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Vassilis Alexakis : "Ma mère faisait du Perec sans le savoir"

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L'écrivain franco-grec Vassilis Alexakis (1934-2021), ici en 2012 à Paris.
L'écrivain franco-grec Vassilis Alexakis (1934-2021), ici en 2012 à Paris.
© AFP - Bertrand Guay

L'écrivain franco-grec, mort le 11 janvier, s'est longtemps prêté à des jeux oulipiens pour l'émission "Des Papous dans la tête" sur France Culture. Dans une série d'entretiens de 2014, il confiait que sa mère l'avait initié enfant à l'art de déployer son imagination à partir de figures imposées.

L'écrivain Vassilis Alexakis est mort lundi 11 janvier à Athènes, à l'âge de 77 ans. L'auteur de La Langue maternelle, Prix Médicis en 1995, écrivait en français ou en grec, en fonction de la nationalité de ses personnages, ou de la tonalité de ses histoires. Et se traduisait lui-même. Un mouvement d'allers-retours entamé au début des années 1980, après trois premiers romans écrits en français et dont il disait "J'ai une langue pour rire, le français, et une langue pour pleurer, le grec." 

Depuis Le Sandwich, son premier roman publié en 1974, jusqu’à La Clarinette (2015), en passant par Apr. J.C. (Grand prix du roman de l'Académie française en 2007) ou L'Enfant grec (2012), Vassilis Alexakis a construit une œuvre qui fait la part belle à un imaginaire très littéraire, habitée de doubles et d'alter ego, et à l'intérieur de laquelle les questions relatives au langage et à l'autobiographie étaient devenues des thématiques à part entière. Arrivé en France en 1968 à la faveur d’une bourse d’études, la dictature des colonels qui sévit en Grèce va décider de son émigration définitive. Après des études à l’Ecole supérieure de journalisme de Lille, il devient rapidement journaliste, au Monde et à La Croix notamment, ainsi qu'à France Culture où il propose ses premières fictions radiophoniques. Depuis plus de trente ans, l'écrivain partageait son temps entre Paris, Athènes et l'île de Tinos. Son lien avec les Cyclades, Alexakis l'éprouvait profondément, au-delà d'une simple origine familiale. Dans la série d'entretiens " A voix nue" qu'il avait accordée à France Culture en 2014, l'écrivain évoquait, au micro de Sylvie Tanette, un souvenir d'enfance à Santorin, berceau de sa famille paternelle, qu'il considérait comme l'événement fondateur de sa vocation, lui ouvrant précocement le champ de l'invention romanesque sous contrainte :

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Quand j’étais enfant mes parents louaient une petite maison sur l’île de Santorin, au bord de la falaise. A l'époque, on était tenu de faire la sieste, c’était un devoir national. Moi, je n'arrivais pas à dormir, et ma mère qui s’ennuyait elle aussi, venait s'asseoir au bord de mon lit et, pour passer le temps, elle me montrait les taches d'humidité sur les murs. Santorin est une île très humide. Les maisons troglodytes, taillées dans le rocher, sont très mal aérées. Il y avait donc sur les murs des taches d'humidité très visibles, plus sombres que la peinture, qui formaient comme des ombres. Dans ces taches, ma mère me demandait de reconnaître des visages, des personnages, des animaux. Puis, à partir de là, de raconter une histoire. Évidemment, pour quelqu'un qui, plus tard, va vouloir écrire des romans, c'était un exercice formidable ! Aussi précieux que les jeux littéraires auxquels je me suis prêté pendant des années pour les "Papous dans la tête" à France Culture. Ma mère m'a initié à cela, à inventer à partir d'une contrainte, de figures imposées. Au fond, ma mère faisait du Georges Perec sans le savoir. Plus tard, quand je me suis retrouvé devant ma page blanche, je repensais au mur de la maison de Santorin. Sauf que là il n’y avait plus les taches, il me fallait les imaginer.                    
Vassilis Alexakis, A voix nue, France Culture, 2014

Ce souvenir d'enfance fondateur - dont il convenait lui-même avec malice que " c_’est un peu gros non, cette histoire de mur blanc, comme parabole de page blanche ?_", Vassilis Alexakis le chérissait particulièrement. De là à passer du lieu de naissance symbolique au lieu de naissance réel, il n'y avait qu'un pas, que l'écrivain espiègle et joueur (qui entretenait un rapport conflictuel avec la notion d'autofiction), n'hésita pas à franchir. Dans Je t'oublierai tous les jours (Stock, 2005), roman en partie autobiographique dans lequel il met en scène un dialogue avec sa mère disparue, Alexakis révèle la façon dont il aime à mentir sur sa ville natale. L'écrivain était né à Athènes le 25 décembre 1943 et avait grandi dans le quartier populaire de Kallithéa. Mais comme il le fera avec Jean-Baptiste Harang, journaliste de Libération venu l' interviewer en 1999 au moment de la sortie du Cœur de Marguerite, il affirmait parfois être né à Santorin :

"Quand on me demande où je suis né, comme le fait le journaliste de Libération, je réponds parfois – c'est ce que je lui ai dit – "à Santorin". C'est un petit mensonge que justifie cependant une vérité. Les trois mois d'été que nous passions tous les ans sur cette île jusqu'au séisme de 1956 ont laissé une empreinte bien plus durable dans mon esprit que notre vie à Kallithéa. J'avais douze ans cette année-là. Je n'ai gardé que très peu de souvenirs des étés qui ont suivi, des colonies de vacances où tu m'envoyais et où je ne restais d'habitude que trois ou quatre jours. Au fond de ma mémoire domine incontestablement le rocher de Santorin." Vassilis Alexakis, Je t'oublierai tous les jours, Gallimard