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Vers l'indépendance : le Kurdistan politique en 5 dates

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Les Kurdes d'Irak votent pour leur indépendance le 25 septembre
Les Kurdes d'Irak votent pour leur indépendance le 25 septembre
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Previously. Au moment où les Kurdes d'Irak votent par référendum pour leur indépendance, retour sur la genèse de l'idée d'un territoire autonome - et donc 2 400 ans d'histoire politique des Kurdes, le peuple sans Etat.

Le 25 septembre 2017, le Kurdistan d'Irak vote par référendum pour son indépendance. L'un des seuls peuples n'ayant jamais eu d'Etat, les Kurdes de Turquie, d'Iran, de Syrie et bien sûr d'Irak - sans compter les diasporas - regardent tous le déroulé de ce scrutin avec fascination. Retour en cinq jalons clés sur le cheminement de l'idée d'indépendance du Kurdistan, en remontant jusqu'à l'Antiquité.

CulturesMonde
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1/ Depuis 400 av JC : le pays des Carduques

La première mention d'un Kurdistan, ou plutôt du "peuple des Carduques", campé dans ses montagnes inexpugnables, bordant le Tigre et qui "ne montre aucune disposition pacifique", se trouve dans l'Anabase de Xénophon, lors de la retraite des 10 000 au travers de la Perse et de l'Anatolie antiques, durant l'hiver 401-400 av. JC. Il faudra une semaine à l'armée des mercenaires grecs pour traverser ces montagnes, se battant continûment contre ces barbares "excellents archers, dont les flèches font plus de deux coudées".

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Durant toute l'Antiquité, et jusqu'au Xe siècle, la Corduène, qui s'étend peu ou prou sur l'est de l'actuel Kurdistan de Turquie, est mentionnée régulièrement. Elle est le plus souvent citée comme une simple région ou province, parfois comme un royaume, mais toujours vassalisé par tour à tour l'empire parthe, le royaume d'Arménie et, la plupart du temps, l'empire romain.

Il en sera de même durant l'époque classique et jusqu'à la période contemporaine : le pays des Kurdes (la première mention d'un "Kurdistan" remonte au XIIe siècle, dans une chronique historique arménienne), aux limites mal établies, verra s'installer sur son sol principautés ou petits émirats, s'administrant de façon plus ou moins autonome, notamment la principauté des Marwanides au Xe siècle, mais qui tous finiront par reconnaître la suzeraineté des Shahs séfévides de Perse, des sultans seldjoukides, ou encore des Ottomans.

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2/ En 1920 : Le(s) Kurdistan(s) du traité de Sèvres

Contrairement au nationalisme des autres minorités de l'empire ottoman - les Grecs, les Arméniens, le nationalisme kurde ne s'est réveillé que tardivement au sein de l'empire. La première révolte kurde nationaliste est celle de Cheikh Ubeydullah en 1880, revendiquant un Etat kurde indépendant ; il contrôlera un territoire assez important, à cheval sur la Perse des Qajars et l'empire ottoman (des portions de l'Irak et de la Turquie actuels), avant d'être réduit par successivement l'armée perse et celle des Ottomans.

Après la Première Guerre mondiale, le traité de Sèvres, signé le 10 août 1920 entre les vainqueurs et l'empire ottoman - allié de l'Allemagne et, donc, battu - redessinent toutes les frontières du Moyen-Orient. L'empire est dépecé de ses provinces orientales : la Syrie et l'Irak passent sous mandat respectivement français et britannique. Et le traité prévoit, à échéance d'un an, et après consultation de la population, la création d'un État kurde, un Kurdistan indépendant. Le premier.

Celui-ci ne verra pourtant jamais le jour. Le traité ne sera pas mis en oeuvre, les nationalistes turcs de Mustafa Kemal récupérant la majeure partie de l'Anatolie entre 1920 et 1923. En revanche, plusieurs Etats ou proto-Etats kurdes virent le jour dans la foulée… Trois mois après la signature du traité, la révolte kurde alévie de Koçgiri, dans l'Est anatolien entend administrer sa région. Elle est réduite par les armées turques en 1921.

