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Vers la fin du pétrole ?

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Plateforme pétrolière au large des îles Highlands, en Ecosse.
Plateforme pétrolière au large des îles Highlands, en Ecosse.
© AFP - Andy Buchanan

Les appels à manifester contre la hausse du prix du carburant se multiplient ces derniers temps. En un an, le prix du diesel à la pompe a progressé d'environ 23% contre 15% pour celui de l'essence. Le gouvernement a en effet décidé de taxer "la pollution". Se dirige-t-on vers la fin du pétrole ?

Des opérations escargot sont menées en Champagne-Ardenne ce lundi 5 novembre par le secteur des travaux publics pour protester contre la hausse de la taxe appliquée sur certains carburants. Sur les réseaux sociaux, des appels au blocage des routes le 17 novembre se multiplient également. Le diesel est notamment visé depuis le 1er janvier, avec une augmentation de 7,6 centimes par litre au total. Pour l'essence, l'augmentation a été de 3,9 centimes par litre. Ces hausses devraient se poursuivre en 2019, avec 6 centimes pour le diesel et 3 centimes pour l'essence, puis à nouveau jusqu'en 2022. Le gouvernement assume sa politique. "Nous avons choisi, et c'est effectivement très courageux et très difficile, de taxer la pollution et les produits nocifs comme le tabac plutôt que de taxer le travail et les entreprises. L'objectif, c'est la prochaine génération, ce n'est pas la démagogie de l'instant", affirmait encore récemment Brune Poirson, la secrétaire d'État auprès du ministre de la Transition écologique et solidaire.

Au vu des manifestations, les Français ne semblent pas encore prêts à se passer de leur voiture et donc du pétrole. Quel avenir pour le pétrole ? Peut-on vivre sans ? Décryptage.

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Photo d'illustration.
Photo d'illustration.
© AFP - GUILLAUME SOUVANT

La fin du pétrole, une question lancinante

C'est une question qui n'est pas nouvelle et qui continuera d'être posée : se dirige-t-on vers la fin du pétrole ? Elle s'est notamment posée lors du premier choc pétrolier de 1973, comme le rappelle Philippe Chalmin, professeur à l’université paris dauphine et spécialiste des questions de matières premières. "Le rapport Halte à la croissance nous disait [déjà] qu’il n’y aurait plus de pétrole d’ici à la fin du siècle et il parlait de la fin du XXe siècle. Aujourd’hui, on estime qu’il existe 40 à 50 ans de réserve de pétrole, sachant qu’il y aura d’autres nouvelles découvertes. Donc, mon pari, quelque peu optimiste peut-être, est que les hommes cesseront d’utiliser le pétrole et arriveront à s'en détacher alors qu’il y en aura encore largement sur terre", affirme-t-il.

La question du Peak Oil n'est plus d'actualité. Selon cette théorie, il s'agit du moment où "le maximum de production a été atteint et où la production va commencer à baisser inexorablement", explique François Marot, ancien rédacteur en chef du National Geographic France et auteur du livre Vivre sans pétrole : notre civilisation menacée de panne sèche. Quand il a écrit son livre en 2007, le contexte était différent et la question de la fin du pétrole se posait sérieusement. "Depuis, il s’est passé beaucoup de choses : d’autres gisements ont été trouvés, et surtout les Etats-Unis, le Canada et d’autres pays ont commencé à produire à partir du pétrole de schiste et des sables bitumineux. Quand j'ai écrit mon livre, l’Arabie saoudite était toujours le premier producteur mondial et aujourd’hui, ce sont à nouveau les Etats-Unis qui avaient cessé de l’être en 1974. C’est une remise en cause complète de l’ordre établi au moment où j’ai écrit mon livre", confie François Marot, aujourd'hui consultant en questions énergétiques. Et d'ajouter : "Nous n'allons pas être obligés de nous passer du pétrole parce que nous en manquons mais parce que cela devient un poison".

Il y a effectivement eu un changement de paradigme depuis quelques années autour de la fin du pétrole. Il y a encore une dizaine d'années, la question était pensée à travers le prisme de l'épuisement des réserves. Aujourd'hui, la fin du pétrole est vue comme une nécessité, au vu du dérèglement climatique. Le problème n'est plus tant de savoir si nous allons manquer de pétrole mais plutôt si nous allons réussir à nous en passer.

