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Vers le crépuscule du populisme en Europe centrale ?

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De gauche à droite, le Premier ministre slovaque Pellegrini, ses homologues populistes polonais Morawiecki, tchèque Babiš et hongrois Orban lors d’une réunion du groupe de Visegrad à Prague en janvier
De gauche à droite, le Premier ministre slovaque Pellegrini, ses homologues populistes polonais Morawiecki, tchèque Babiš et hongrois Orban lors d’une réunion du groupe de Visegrad à Prague en janvier
© AFP - Michal Cizek

À l’heure où le pouvoir populiste vacille en Slovaquie, un vaste mouvement progressiste semble se dessiner en Europe centrale. Il prend racine dans des capitales hongroise, polonaise, tchèque et slovaque, désormais dirigées par des édiles jeunes et, parfois, issus de la société civile.

Quand il est arrivé au pouvoir en Hongrie, il y a pratiquement dix ans, Viktor Orbán a progressivement imposé ses idées non seulement en Hongrie mais aussi sur l'ensemble de l'Europe centrale. Son ultra-conservatisme a plu à la majorité des citoyens de la région de l'ancien empire des Habsbourg. Une idéologie basée sur la famille, la religion catholique, le conservatisme, la nationalisme et le rejet des migrants. Cette ligne, Viktor Orbán l’a tenue pendant déjà une décennie.

Après la Hongrie, cet ultra-conservatisme a gagné la Pologne. Le pays de l'Oder a été submergé, en 2015, par la victoire du parti Droit et Justice (PiS) de Jarosław Kaczynski. Double succès, à la présidence de la République, pour Andrzej Duda, et au gouvernement, pour Beata Szydło puis pour Mateusz Morawiecki. Du nationalisme mâtiné de conservatisme et d'eurosceptisme.

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Toutes les couleurs du populisme

Pour les deux autres pays de la région, c'est différent. Si la République tchèque et la Slovaquie sont elles aussi dans la "vague" populiste, celle-ci vient de la gauche.

En République tchèque, le président de la République, Miloš Zeman, est élu depuis 2013. C'est un ancien communiste, ex-socialiste, proche de la Russie de Vladimir Poutine et de la Chine, clivant, opposé à l'immigration musulmane, eurosceptique. Dans le gouvernement, même ligne politique depuis 2017 et l'arrivée au pouvoir d'Andrej Babiš.

Pour arriver au pouvoir, Andrej Babiš, soupçonné par ses adversaires d'être un ancien agent du régime communiste et touché par une affaire de détournement de subventions européennes, a créé le parti ANO ("Oui" en tchèque), dont l’acronyme signifie "Action des citoyens mécontents". Un mouvement "attrape-tout", plutôt à droite, soutenu au gouvernement par le Parti social-démocrate et, sans participation, par le Parti communiste de Bohème-Moravie.

Le prix des excès et de la corruption

La Slovaquie, où ont lieu ce samedi des élections législatives, s'est elle transformée doucement en régime populiste, sous la férule de son ancien Premier ministre Robert Fico, au pouvoir à partir de 2012. S’il a dû démissionner, remplacé par son collègue du Smer-SD Peter Pellegrini, ce n’est nullement pour des raisons politiques, mais contraint et forcé par le scandale suscité par le double meurtre du journaliste Jan Kuciak et de sa fiancée Martina Kušnirová le 21 février 2018.

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Bratislava était, dans les jours suivant la tragédie, le théâtre de manifestations massives. Le jeune homme enquêtait sur des affaires de corruption, et les menaces dont il avait fait l’objet n’avaient jamais été prises au sérieux par les autorités. Des autorités évidemment visées par son enquête.

Ce double meurtre a changé la politique en Slovaquie. Le 30 mars 2019, c’est l'organisatrice de la mobilisation consécutive à l'assassinat de Jan Kuciak et de Martina Kušnirová qui est élue présidente. Désormais, face au régime de Fico et Pellegrini, face au Smer-SD, se dresse Zuzana Čaputovà, une avocate de 46 ans.

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Une ligne politique intenable

Hongrie, Pologne, République tchèque et Slovaquie partagent une période politiquement très sensible. La crise des migrants a en effet balayé l’Europe à partir de 2015, et les leaders de ces quatre pays dits "de Visegrad", ou "V4", (du nom de cette ville de Hongrie, où, en 1333, se rencontraient, les rois de Hongrie, de Bohême et de Pologne) se sont tous franchement opposés à l’arrivée d’étrangers en Europe centrale.

