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Victor Vasarely : "Petit à petit, j'ai dégagé deux formes : le rond et le carré"

Victor Vasarely devant l'une de ses oeuvres, une mosaïque murale, le 16 décembre 1976.
Victor Vasarely devant l'une de ses oeuvres, une mosaïque murale, le 16 décembre 1976.
© AFP - archives

1967. Dans cette archive de 1967, le plasticien fondateur de l'art cinétique, Victor Vasarely, prend le temps de détailler sa démarche artistique et scientifique. Il explique les fondements de sa pratique, les origines esthétiques et poétiques de son art, et ses applications architecturales.

Dans cet entretien de l'émission "Un homme, une oeuvre" datant de 1967, Victor Vasarely commence par se définir comme un "chercheur",  "un scientifique" avant de se considérer comme un peintre. Il s'interroge aussi sur la société de consommation qui s'est développée partout dans le monde. Cette société, il dit qu'il "l'accepte pleinement" car elle "a donné ses preuves" mais pour cela, elle doit s'affirmer en luttant, comme "une nécessité de se dégager de cette ancienne emprise créée par d'autres circonstances, par d'autres idéologies qui deviennent dépassées". Parmi ces valeurs anciennes, Vasarely évoque la question du "grand art", c'est-à-dire de "ces merveilles qui se sont entassées dans les musées".

Pour expliquer son parcours artistique, Victor Vasarely raconte la "bifurcation capitale" qui s'est produite dans sa vie en 1928 à Budapest alors qu'il s'inscrivait à l'Ecole du Bauhaus.

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Ce Bauhaus sorti de l'Allemagne, un peu de Hollande également, qui a modifié le comportement de certains artistes de ma génération et qui a déclaré au fond la guerre ouverte à cette notion de l' "art pour l'art". C'est là qu'on a découvert pour la première fois qu'on ne peut pas baser l'existence de l'art exclusivement sur une sorte de métaphysique, sur une pensée sacrée, sur un comportement idéal. L'idéalisme a cédé la place à une sorte de réalisme. [...] Cette école du Bauhaus a déclaré tout hautement que nous rompons nos liens résolument et définitivement avec cette tendance spiritualiste de l'art qui ne veut pas expliquer le phénomène d'art.

"Un homme, une oeuvre" avec Victor Vasarely diffusé le 18/02/1967 sur France Culture.

1h 16

J'étais toujours attiré vers les sciences mais je me suis rendu compte dès le début qu'il y a un choix à faire : ou bien on est doué pour les sciences et on devient scientifique, mathématicien ou physicien, ou bien on est doué pour la peinture et on devient peintre. Je ne crois pas qu'on puisse courir deux lièvres. La science donc m'a toujours intéressé mais sous sa forme discursive, accessible à tout le monde c'est-à-dire sous sa forme de vulgarisation. J'avais besoin d'avoir une intuition assez complète du monde. J'ai recherché une certaine lecture. [...] J'ai délibérément choisi une lecture qui était davantage scientifique que littéraire. J'ai constaté assez rapidement une sorte de parallélisme, une sorte d'analogie entre les diverses disciplines humaines, une sorte d'équivalence. [...] Il y avait toujours une corrélation entre les sciences et les arts.

Tout en donnant sa définition de la poésie, Victor Vasarely rejette l'idée que "toute chose due à la machine et à la technique [soit] par excellence anti-poétique". Une telle attitude serait d'abord "contraire à notre époque" qui est scientifique et d'autre part, ce serait omettre que "l'appréciation des choses poétiques" est due à un "sentiment que nous éprouvons dans notre terrain émotif, par conséquent il est éminemment et essentiellement subjectif".

La psychologie expérimentale de la couleur, de la forme et des structures, est devenue au fond notre préoccupation essentielle. Nous ne voulons plus donner à tous prix des sensations esthétiques ou de la beauté, mais par la force intérieure harmonisant ou contrastée de ce monde plastique que nous avons découvert, nous voulons donner aux êtres des stimuli de toutes sortes qui, à mon avis, sont aussi indispensables à la vie de l'homme que les vitamines ou la lumière ou le chant.

Victor Vasarely en vient à expliquer l'origine du cinétisme à partir de sa réflexion autour du rond et du carré : "Ces deux éléments rigoureusement représentés dans un plan, il fallait les imaginer dans l'espace, d'où est né le cinétisme." Il développe ainsi sa définition et les objectifs de l'art cinétique qui met en scène "l'illusion du mouvement" grâce aux quatre dimensions : les deux dimensions du plan, le mouvement, l'espace et le temps.

Chez moi, le rond dérive du soleil et le carré dérive de la fenêtre. La fenêtre est une ouverture vers la lumière ou un abîme si vous la regardez de l'extérieur. Ces deux notions, le soleil et la fenêtre, l'un cosmique et lointain, l'autre proche et en corrélation directe avec l'être, la cellule d'habitation, avec l'atelier, cette possibilité d'évasion et cette nécessité de retourner encore une fois dedans, obscur de dehors mais si lumineux lorsque vous y êtes, je crois que ce sont ces deux formes qui du point de vue de la signification peuvent être à l'origine du rond et du carré.

54 min
  • "Un homme, une oeuvre"
  • Première diffusion le 18/02/1967
  • Producteur : Jean Louis Ferrier
  • Réalisation : Claude Mourthé
  • Indexation web : Odile Dereuddre, de la Documentation de Radio France
  • Archive INA - Radio France