fois qu'a lieu une mobilisation aussi massive autour d'un vaccin, comparée à d'autres maladies telles que la variole ou la tuberculose.

La vaccination contre le Covid-19 est autorisée au sein de l'Union européenne à partir de ce dimanche 27 décembre, après le feu vert de la Commission européenne. Les premières doses du vaccin Pfizer-BioNTech sont arrivées ce samedi en France. Cette campagne de vaccination mondiale, qui concerne potentiellement toute la population, est totalement inédite, selon Laurent-Henri Vignaud, historien des sciences et enseignant chercheur à l'Université de Bourgogne. En France, les grandes campagnes de vaccination ciblaient habituellement les enfants à travers les siècles. Depuis le 1er janvier 2018, le nombre de vaccins obligatoires pour les enfants est passé de 3 à 11. Les maladies concernées sont la diphtérie, le tétanos, la poliomyélite (ces trois vaccins étaient d'ores et déjà obligatoires avant 2018), auxquelles s'ajoutent la coqueluche l'hépatite B, la rougeole, les oreillons, la rubéole et trois formes de méningite.

Focus sur trois maladies qui ont fait l'objet d'une campagne de vaccination en France, du XIXe siècle à nos jours.

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La variole, officiellement éradiquée en 1980

La variole est la première cause de mortalité infantile à la fin du XVIIIe siècle. Elle "débute par de la fièvre et des douleurs intenses, puis se manifeste par une éruption de vésicules, d'étendue variable, parfois jusqu'à confluence; tuant environ un malade sur cinq, elle laisse la majorité des survivants, défigurés par de terribles cicatrices, parfois aveugles", décrivent Françoise Salvadori et Laurent-Henri Vignaud dans Antivax: la résistance aux vaccins du XVIIIe siècle à nos jours. Grâce à la découverte en 1796 d'Edward Jenner, un médecin de campagne anglais, la maladie va être progressivement éradiquée à travers le monde. "Edward Jenner avait constaté que les vachers qui s'occupent de traire les vaches ne contractaient jamais la variole. Alors, il se demande pourquoi et il constate que tous ont contracté la variole des vaches. Cette variole des vaches - la vaccine - est très bénigne chez l'homme, elle ne le tue pratiquement jamais, mais elle a la même vertu que la variole humaine, ce qui veut dire qu'elle immunise contre la variole humaine", retrace Pierre Darmon, directeur de recherche honoraire au CNRS et spécialiste de l'histoire de la médecine.

Illustration du docteur Edward Jenner administrant ce qui est considéré comme étant le premier vaccin au monde (non datée).
Illustration du docteur Edward Jenner administrant ce qui est considéré comme étant le premier vaccin au monde (non datée).
© Getty - DigitalVision Vectors

Edward Jenner prélève du "pus variolique dans les pustules qui se trouvent sur le pis des vaches et va l’inoculer à un enfant de 8 ans, James Phipps, qui n'a jamais eu la variole", affirme Pierre Darmon_. "Quelque temps plus tard, il lui inocule une vraie variole humaine. Il s'aperçoit que l'enfant ne contracte pas la variole humaine, il a donc reçu l'immunité",_ précise-t-il. Cette première vaccination donne son nom à la vaccination, qui vient de "vacca", vache en latin.

"La mortalité variolique chute à Londres au début du nouveau siècle de 3 000/an à 600/an", soulignent Françoise Salvadori et Laurent-Henri Vignaud dans leur livre_._ Le procédé de Jenner connaît un "succès foudroyant", ses recherches sont traduites dans de nombreuses langues. "On estime que le Brésil et les Philippines sont les deux derniers pays qui ont adopté le procédé dans les années 1810", précise Laurent-Henri Vignaud, historien des sciences et enseignant chercheur à l'Université de Bourgogne.

