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Véronique Tadjo : "Face à la menace de mort, nous ne sommes pas égaux"

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Véronique Tadjo, au Palais de la Culture, à Abidjan (Côte d'Ivoire), le 19 mai 2019
Véronique Tadjo, au Palais de la Culture, à Abidjan (Côte d'Ivoire), le 19 mai 2019
© AFP - Issouf Sanogo

Coronavirus, une conversation mondiale. L'écrivaine franco-ivoirienne Véronique Tadjo questionne la solidarité internationale à l'aune de l'épidémie Ebola, qui était au cœur de son dernier roman, "En compagnie des hommes" (Don Quichotte, 2017)

Face à la pandémie de coronavirus, Le Temps du Débat avait prévu une série d’émissions spéciales « Coronavirus : une conversation mondiale » pour réfléchir aux enjeux de cette épidémie, en convoquant les savoirs et les créations des intellectuels, artistes et écrivains du monde entier. Cette série a dû prendre fin malheureusement après le premier épisode : « Qu'est-ce-que nous fait l'enfermement ? ». Nous avons donc décidé de continuer cette conversation mondiale en ligne en vous proposant chaque jour, sur le site de France Culture, le regard inédit d’un intellectuel étranger sur la crise que nous traversons.  

Aujourd'hui, Véronique Tadjo est écrivaine, autrice de "En compagnie des hommes" (Don Quichotte, 2017), un roman qui a pour thème l'épidémie Ebola de 2014. Elle est aussi universitaire et peintre. 

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Le monde vacille et déjà la pandémie de Covid-19, telle une coulée de lave, brûle tout sur son passage. Finies nos illusions d’un monde façonné par l’homme et au service de l’homme. À grand renfort de prouesses technologiques. Nous avons été dépassés à la course par un virus, « un petit machin » qui nous rappelle que nous sommes bien faits de chair et d’os. De sang rouge. Pas encore conquérants de notre destin.  

On avait donné un lieu, l’Afrique, et une identité, noire, à l’épidémie d’Ebola. On sait maintenant que les virus n’appartiennent à personne et ne font aucune distinction entre les hommes. Ils entrent dans notre vie par effraction dès qu’une opportunité se présente à eux. Ce sont nos plus grands ennemis.   

Le temps n'est plus le même. Alors que dans les pays du Sud, le taux de contamination est encore relativement bas, on entend néanmoins distinctement le tic-tac d’une bombe à retardement. En Afrique, en Inde, en  Amérique latine ou en Asie du Sud, la vie pour la majorité de la population se passe au dehors et au jour le jour. Lever tôt le matin pour nourrir la famille, le soir. On se touche beaucoup, on mange ensemble, on partage les joies et les peines, côte à côte. Cela fait longtemps que ça dure. Pour le meilleur et pour le pire. 

Sans tests de dépistage, impossible de savoir qui est atteint par le virus ou qui ne l’est pas. Sans masques, la contagion est plus grande, sans équipements médicaux, le personnel de santé s’expose à des risques effrayants. Parfois, les gouvernements de ces pays prennent des mesures sanitaires radicales, du jour au lendemain. Et devant l’impossibilité du confinement, privilège des élites et des classes moyennes, les restrictions entraînent une violence policière croissante au fur et à mesure que les lacunes et les contradictions deviennent évidentes. Défiance envers l’Etat, refus d’obtempérer, le chaos n’est jamais très loin. Quant aux promesses d’accompagnement et aux excuses lancées à la va-vite, la patience à ses limites.    

L’épidémie d’Ebola en Guinée, au Libéria et en Sierra Leone en 2014 et encore plus récemment, celle qui a ressurgi en République Démocratique du Congo pour la dixième fois, ont montré la grande faille d’un monde aux frontières à la fois distantes et proches. 

A l’époque, une aide humanitaire internationale sans précédent a permis d’endiguer la maladie. Une aide décisive, massive et d’envergure militaire. Les Etats-Unis pour le Libéria, La Grande-Bretagne pour la Sierra Leone, La France pour la Guinée. 

Cette fois-ci, cela va être difficile. Le Fond Monétaire International, plusieurs autres institutions financières et des pays donateurs se sont bien mis d’accord sur le principe d’octroyer des sommes conséquentes aux pays du Sud afin de parer à la catastrophe. 

Cependant, une macabre compétition entre les pays les plus riches est en train de briser la décence. Les puissances économiques qui peuvent se le permettre  font monter les enchères dans le but de décrocher des commandes précieuses : appareils respiratoires, masques de protection, tests de dépistage et autres. 

Il arrive même qu’au sein d’une nation, une féroce rivalité existe s’élève entre les régions (Europe) ou les états (USA) afin de faire face aux besoins urgents. Comme sur eBay, la vie ou la mort, au plus offrant. 

Où trouverons-nous donc une mobilisation nouvelle si nécessaire ; une action coordonnée à l’échelle mondiale ? La victoire contre Covid-19 ne peut être isolée. Depuis que les premiers explorateurs ont découvert que la terre était ronde, nous la parcourons de long en large. Qu’elle soit encensée ou accusée de tous les maux, la mondialisation est une réalité de notre existence. Il n’est pas possible de s’enfermer derrière des barrières. Tant qu’un pays lutte contre la contamination, tous les autres sont en danger. 

COVID-19 se retirera un jour, il faut le croire. Les choix que nous faisons aujourd’hui détermineront la qualité de notre futur. S’il existe une chance de faire mieux qu’avant, il faut la saisir à deux mains. La vraie solidarité, (pas une solidarité de mauvaise conscience qui traîne les pieds et regarde sans cesse en arrière), c’est celle dont les racines s’enfoncent jusqu’au cœur de la terre. Entre nous, ensemble, et avec les autres espèces vivantes qui peuplent la planète. Les morts, je vous l’assure, nous en serons très reconnaissants. 

Emmanuel Laurentin avec l’équipe du « Temps du débat »