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Vincent Van Gogh, le suicide et les mythes

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Le revolver avec lequel Vincent Van Gogh se serait suicidé le 27 juillet 1890.
Le revolver avec lequel Vincent Van Gogh se serait suicidé le 27 juillet 1890.
© AFP - FRANCOIS GUILLOT

Le mystère autour de la mort de Van Gogh est au cœur de l’actualité : le revolver avec lequel le peintre se serait suicidé est aujourd'hui mis aux enchères à Drouot. Malgré le consensus autour des circonstances de sa mort, certaines théories envisagent d'autres scénarios que le suicide.

Est-ce un suicide ? Un accident ? Un meurtre ? Le 27 juillet 1890, Vincent van Gogh reçoit une balle dans la poitrine, à Auvers-sur-Oise, située à une vingtaine de kilomètres de Paris. Il meurt deux jours plus tard. Aucune autopsie n’est réalisée. Les gendarmes et les médecins concluent alors au suicide. Si la plupart des historiens adhèrent à cette thèse, d’autres soutiennent des versions différentes. Assassinat, accident, automutilation... Le mystère autour de la mort de Van Gogh est au cœur de l’actualité : le revolver avec lequel le peintre se serait suicidé a été vendu aujourd'hui à 162 500 euros, aux enchères à Drouot. Retour sur les théories autour du décès de Van Gogh, avec l’historien de l’art Pascal Bonafoux, auteur de Van Gogh, le soleil en face.

"Une fin héroïque et brutale"

"Ce fut une fin héroïque et brutale, l’aboutissement fatal d’une existence sans issue, tumultueuse, dominée par la maladie qui ne fut pas assez totale pour anéantir le cœur et exclure complètement la raison", écrivait Paul Gachet en 1956, fils du docteur Gachet, médecin attitré du peintre, dans l’Ouvrage des musées nationaux. Le 27 juillet 1890, la petite ville d’Auvers-sur-Oise suffoque. Sous un soleil de plomb, Van Gogh se rend dans un champ derrière le château d’Auvers-sur-Oise, à quelques centaines de mètres de l’auberge Ravoux, où il est installé depuis plus de deux mois. Son chevalet sous le bras, quelques pinceaux en main, il est prêt à attaquer une nouvelle toile dans les champs de blé. 

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Ce jour-là, le peintre aurait également apporté un revolver de calibre 7 mm. Un coup de feu est tiré. Blessé, il trouve la force de rentrer à l’auberge en boitant, avant de s’écrouler sur son lit. Le projectile ayant raté les organes vitaux, Van Gogh agonise pendant vingt-neuf heures. Entre temps, personne ne songe à le conduire à l'hôpital. Pourtant, la blessure est sérieuse, comme le révèlent les notes du docteur Gachet :

Un trou rouge foncé, entouré d'un halo violacé et brunâtre, à environ 3 ou 4 cm du mamelon gauche, marque l'entrée du projectile. Plus d'hémorragie interne. Le cœur certainement visé, n'est pas atteint, du moins directement. La balle déviée par la 5e côte, semble descendre dans l’abdomen. Docteur Gachet 

Le suicide : la thèse la plus probable ? 

Pour Pascal Bonafoux, il n’y a pas de doute, Van Gogh s’est bel et bien donné la mort : "Le suicide me semble malheureusement cohérent avec le parcours de Vincent". Alcoolique, le peintre souffre également des effets secondaires de la syphilis. Malgré différents séjours en asile psychiatrique, ses nombreuses crises d'épilepsie le rendent particulièrement vulnérable. Le peintre a beaucoup de mal à exposer et se retrouve sans le sou. Van Gogh ne vent d'ailleurs qu'un seule tableau de son vivant, La Vigne rouge (1888), pour 400 francs. Il subit plusieurs bouffées de délire, et va jusqu'à se couper l'oreille avec une lame de rasoir : 

L’intensité des choses qu’il a vécues à Arles, les choses qu’il a affrontées à Saint-Paul-de-Mausole, tout cela fait qu’il y a une mécanique de l’irrémédiable qui se met en branle. Il n’a plus de force et est épuisé par ce travail qu’il fait depuis des mois et des mois. On imagine mal Vincent négocier des prolongations avec lui-même. Pascal Bonafoux