La vaccine traverse la frontière alors qu'il y a une situation de quasi guerre entre l'Angleterre et la France.                        
Laurent-Henri Vignaud, historien des sciences

En France, Napoléon Bonaparte s'intéresse aux travaux de ce médecin anglais. "Même le blocus continental des guerres napoléoniennes ne suffit pas à stopper les petites fioles qui traversent la Manche pour répandre le virus vaccin", écrivent les auteurs d'Antivax: la résistance aux vaccins du XVIIIe siècle à nos jours. Avant d'être rendu obligatoire en 1902 en France, le vaccin contre la variole est administré à certaines couches de la population. "On vaccine principalement dans les armées, on vaccine parfois les fonctionnaires ou les instituteurs. L'Église encourage également la vaccination en France au XIXe siècle. C'est assez fréquent que le maire ou le curé donnent l'exemple", affirme l'historien Laurent-Henri Vignaud.

À partir de 1902, les enfants doivent être vaccinés contre la variole à la naissance puis vers l'âge de 10 ans. "Dans les faits, on constate que cette vaccination n'est pas totale parce que l'État n'a pas les moyens de contrôler et d'imposer une vaccination à l'ensemble de la population", pointe toutefois l'enseignant chercheur à l'Université de Bourgogne. "Le problème, c'est qu'à cette époque là, il n'y a pas de ministère de la Santé, une création postérieure à la Première Guerre mondiale. Même s'il y a une tradition jacobine en France, la loi de 1902 dit que ce sont les maires qui sont responsables de la vaccination de la population", expose Laurent-Henri Vignaud. 

La dernière épidémie variolique en France a eu lieu en 1954-1955 dans le Morbihan. "74 cas dont 16 décès à l'hôpital Chubert de Vannes, 98 cas dans l'ensemble de la Bretagne (taux de létalité : 20 % auxquels il faut ajouter 21 cas brestois (dont 4 décès, au mois d'avril liés à l'épidémie vannetaise", écrit Patrick Zylberman dans La guerre des vaccins. Après la Seconde Guerre mondiale, des institutions comme l'Organisation mondiale de la santé portent cette campagne au niveau mondial. Il faut attendre 1980 pour que la variole soit déclarée officiellement éradiquée par l'OMS.

À réécouter : Variole, le retour ?
59 min

La tuberculose et le vaccin du BCG

Au début du XXe siècle, deux chercheurs français, Albert Calmette et Camille Guérin trouvent un procédé pour inactiver le bacille de Koch, à l'origine de la tuberculose. "Le bacille que les deux chercheurs ont mis dans le vaccin vient de la tuberculose bovine. Il a été atténué en le cultivant plusieurs centaines de fois de suite, en le repiquant sur plusieurs années : ils ont réussi à l'atténuer suffisamment pour qu'il ne soit pas capable de donner une maladie grave, mais qu'il soit capable de protéger contre la vraie maladie", affirm_e_ Françoise Salvadori, maître de conférences en immunologie à l'Université de Bourgogne.

Le vaccin du BCG, le Bacille de Calmette et Guérin, est administré pour la première fois le 18 juillet 1921 à l'hôpital de la Charité à Paris. "Ce jour-là, deux pédiatres, Benjamin Weil-Hallé et Raymond Turpin, vaccinaient un nouveau-né dont la mère était morte de tuberculose quelques heures après l'accouchement et dont la grand-mère était aussi tuberculeuse", retrace Patrick Zylberman dans La guerre des vaccins. 

Sur les 317 nourrissons vaccinés à la Charité entre 1922 et 1926, un seul devait mourir de tuberculose.                
Patrick Zylberman dans La guerre des vaccins. 

En 1929, la réputation du BCG est ternie par un accident "qui n'était pas lié à la conception même du vaccin, mais plutôt à sa fabrication à Lübeck" en Allemagne. "Lorsque les Allemands ont voulu tester la formule, ils se sont trompés dans la fabrication du vaccin : ils ont créé un des plus graves accidents vaccinaux avec des dizaines de morts chez les enfants vaccinés", pointe du doigt Laurent-Henri Vignaud, historien des sciences et enseignant chercheur à l'Université de Bourgogne. En 1950, le vaccin est rendu obligatoire pour lutter contre cette maladie qui reste "une catastrophe", selon Françoise Salvadori. "La tuberculose faisait peur à tout le monde. Dans les années 50, c'était encore une maladie très grave et qui était très souvent mortelle. Les gens allaient passer des années dans des sanatorium pour se soigner, traînaient cette maladie pendant des années et contaminaient toute leur famille", resitue cette spécialiste en immunologie à l'Université de Bourgogne.

