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Vibrez devant "London Calling : Live in Hyde Park" et goûtez à la communion distanciée façon Bruce Springsteen

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Bruce Springsteen at Hard Rock Calling (2009)
Bruce Springsteen at Hard Rock Calling (2009)
© Getty - Pete Still

Culture Maison. Camille Juza, productrice pour La Série Documentaire, vous propose d’assister au concert londonien de Bruce Springsteen, moment de liesse réparatrice mais aussi preuve que la puissance scénique du "Boss" circule par écrans interposés.

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Mieux que jamais, on s’aperçoit que la captation musicale est originellement un pis-aller. La culture calfeutrée ramène les écrans à leur nature d’obstacles ou, au mieux, de pâles intercesseurs entre le spectacle vivant et son public. C’est encore plus criant dans le cas du rock. Tous les concerts sur canapé offerts ces dernières semaines ne suffiront pas à nous consoler des annulations massives de tournées et de festivals, laissant augurer l’été le moins rock n’roll jamais connu depuis l’invention du genre. Pour quelques mois encore, il va pourtant falloir se satisfaire de la consommation de messes rock en vidéo. 

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Dans les années contre-culturelles, de nombreux groupes livraient des prestations bien trop ambitieuses et hirsutes pour le formatage que suppose la captation. Martin Scorsese le sait bien, qui contribua à ses débuts au laborieux montage des très longs sets du festival de Woodstock. Aujourd’hui pourtant, même les rock n’roll animals les plus radicaux ont tous leurs live édités en DVD, depuis longtemps légitimés sur les étagères des fans - quitte à renier de vieux principes.

Bien qu’héritier de cette idée sauvage et marathonienne de la performance publique a priori peu compatible avec le combo sofa-table basse, Bruce Springsteen compte, lui aussi, plusieurs exploits immortalisés pour home video. Aussi connu pour son humanisme que pour son abnégation scénique, il a vite réagi à la mise en place du confinement : avant de s’improviser DJ pour présenter sa playlist idéale en soutien à son New Jersey natal particulièrement touché, le « Boss » a rendu son London Calling : Live in Hyde Par disponible gratuitement sur YouTube et Apple Music dès les premiers jours de l’épidémie. 172 minutes de concert enregistrées en juin 2009 avec le célèbre E Street Band, devant une Londres à nouveau swinguante, et sous un ciel presque haut. Écouter Born to Run ou Badlands claquemuré dans son salon, n’est-ce pas l’hérésie suprême ? N’est-il pas ironique de s’enivrer de ces odes aux échappées vers la terre promise, loin du ghetto familial, en réponse aux harangues rocailleuses de Springsteen (son « one, two! » proverbial), sans néanmoins pouvoir promener le chien au-delà du pâté de maison ? D’autant que ce rapport au rock n’roll est hautement physique : on sait que le Boss vise les 3h30 de concert à chaque montée sur scène - il avait battu son propre record en 2016, sur la tournée The River, jouant pendant 4h01 à la veille de ses 67 ans. Montage oblige, London Calling ramène hélas son office en dessous des trois heures.

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Et pourtant, le génie springsteenien se laisse apprivoiser, contenir par le cadre. Mieux, ce live particulièrement fougueux témoigne de l’évolution des rapports entre la musique du Boss et l’image filmée. Springsteen, donc, a d’abord fait partie de ces irréductibles partisans du spectacle en dur, rétif aux traductions visuelles de leur art. Aucun mépris de sa part pour les grands imagiers de la pop-music, déjà nombreux lors de son essor au milieu des années soixante-dix (les concerts des Stones avaient alors été filmés par Godard, ceux des Talking Heads allaient l’être par Jonathan Demme). Non, s’il restait loin des objectifs, c’était par dévotion à la scène, à la communion qu’il vivait aux concerts de James Brown ou de Dylan, et qu’il comptait bien offrir à ses propres adeptes dont les rangs grossissaient à vue d’oeil. Pas question d’encourager les substituts comme le clip, ou les shows transformés en films opératiques destinés à l’exploitation en salles.

La donne changera dix ans plus tard avec Born in The U.S.A., album trempé dans un bain de sonorités jugées plus mainstream (davantage de synthétiseurs et de toilettage digital). Le vent a tourné en Amérique, MTV donne le ton, et sans rien renier de sa sensibilité, Springsteen comprend que son dialogue si dense et précieux avec le public doit aussi se nouer dans les couloirs de l’image. Il révèle désormais ses talents d’acteur dans des clips, dont celui de I’m On Fire réalisé par John Sayles, où sa future belle le retrouve au travail sous l’essieu d’une Ford Thunderbird. Dans celui de Dancing in The Dark, signé Brian De Palma, il joue le jeu du playback et fait monter sur scène une jeune brune pour qu’elle se déhanche avec lui : Courteney Cox, pas encore devenue Monica, l’amie adulée des téléphages du monde entier.

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En jouant la chanson à Hyde Park - la nuit est tombée et on se prend à espérer être un jour de nouveau épaule contre épaule, et contre des milliers d’autres - Springsteen s’esclaffe à la vue d’un carton brandi par une fan : « là, j’aimerais être Courteney Cox » (à 25 secondes du début de la chanson). Nous aussi ; on en frissonne, et l’on prend conscience que ce rapport si spécifique de l’homme à son audience a finalement réussi à se retranscrire à l’écran. C’est donc parce que le chanteur, au fil des années, a intégré la présence des caméras à sa « persona » et à son jeu de scène. C’est aussi qu’il n’a cessé d’habituer ses fans à retrouver cette intimité sous des formes presque cinématographiques, adaptées à toutes lucarnes. En 2018, il réservait à Netflix la diffusion de son concert acoustique, quasi parlé et joué sur Broadway à guichets fermés.

L’année suivante, son album Western Stars se déclinait au cinéma sous une forme filmique non répertoriée, quelque part entre l’autoportrait documentaire, le concert filmé et le long clip lyrique, co-réalisé par ses soins.

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Alors que sa tournée prévue pour 2020 est évidemment compromise, ce London Calling aussi furieux que les Clash à qui il rend hommage - le concert commence par une reprise de la chanson éponyme - confirme en somme que la liesse caractéristique des performances du Boss s’imprime étonnamment bien sur nos écrans étriqués. Sain rappel qu’après tout, la planète a découvert le jeu de jambes d’Elvis en allumant son poste sur le Ed Sullivan Show. Enfant du King au moins autant que de Woodstock (le E Street Band joue d’ailleurs ici sur des gammes très fifties, pas loin de Chuck Berry), Springsteen se confirme en icône des écrans. Et tant pis si, en bon rocker du cru, il a longtemps clamé que son essence pure échappait aux succédanés vidéo : comme il l’écrit dans ses mémoires, il n’est jamais "qu’un artiste, c’est à dire une de ces personnes qui mentent au service du vrai".

  • London Calling : Live in Hyde Park de Bruce Springsteen est disponible sur YouTube en cliquant ici (démarrez avec le titre de votre choix et laissez les vidéos défiler)
55 min

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