En 1922 les Kurdes d'Irak, sous mandat britannique, proclament un "Royaume du Kurdistan" autour de la ville de Süleymanie. Il perdurera jusqu'en 1924, défait cette année là par l'armée britannique.

Enfin en 1927 une "République d'Ararat" est proclamée en Turquie dans l'est anatolien. Pendant trois ans, les Kurdes s'y administreront indépendamment de la jeune République Turque de Mustafa Kemal Atatürk. Avant d'être écrasés par elle, notamment par son aviation.

3/ 1946 : La République de Mahabad

Pendant le second conflit mondial, les Kurdes d'Iran, profitent de la présence dans le nord de la Perse d'une armée soviétique d'occupation. Ils commencent par administrer de façon autonome un petit territoire frontalier de la Turquie, autour de la ville de Mahabad à partir de 1941. Ils sont rejoints en 1945 par les 3 000 combattants kurdes irakiens de Moustapha Barzani, qui viennent s'y replier après plusieurs rebellions infructueuses en Irak. Prenant exemple sur la toute jeune République Populaire d'Azerbaïdjan, les Kurdes de Mahabad instituent en décembre 1945 un "Gouvernement du Peuple Kurde". Une République y est proclamée en janvier 1946. Son manifeste politique, toutefois, postule non pas une indépendance kurde mais une "autonomie pour les Kurdes dans le cadre de l'Etat iranien".

Moustapha Barzani et ses hommes en assurent la défense armée, avec un certain succès, contre les troupes perses. La République de Mahabad est également soutenue - notamment économiquement - par l'URSS pendant quelques mois. Mais en juin, les soviétiques se retirent d'Iran, l'Azerbaïdjan iranien est immédiatement réoccupé par l'armée de Téhéran et la petite République de Mahabad totalement isolée… Les troupes iraniennes reprennent la ville en décembre et les chefs de la République sont pendus haut et courts. Moustapha Barzani parvient, lui, à s'enfuir en URSS ; il y restera jusqu'en 1958.

Rentré en Irak à cette date, il y conduira plusieurs rébellions armées visant à chaque fois l'obtention d'une autonomie kurde en Irak - toutes en vain - jusqu'à son exil en Iran en 1975 avec son armée de 100 000 combattants : les peshmergas.

La République de Mahabad n'aura duré qu'une petite année mais elle demeure dans l'imaginaire kurde la première entité politique indépendante, le premier Kurdistan. Quant à Moustapha Barzani, il deviendra dans les années 1950-70 l'icône principale du nationalisme kurde. Son fils, Massoud, né à Mahabad en août 1946 durant les derniers mois d'existence de la République, est l'actuel président du Gouvernement Régional du Kurdistan (KRG) en Irak.

Massoud Barzani, réélu en 2009 président du Gouvernement Régional du Kurdistan d'Irak, sous le portrait de son père Moustapha, le héros de Mahabad.
Massoud Barzani, réélu en 2009 président du Gouvernement Régional du Kurdistan d'Irak, sous le portrait de son père Moustapha, le héros de Mahabad.
© AFP

4/ A partir de 1984 : la lutte armée du PKK

Fondé en 1978 à Lice dans le sud-est de la Turquie par quelques étudiants militants d'extrême gauche, emmenés par Abdullah Öcalan, le Partiya Karkerên Kurdistanê ou Parti des Travailleurs du Kurdistan (PKK) entame une lutte armée contre l'Etat turc en 1984, appuyé par la Syrie d'Hafez el-Assad. D'obédience marxiste-léniniste, le PKK vise la création, les armes à la main, d'un Kurdistan indépendant et se présente comme partie prenante de la révolution communiste mondiale.

Dans les années 1987-91, le PKK contrôle militairement des pans importants du terrain rural dans le Kurdistan turc, sans pour autant tenter d'en administrer le territoire. Les opérations de contre-insurrection menées par l'armée d'Ankara seront féroces : 3 000 villages kurdes seront ainsi rayés de la carte.