Viktor Orbán, Mateusz Morawiecki, Robert Fico (puis Peter Pellegrini) et Andrej Babiš… Entre 2015 et 2017, on a pu découvrir le visage de ces populistes. Le FN en France (devenu Rassemblement national), la Lega en Italie (de Matteo Salvini), l'AfD en Allemagne ont manifesté leur intérêt pour la ligne politique des V4, qui refusaient les quotas d’accueil de migrants.

Mais les scandales et les scores décevants aux élections européennes et municipales en Slovaquie, les manifestations de l'opposition dans les quatre nations et les revers des populistes en Europe ont mis à mal la solidarité des V4. D’autant que, en Hongrie, en République tchèque, en Slovaquie ou en Pologne, le paysage change. L’économie va bien, avec des taux de croissance soutenus (3 à 5 %) et des niveaux de chômage très bas (3 à 5 %).

La révolution urbaine

Ainsi, c’est la Pologne qui a accueilli le plus grand nombre de migrants en 2019. Tout simplement, parce que l'économie tourne à plein régime, avec 3% de chômeurs seulement. N’en déplaise au PiS, le pays a besoin des migrants. À Varsovie, dont le maire, Rafeł Trzaskowski, a 48 ans, il y a désormais, au-delà des millions d'Ukrainiens, de Belarussiens, de Géorgiens, d’Arméniens et de Russes, des dizaines de milliers de Vietnamiens (environ 50 000), des Indiens, des Bangladeshis, des Népalais, des centaines d'Africains (Éthiopiens, Ghanéens, Nigérians...) et des Arabes (Jordaniens, Libanais...).

Devant un centre administratif dédié aux étrangers, une entreprise s'engage à aider les travailleurs migrants en règle. Pour maintenir sa croissance économique, la Pologne fait désormais le pari de la main d’œuvre étrangère.
Devant un centre administratif dédié aux étrangers, une entreprise s'engage à aider les travailleurs migrants en règle. Pour maintenir sa croissance économique, la Pologne fait désormais le pari de la main d’œuvre étrangère.
© AFP - Janek Skarzynski

Prague est une ville très cosmopolite car c'est une ville touristique. C'est même la ville d'Europe centrale et orientale la plus visitée, avec 6 millions de touristes par an. Elle commence à intéresser les investisseurs du monde entier. Par exemple dans le sport professionnel, le football en particulier : le Slavia de Prague, fondé en 1892, a été racheté par des Chinois (Sinobo Group) et semble maintenant intéresser les Qataris, par l'intermédiaire de Qatar Airways.

Bratislava pourrait bien devenir un havre par les communautés LGBT. Cela fait neuf ans que la Gay Pride y a lieu. D’ailleurs, Zuzana Čaputovà, la présidente slovaque, et le maire de Bratislava, Matúš Vallo, tous deux fraîchement élus, ne cachent pas leur soutien aux LGBT. L’avocate et l’architecte n’ont pas d’affiliation politique mais sont liés à Slovaquie progressiste, un mouvement récent issu de la société civile et qui se veut social-libéral, écologiste et pro-européen. Une révolution en terres populistes.

Des "ilôts de liberté"

Changement, également, à Budapest, décrétée "Ville verte et libre". C'est le slogan du nouveau maire, Gergely Karacsony, d’un petit mouvement écologiste, le Parti du dialogue pour la Hongrie. Il veut que Budapest atteigne "la neutralité carbone dans dix ans", sachant que la capitale hongroise accueillera dans cinq ans la COP25. A court terme, cela va se traduire par une limitation de la circulation automobile. Tout le contraire du programme d'Orbán.

L'objectif de ces jeunes maires d'Europe centrale – Gergely Karacsony, maire de Budapest, 44 ans, Zdeněk Hřib, maire de Prague, 38 ans, Rafeł Trzaskowski, maire de Varsovie, 48 ans et Matúš Vallo, maire de Bratislava, 42 ans – est de créer un V4 anti-populiste, une "alliance des villes libres". À la tête de capitales importantes, souvent très grandes rapportées à la taille de leur pays, ils s’opposent aux gouvernements de leurs pays pour construire "des îlots de liberté" face aux populistes. Et pour y parvenir, ils comptent sur l'aide, y compris financière, de Bruxelles. 

Mais si les gouvernements de Pologne, de République tchèque, de Slovaquie et de Hongrie ont perdu leurs capitales, ils tiennent toujours les campagnes, dans des pays encore ruraux.