Le pétrole, c’est un produit polluant plus qu’un produit qui s’épuise.                                                                    
Philippe Copinschi, enseignant à Sciences Po Paris et spécialiste des questions pétrolières

Difficile aujourd'hui de quantifier les réserves de pétrole. De nouveaux gisements sont régulièrement découverts, de nouvelles techniques sont mises en place afin d'extraire du pétrole. "Personne ne sait quelles sont les quantités de pétrole qui sont dans le sous-sol. Par définition, on ne le sait qu’a posteriori quand on a pompé le pétrole, on peut dire : il y a tant de pétrole dans ce puits. Mais avant cela, nous ne sommes que dans des estimations qui sont basées sur ce que nous avons déjà découvert. Il est difficile d’avoir une estimation sur ce que nous n'avons pas pas découvert, personne ne sait comment va évoluer la consommation", explique Philippe Copinschi, enseignant à Sciences Po Paris et spécialiste des questions pétrolières.

L'épuisement du pétrole n'est donc pas à l'ordre du jour, d'autant plus que de nombreux pays ont un "potentiel non-exploité" : "le Venezuela est à la tête des plus grosses réserves pétrolières mondiales plus importantes que celle d’Arabie saoudite", souligne Philippe Chalmin.

"Se passer progressivement du pétrole"

Si le pays disparaît un jour de l'économie mondiale, c'est parce qu'il sera remplacé par d'autres énergies plus vertes. "La consommation ne va forcément être appelée à diminuer mais au moins à changer de nature. Dans la mesure où le pétrole pollue, le parc automobile est en train d'être électrifié lentement mais de manière inexorable : nous allons apprendre petit à petit à nous passer du pétrole", affirme Philippe Copinschi. Selon ce spécialiste des questions pétrolières, le "pétrole va subir un sort un peu similaire à celui du charbon".

Au début du 20è siècle, le charbon était une ressource totalement indispensable pour l'économie moderne. Il y avait le même problème d’épuisement des ressources et petit à petit, nous avons appris à nous en passer, notamment grâce à l’électricité. Dans certains pays comme en France, nous n'utilisons quasiment plus de charbon. Est-ce qu’il reste du charbon dans les mines françaises ? Oui. Dans quelle quantité ? Personne ne sait car tout le monde s’en fiche et ce n’est pas la question car nous sommes tout simplement passé à autre chose.                                                          
Philippe Copinschi, professeur à Sciences Po Paris

Des mineurs remontent à la surface les derniers blocs de charbon du puits de La Houve, dernière mine de charbon encore en activité en France, le 23 avril 2004 à Creutzwald, le jour de la fermeture du site.
Des mineurs remontent à la surface les derniers blocs de charbon du puits de La Houve, dernière mine de charbon encore en activité en France, le 23 avril 2004 à Creutzwald, le jour de la fermeture du site.
© AFP - JEAN-CHRISTOPHE VERHAEGEN

Mais comment se passer du pétrole alors qu'en "matière énergétique, le monde vit encore très largement à l’âge du pétrole (et du charbon), selon Philippe Chalmin ? Selon ce professeur à Paris-Dauphine, il ne "sera pas trop d‘un siècle pour arriver à ce qu’à la fin du 21è siècle nous soyons à l’âge des énergies renouvelables et décarbonnées".

Le prix du baril de Brent est à la baisse, il oscille sous la barre des cent dollars depuis quelques temps. Ce qui n'incite pas les pays à s'en passer. "L’intérêt des générations futures serait que le prix du baril soit le plus élevé possible car nous savons que lorsque le prix du baril est élevé, nous devenons sages et vertueux. Plus le pétrole est cher, plus nous aurons des incitations à nous en passer", confirme Philippe Chalmin, spécialiste en question de matières premières. Mais difficile de prévoir le cours du pétrole, notamment à cause de régions instables géopolitiquement comme le Moyen-Orient.

La fin du pétrole pourrait donc reposer sur la volonté politique des pays. Mais là encore, même s'il y a une prise de conscience de plus en plus importante, difficile de se passer de pétrole. "Nous ne pouvons pas enterrer le pétrole. Il a un avantage comparatif assez extraordinaire, dans la mesure où il est relativement facile à produire, très facile à transporter et qu'il est encore aujourd'hui incontournable dans la fonction des transports. Le pétrole a encore du temps devant lui", analyse Philippe Chalmin.

Bus électrique autonome, dans le campus de Siemens, à Munich en Allemagne.
Bus électrique autonome, dans le campus de Siemens, à Munich en Allemagne.
© AFP - CHRISTOF STACHE

L'électrification du parc automobile

Le changement des mentalités autour du pétrole n'est pas encore bien ancré dans nos sociétés. La voiture reste un mode de transports privilégié dans de nombreux pays. Dans certains villes de campagne, peu desservies par les transports en commun, elle est même indispensable au quotidien. "Toute notre société est construite autour de la disponibilité de pétrole, la possibilité pour chacun d’avoir une voiture individuelle, de prendre un avion avec Ryanair et de traverser l’Europe pour 12 euros. Il y a alors des questions à se poser : c’est nécessaire, soutenable sur le long terme ?", interroge Philippe Copinschi, professeur à Sciences-Po Paris.