Pourtant, à Auvers, Van Gogh se plonge dans le travail et semble s'épanouir artistiquement : 

Vincent a les moyens d’être pleinement lui-même. Quand il arrive à Auvers-sur-Oise, il a tous les moyens d’affirmer son identité picturale. Il arrive dans la pension Ravoux, on lui donne une petite chambre. Il va travailler d’arrache-pied. Il va faire au moins une toile par jour et des dessins en plus. Il passe 70 jours à Auvers-sur-Oise. Pascal Bonafoux

Le peintre n’a jamais exprimé la volonté de mettre fin à ses jours dans ses correspondances. Dans la dernière lettre qu’il envoie à son frère Théo, Van Gogh laisse transparaître une certaine sérénité et exprime toute sa reconnaissance envers celui qui l’accompagne artistiquement et l’aide financièrement : 

Mon cher frère, merci de ta bonne lettre et du billet de 50 francs qu’elle contenait. Puisque cela va bien, ce qui est le principal, pourquoi insisterais-je sur des choses de moindre importance, ma foi, avant qu’il y ait chance de causer affaires à tête plus reposée, il y a probablement loin. (…) Eh bien vraiment, nous ne pouvons faire parler que nos tableaux. Mais pourtant mon cher frère, il y a ceci que toujours je t’ai dit et je le redis encore une fois avec toute la gravité que puissent donner les efforts de pensée assidûment fixée pour chercher à faire aussi bien qu’on peut — je te le redis encore que je considérerai toujours que tu es autre chose qu’un simple marchand de Corot, que par mon intermédiaire tu as ta part à la production même de certaines toiles, qui même dans la débâcle gardent leur calme. (…) Eh bien, mon travail à moi, j’y risque ma vie et ma raison y a fondré (sic) à moitié — bon — mais tu n’es pas dans les marchands d’hommes pour autant que je sache, et tu peux prendre parti, je le trouve, agissant réellement avec humanité, mais que veux-tu ? Extrait de la dernière lettre de Vincent van Gogh envoyé à son frère Théo en 1890

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Une autre événement va venir bouleverser l’équilibre relatif que Vincent trouve à Auvers-sur-Oise : la naissance de son neveu, le fils de Théo, baptisé lui aussi Vincent, comme le raconte Pascal Bonafoux : 

La naissance de cet enfant le désarçonne complètement. Théo a soutenu son frère de manière indéfectible, il va avoir à l’élever et il y a peut-être un Vincent de trop. Théo gagne très correctement sa vie et il se retrouve avec une charge de famille nouvelle et intense. Il est le coauteur de l’œuvre de Vincent. Alors, cette menace, Théo peut l’abandonner, et c’est quelque chose qui devient intolérable, voire insupportable. Une angoisse monte peu à peu en lui. Pascal Bonafoux

L’hypothèse du suicide reste la thèse la plus probable pour de nombreux historiens. Elle est d’ailleurs relayée dans la biographie officielle du site du musée Van Gogh à Amsterdam. Ce geste désespéré va même renforcer le mythe autour de la figure du peintre torturé : 

Ce geste va faire de lui le "suicidé de la société". La mythologie va s’emparer de ce suicide pour en faire un martyr de l’art du 20e siècle. Cela n’enlève rien à son génie pictural, mais on va mettre en avant ce mythe autour de sa mort, plutôt que sa peinture. Ce suicide est l’étape fatale, inévitable, tragique du parcours de Vincent. Pascal Bonafoux 

La théorie de l'accident : une automutilation de plus ? 

Ce consensus parmi les historiens n'empêche pas régulièrement des voix de contester la version officielle. Le journaliste et critique d’art Pierre Cabanne défend ainsi la théorie de l'accident, qu’il développe dans son ouvrage Qui a tué Vincent van Gogh ?, publié en 1992. Le journaliste y mêle témoignages et déductions, pour conclure que Van Gogh serait décédé des suites d’une automutilation. Une théorie qui fait écho à l’épisode d’Arles, le jour où le peintre se coupe une partie du lobe de l’oreille qu’il offre à une prostituée, après s’être disputé avec Gauguin : 

Il ne se tue pas, il se mutile comme à Arles et pour les mêmes raisons. (…) Dans ses nombreux portraits Vincent montre cette lente détérioration de l’être qui le conduira à sublimer cette image de désespoir et d’échec. Pierre Cabanne 

