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Vinciane Despret : "Nous sommes tous, oiseaux et humains, en fait « libérés »"

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Un homme portant un masque nourrit des oiseaux sur la place d'Eminönü, à Istanbul, le 26 mars 2020
Un homme portant un masque nourrit des oiseaux sur la place d'Eminönü, à Istanbul, le 26 mars 2020
© AFP - Bulent Kilic

Coronavirus, une conversation mondiale. La philosophe belge, professeure à l’Université de Liège, s'interroge : si le confinement nous permet de mieux entendre les oiseaux, pourquoi ne pas entrer en conversation avec eux ?

Face à la pandémie de coronavirus, Le Temps du Débat avait prévu une série d’émissions spéciales « Coronavirus : une conversation mondiale » pour réfléchir aux enjeux de cette épidémie, en convoquant les savoirs et les créations des intellectuels, artistes et écrivains du monde entier. 

Cette série a dû prendre fin malheureusement après le premier épisode : « Qu'est-ce-que nous fait l'enfermement ? ». Nous avons donc décidé de continuer cette conversation mondiale en ligne en vous proposant chaque jour sur le site de France Culture le regard inédit d’un intellectuel étranger sur la crise que nous traversons.

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Aujourd'hui, la philosophe belge Vinciane Despret__, professeure à l’Université de Liège nous fait une proposition : si le confinement nous permet de mieux entendre les oiseaux, pourquoi ne pas entrer en conversation avec eux ? 

Voilà que certains d’entre nous découvrent que nous n’étions pas seuls, que le monde n’était pas fait que d’humains : il n’est pas un jour sans que je reçoive un enregistrement de chants d’oiseaux ou que je voie partagés sur les réseaux sociaux des témoignages de la joie de leur présence. On se demande comment il se fait qu’on les entend à présent. 

D’abord, nous serions moins affairés, moins pris par ce qu’on appelle les habitudes. Ensuite, certains évoquent le fait que le confinement nous ferait éprouver nos vies et celles des oiseaux en contraste : les voilà libres de voler où bon leur semble. Enfin, nombre d’entre nous remarquent que le silence qui, à présent règne, rend les oiseaux enfin audibles.

Mais il me semble que toutes ces raisons mériteraient d’être envisagées du point de vue des oiseaux. Car il n’y a nul doute sur le fait que les oiseaux ont un point de vue sur la pandémie. L’anthropologue Frédéric Keck le suggérait déjà dans le cas des grippes aviaires, remarquant que microbiologistes et ornithologues avaient été d’autant plus contraints à prendre « le point de vue des oiseaux sur l’avenir » que ceux-ci constituaient justement une menace et qu’ils jouaient le rôle de sentinelles.

Certes, ils ne sont pas aujourd’hui une menace. Mais dans le cadre de la pandémie actuelle, d’autres raisons nous invitent à interroger conjointement le point de vue des oiseaux et le nôtre sur celle-ci — de voir, peut-être, où nos points de vue si différents convergent.

Peut-être les entendons-nous mieux car nous sommes tous, oiseaux et humains, en fait « libérés » 

Libérés du carcan des habitudes qui nous mettent dans un rapport d’automates idiots à ce qui nous entoure et, eux, les oiseaux, libérés de cette anthropo-cacophonie ; ils s’en donnent à cœur joie — eux-mêmes, cela ne fait aucun doute, s’entendent mieux. Quant au sentiment qu’ils seraient maintenant « plus » libres que nous, je n’irais pas trop vite pour l’affirmer. Nombre d’entre eux sont à présent affairés au territoire, qui est une sérieuse attache, un « chez soi » dont on ne s’éloigne pas facilement. Et à partir duquel, justement, les oiseaux chantent, dialoguent, s’interpellent, créent des liens entre voisins, existent, manifestent leur présence. 

Alors, de tous ces balcons d’où chantent des personnes, un peu partout en Italie, en Espagne en France et ailleurs, j’écoute et je découvre, avec une émotion que je sais partagée, le devenir oiseau d’humains qui expérimentent la formidable puissance des territoires chantés.

Emmanuel Laurentin avec l’équipe du « Temps du débat ».

Retrouvez ici toutes les chroniques de notre série Coronavirus, une conversation mondiale.