En 2007, le BCG est retiré de la liste des vaccins obligatoires car il n'est pas "efficace à 100% et donne, de temps en temps, des effets secondaires un peu graves". "La balance bénéfices-risques n'était pas forcément très en faveur de la vaccination en population générale. Donc, on préfère garder cette vaccination dans des zones où le risque d'avoir la tuberculose est important. À ce moment-là, on a beaucoup plus de bénéfices à se faire vacciner qu'à prendre le risque d'avoir la maladie", affirme Françoise Salvadori. 

Le vaccin du BCG est un peu vieux : il faudrait faire mieux, mais cette maladie est très compliquée et met en échec les immunologistes depuis des années.              
Françoise Salvadori, maître de conférences en immunologie à l'Université de Bourgogne

La poliomyélite, "une maladie de l'eau propre"

La poliomyélite devient un "problème de santé publique dans les pays riches après la Seconde Guerre mondiale : les ca de polio montent en flèche dans les pays développés", selon Laurent-Heni Vignaud. "C'est une maladie de l'eau propre dans le au sens où on pense que le virus circulait à bas bruit dans la population, et notamment de la mère à l'enfant et que cela permettait de créer son immunité collective tant que les eaux n'étaient pas traitées. Quand les eaux ont commencé à être traitées, cela a résolu plein de problèmes de maladies liées à la saleté des eaux, mais on trouve, que cela a un peu maximiser la prévalence de la polio", affirme cet historien des sciences.

Le vaccin contre la poliomyélite est inventé en 1954 par l'Américain Jonas Salk. "En 1952, il y a eu plus de 60 000 cas aux États-Unis, 20 000 paralysies infantiles et beaucoup de décès. Et donc, tout le monde attendait le vaccin", retrace Françoise Salvadori, maître de conférences en immunologie à l'Université de Bourgogne. Le vaccin est un succès aux États-Unis jusqu'à un accident en 1955 dans une des usines qui le fabrique. "Il a fallu faire très vite, à très grande échelle. Il y a un parallèle avec ce qu'on est en train de vivre actuellement. Un seul des laboratoires, parmi les dizaines qui devaient en fabriquer, a eu quelques problèmes dans sa chaîne. Et il y a eu 10 morts aux États-Unis", pointe-t-elle du doigt. L'engouement autour du vaccin est donc refroidi. 

L'invention de Salk se répand dans le monde entier, mais en France, la technique est "un peu mieux assurée,  sans doute à cause de cet incident qui avait eu lieu aux Etats-Unis". Un professeur de l'institut Pasteur, Pierre Lépine, conçoit une variante de ce vaccin, "avec plus de barrières de sécurité". La campagne de vaccination contre la poliomyélite commence en 1956 en France puis le vaccin devient obligatoire en 1964. Il l'est toujours actuellement même s'il n'y a plus de cas poliomyélite en France. "Le dernier cas autochtone date en France de 1989 et il y a eu un cas importé en 1995", rappelle Françoise Salvadori. La poliomyélite a été éradiquée du continent européen en 2002 et du continent africain à l'été 2020, selon l'OMS. "Cette maladie est quasiment éradiquée. Il reste quelques dizaines de cas par an qui ne sévissent actuellement en 2020 qu’en Pakistan et Afghanistan dans des zones talibanes où des vaccinateurs sont tués par les talibans. Il y a une très forte opposition religieuse à la vaccination dans ces régions-là actuellement", souligne la spécialiste en immunologie. Tant que la poliomyélite ne sera pas complètement éradiquée, la vaccination restera en vigueur. "Tant qu'il reste quelques cas dans le monde, les gens se promènent éventuellement avec le virus.  Donc on ne peut pas exclure que si on relâche complètement la protection, si plus personne ne se vaccine, on n'ait pas de nouveau de petites épidémies", affirme Françoise Salvadori.

20 min
L'histoire des vaccins
L'histoire des vaccins
© AFP - Sabrina Blanchard, Gal Roma.