Pour Cabanne, Van Gogh se serait volontairement tiré dessus en raison des sentiments qu’il éprouve pour Marguerite Gachet, fille du docteur Gachet, que le peintre représente à plusieurs reprises, comme en 1890, dans Marguerite Gachet au piano : 

Marguerite Gachet au piano, Vincent Van Gogh (1890)
Marguerite Gachet au piano, Vincent Van Gogh (1890)
- RF

La constitution de Vincent le porte à l’autopunition, chaque fois que l’échec a pour cause la femme aimée et désirée pour la vie féconde. L'épisode de la main cuite, quand à Amsterdam il mettra sa main au-dessus de la flamme d’une lampe après le refus formel du père de Key de l’autoriser à la revoir, répond à l’ablation du lobe apporté au bordel et le coup de revolver d’Auvers. Pierre Cabanne, Qui a tué Vincent van Gogh ? 

Mais là encore, aucune certitude, puisqu’il s’agit de fragments de témoignages interprétés par Pierre Cabanne.

Van Gogh aurait-il été assassiné ? 

En 2011, une nouvelle hypothèse sur la mort de Vincent van Gogh vient ébranler le monde de l’art. Les journalistes américains Steven Naifeh et Gregory White Smith - lauréats du prix Pulitzer en 1992 pour leur biographie de Jackson Pollock - publient une biographie du peintre néerlandais, Van Gogh, the Life.

Dans cette enquête, les deux hommes soutiennent que le peintre aurait été victime d'une balle tirée par les frères Gaston et René Secrétan, deux adolescents que le peintre fréquentait à Auvers. Une conclusion établie à partir d’archives secrètes et de témoignages inédits : 

En 2001, nous avons eu accès aux archives de la fondation Van Gogh à Amsterdam pour la première fois (…) On nous avait mis en garde : l’accueil serait glacial. Le peintre est un héros national ; pour qui nous prenions-nous ? (…) Il nous a fallu cinq années de travail acharné pour obtenir le privilège de visiter la « chambre forte » qui se trouvait alors dans les entrailles du musée Van Gogh. (…) Il y avait aussi des lettres, les écrits authentiques que nous tenions entre nos mains (…) En même temps, notre plongée dans les archives commençait à saper l’un des piliers de cette foi : les circonstances de la mort de l’artiste, racontait Steven Neifeh au magazine Vanity Fair en 2015. 

Les deux journalistes ont également décrypté les découvertes de l’historien de l’art américain John Rewald, qui s’était lui-même rendu à Auvers dans les années 1930 pour percer le mystère de la mort de Van Gogh. 

D'après différents témoignages tardifs recueillis par Rewald, le peintre aurait été le souffre-douleur des frères Secrétan : "Ils avaient mis un serpent dans sa boîte de peinture. Ils mettaient du sel dans son café, du piment sur les pinceaux", explique Steven Naifeh en 2011 à l’AFP. 

Le jour de sa mort, le peintre aurait alors décidé d'endosser toute la responsabilité de l'acte en déclarant s'être visé lui-même, dans le but de protéger les deux garçons. 

Steven Neifeh et Gregory White Smith rapportent également le témoignage de la fille du propriétaire de l’auberge Adeline Ravoux qui aurait assisté aux derniers instants de la vie du peintre. Ainsi, Van Gogh aurait expliqué aux policiers qui lui demandent s’il s’est suicidé : "Je le crois, n’accusez personne d’autre". Interviewé à plusieurs reprises sur cette hypothèse, René Secrétan n’a jamais reconnu les faits. 

Le musée d’Amsterdam, lui, a su observer une réserve toute académique et s’est contenté de publier sur son site Web une objection polie : "Il serait prématuré d’exclure le suicide comme cause possible de la mort de Van Gogh". 

Dans un livre posthume, Deux amis des impressionnistes : Le docteur Gachet et Mure, publié à titre posthume en 1956, le docteur Gachet restait lui aussi très mystérieux sur la mort du peintre : 

Le mobile véritable et la grandeur du geste épouvantable, resteront secret et l'apanage de ceux, très rares sensitifs, qui furent témoins de ces derniers moments, Théo, le docteur Gachet et son fils. Docteur Gachet

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