Fin 1998, menacé d'une guerre ouverte par Ankara, la Syrie finit par lâcher Abdullah Öcalan, et l'expulse. Au terme d'un rocambolesque périple international de quatre mois, le chef du PKK est finalement arrêté à sa sortie de l'ambassade grecque de Nairobi en février 1999. Il est livré à la Turquie. Il y sera jugé et condamné à mort, peine commuée en prison à vie. A partir de cette époque, le PKK et l'Etat turc alternent échanges armés et périodes de cessez-le-feu, les combattants kurdes trouvant régulièrement refuge dans leur base-arrière des monts Quandil en Irak.

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Quant à Őcalan, il entreprend durant sa détention une correspondance avec l'essayiste libertaire américain Murray Bookchin. Il en conçoit une nouvelle idéologie pour son parti : le "confédéralisme démocratique". En 2014-2015, sa mise en oeuvre est timide dans une quinzaines centres urbains turcs, transformés en camps retranchés par des militants armés du PKK (vite écrasés par l'armée et la police turcs). Elle est moins timide en Syrie.

La branche syrienne du PKK, le PYD et ses milices armées, les YPG/YPJ, contrôle en effet environ 50 000 km2 dans le nord syrien, sur la frontière turque : des zones où les Kurdes sont majoritaires. Une bonne partie de ce territoire a été repris, par la force, à l'organisation "Etat islamique". Dans ce "Rojava" qui n'aspire pas à être un Kurdistan, la parité y est une règle absolue (chaque responsable masculin est assorti de son double féminin) et les décisions administratives sont prises par des assemblées communales. Le culte de la personnalité d'Abdullah Öcalan y est omniprésent et les principes du "confédéralisme démocratique" y sont une règle d'airain.

5/ 1991 : un Kurdistan autonome en Irak

En 1991, les Occidentaux chassent l'armée de Saddam Hussein du Koweit. Dans la foulée, on encourage les Kurdes irakiens à la révolte dans leur pays. Ils y souscrivent… avant de se faire laminer par les troupes irakiennes, arrêtées in extremis par une zone d'exclusion aérienne décrétée par les Occidentaux au nord du 36e parallèle. A l'abri de celle-ci, les Kurdes d'Irak vont pouvoir organiser un premier Kurdistan autonome, dans lequel ils ne manqueront pas de s'affronter entre eux (guerre des milices en 1994-1996).

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En 2003, l'invasion américaine de l'Irak donne aux Kurdes l'occasion de cimenter cet espace dans lequel l'administration irakienne n'a déjà plus droit de cité. Le Gouvernement Régional du Kurdistan (KRG) s'y installe : dans l'Irak post-Saddam, c'est le seul îlot de stabilité du pays. Un parlement régional y siège ; un gouvernement élu l'administre et, à partir de 2007, les investissements étrangers, notamment turcs, affluent. Ils transforment ce Kurdistan irakien en un véritable petit émirat. La découverte et la mise en oeuvre de ressources d'hydrocarbures - on en a parlé comme de la 8e puissance mondiale en terme de ressources pétrolières - cimentent la viabilité économique du Kurdistan d'Irak.

Au printemps 2014, le Gouvernement Régional du Kurdistan et la Turquie construisent un pipeline permettant d'exporter ces ressources vers le port pétrolier de Ceyhan en Turquie, et donc vers les marchés internationaux. Cela autorise le KRG à envisager de s'auto-administrer indépendamment de Bagdad. Un Kurdistan de facto indépendant et économiquement viable est sur le point de naître. C'est à ce moment là, en juin 2014, que l'organisation "Etat Islamique" attaque. Mossoul est prise le 10 juin et Erbil, la capitale du Kurdistan irakien, est menacée dans la foulée.

Les peshmergas de Massoud Barzani repousseront les djihadistes et en profiteront pour occuper militairement Kirkouk, près de laquelle se trouvent environ 25% des ressources pétrolières irakiennes.

C'est sur la totalité de ce territoire, aujourd'hui contrôlé par le KRG, que les Kurdes irakiens sont invités à se prononcer quant à leur indépendance le 25 septembre 2017.

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