Le domaine des transports est d'ailleurs celui qui aura le plus de mal à se passer du pétrole. "Nous avons une production automobile mondiale qui va flirter cette année ou l’année prochaine avec le cap des 100 millions de véhicules. Je ne sais pas si nous passerons le million de véhicules électriques, je ne le crois pas. Et pour l’instant, nous n'avons rien trouvé de mieux que le kérosène pour faire voler les avions", souligne Philippe Chalmin.

Il faudra beaucoup de temps pour que l’intégralité de la flotte automobile mondiale passe des moteurs à explosion aux moteurs électriques.                                                
Philippe Chalmin, spécialiste en questions de matières premières

"Les constructeurs automobiles sont plutôt à la traîne en termes d’électrification, l’innovation vient plutôt d’acteurs extérieurs à l’automobile. Il s'agit d’acteurs qui n’étaient pas forcément des constructeurs automobiles au départ comme Tesla, comme Google, Apple. Ce sont eux qui développent les véhicules de demain et ce n’est pas tellement Peugeot ou General Motors", détaille Philippe Copinschi. Le professeur à Sciences Po Paris souligne également le risque d'accentuer les inégalités entre les pays avec le passage au tout électrique.

Mon sentiment, c’est que le pétrole est plutôt appelé à devenir l’énergie du pauvre, de ceux qui ne peuvent pas se payer des technologies avancées : une voiture hybride ou électrique aujourd’hui. Dans nos sociétés riches et occidentalisées, cela peut se faire assez rapidement. En une vingtaine d’années, nous pouvons renouveler substantiellement le parc automobile pour, petit à petit, éliminer les voitures qui roulent à l'essence ou diesel. En Afrique, qui est le déversoir de nos vieilles technologies, nous allons sans doute continuer à utiliser du pétrole pendant longtemps, avec des effets néfastes sur l’environnement et la santé.                                              
Philippe Copinschi, professeur à Sciences Po Paris, spécialiste en questions pétrolières

Il compare à nouveau le pétrole au charbon : "en France, nous n’utilisons quasiment plus de charbon. Mais dans certains pays, il continue à être une source d’énergie importante, et pas simplement les pays pauvres, il y a également les Etats-Unis et l’Allemagne. a_L'électrification de l‘automobile va se faire d’abord dans les pays riches et beaucoup plus tard, dans les pays pauvres, cela mettr du temps à mon avis_", précise-t-il.

"Le pire, c'est le charbon"

Employés de la mine de charbon de Katowice, en Pologne, le 22 novembre 2006.
Employés de la mine de charbon de Katowice, en Pologne, le 22 novembre 2006.
© AFP - JANEK SKARZYNSKI

L'évolution et la question de la fin du pétrole est souvent comparée à celle du charbon. Si la plupart des pays ont réussi à s'en passer, pourquoi n'arriveraient-ils à se passer du pétrole ? Mais le charbon n'a pas totalement disparu de notre économie, comme le rappelle Philippe Chalmin. "Le pétrole n’est pas le pire. Le pire, c’est incontestablement le charbon. Il faut rappeler qu’il représente les trois quarts de la production d’électricité en Chine, probablement autant en Inde. Du 2 au 14 décembre 2018, la prochaine COP24 va se tenir à Katowice, haut lieu de la production charbonnière en Pologne. Lorsque l’Allemagne a quitté la production nucléaire, elle n’a rien trouvé de mieux parce que les énergies renouvelables ne pouvaient pas assurer le remplacement des centrales nucléaires, ils ont réactivé un certain nombre de centrales à charbon et à lignite", détaille le spécialiste en questions de matières premières.

Les années qui viennent semblent donc s'orienter vers un mix énergétique où ni le charbon, ni le pétrole ne seraient majoritaires. "Le pétrole n’est pas l’énergie qui domine le monde, l’énergie la plus consommée dans le monde reste le charbon. Il y aura une diminution relativement importante de la part du charbon qui serait remplacée non par le pétrole mais par le gaz naturel. Je pense que la grande énergie dont le monde aura besoin sera le gaz naturel, car elle est moins carbonnée que le charbon et et le pétrole. Nous entrons dans une période de trois ou quatre décennies qui devrait être l’âge du gaz naturel, l’énergie qui sera le chaînon entre le temps du gaz et du pétrole et le temps des énergies décarbonnées non fossiles", conclut-il.

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