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Vingt ans après, le 11 septembre à New York en trois questions

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Brian Pelton, Willie Bowman junior, Paul Graham, Thomas Ort et Mandana Limbert. Rencontrés ces derniers jours à New York.
Brian Pelton, Willie Bowman junior, Paul Graham, Thomas Ort et Mandana Limbert. Rencontrés ces derniers jours à New York.
© Radio France - Camille Magnard et Cécile de Kervasdoué

À l'occasion du vingtième anniversaire des attaques terroristes du 11 septembre 2001, nos envoyés spéciaux, Cécile de Kervasdoué et Camille Magnard, ont rencontré à New York des Américains, témoins, acteurs ou simples observateurs des évènements, tous touchés par sa magnitude incomparable.

Tout le monde se souvient du moment où il a appris ce qui se passait à New York le 11 septembre 2001. Ce n'est donc pas cette question-là que nous avons souhaité poser à quelques Américains rencontrés au gré de nos reportages new-yorkais ce derniers jours. Nous voulions les interroger sur leur conception de cet évènement et la transmission de sa mémoire ("How would you explain September 11th to a kid in 2021 ?"), sur l'héritage de cette tragédie personnelle et collective ("What is left of September 11th twenty years after, for you and for your country ?") et sur l'impact que cette irruption du terrorisme a eu sur leur vie ("How different wold your life be if September 11th hadn't happen ?"). Voici leurs réponses.

Brian Pelton, militaire réserviste mobilisé le 11 septembre, revient sur les lieux avec ses compagnons d'armes

Brian Pelton, âgé d'une cinquantaine d'années, est né à New York, Manhattan même, mais il vit dans l'État de Virginie depuis vingt-cinq ans. Le 11 septembre 2001, il était revenu à New York pour préparer le mariage de sa fille qui devait s’y dérouler la semaine suivante. Il était tout près du World Trade Center au moment où les avions ont frappé les tours jumelles. À l’époque, ce militaire de carrière était réserviste de la Garde Nationale, et il s’est immédiatement porté volontaire en renfort des secouristes, pompiers et policiers déployés. Avec d’autres soldats qui ne se connaissaient pas, ils ont improvisé une petite brigade de volontaires qui pendant quatre jours s'est rendue indispensable sur le site dévasté, épaulant les forces de sécurité et organisant l’élan de solidarité des New-Yorkais.

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Avec ces camarades rencontrés dans l’urgence indicible de ces jours-là, il se sont retrouvés, à Ground Zero, ce mardi 7 septembre, vingt ans plus tard.

Le 11 septembre 2001 Brian Pelton était militaire de réserve et s'est porté en renfort des secouristes
Le 11 septembre 2001 Brian Pelton était militaire de réserve et s'est porté en renfort des secouristes
© Radio France - Camille Magnard

Comment raconteriez-vous le 11 septembre 2001 aujourd’hui à un enfant ?

Je lui dirais que c’était une évolution de notre histoire humaine : la guerre a toujours été le sport préféré de l’Homme, et ce genre de tragédie ponctue son Histoire. Mon père, par exemple, a survécu à la Shoah en Pologne, il savait ce que cette tragédie pouvait être, et il savait aussi à quel point nous sommes chanceux d’être en vie.

Ce qui s’est passé ici il y a vingt ans, pour certains, c’est l’échec de nos services de renseignements. Pour d’autres c’est une victoire des terroristes. Mais pour moi, c’est avant tout un effroyable coup de semonce qui nous a fait prendre conscience du fait qu’il nous faut toujours rester vigilants à ce que les agissements de quelques-uns n’engendrent pas la tragédie pour tous les autres.

Que reste-t-il du 11 septembre 2001 ?

D'un point de vue très concret, il en reste ces trous, à nos pieds, à l'endroit où s'élevaient les tours du World Trade Center : c'est ce lieu de mémoire très puissant. 

Ce qu'il en reste dans la conscience américaine, c'est malheureusement trop peu de choses : notre société a la mémoire très courte, nous n'enseignons pas notre propre histoire, nous ne la mettons pas en valeur. Et comme l'a dit George Santayana, "Un peuple qui ignore son passé se condamne à le revivre". J'ai bien peur que nous soyons en train de commettre cette erreur à nouveau. D'où l'importance d'utiliser ces anniversaires, ces moments de commémoration, pour nous rappeler qu'il ne faut pas baisser la garde, que la vie et la liberté sont ce que nous avons de plus précieux.

En quoi votre vie serait-elle différente si le 11 septembre n'avait pas eu lieu ?

Ce qu'il s'est passé ces jours-là a laissé une cicatrice dans ma vie, je continue à y penser tous les jours, j'en ai même fait des cauchemars récurrents pendant très longtemps. Alors oui, ma vie serait très différente sans ces séquelles que je traîne avec moi. Mais il faut endurer et aller de l'avant. J'essaye de me concentrer sur le positif : s'il n'y avait pas eu le 11 septembre, je n'aurais pas ces amis que je suis venu retrouver aujourd'hui, ces amitiés si fortes forgées dans la tragédie. 

Musicien de jazz, Willie Bowman junior n'était pas né au moment des attentats et s'interroge sur le 11 septembre

Il a la voix douce et un sourire calme. C'est un vrai New Yorkais, ce qui est rare chez les artistes. C'est aussi un musicien précoce. Sa mère lui a raconté que depuis tout petit, il joue des percussions avec tout ce qu'il trouve mais il n'a commencé qu'il y a six ans et s'est passionné pour le jazz, avant d'obtenir une bourse au Lincoln Center de New York. Il donne déjà de nombreux concerts sur la scène jazz de la ville avec des musiciens plus âgés que lui qu'il n'ose jamais interroger sur le 11 septembre. Alors, quand on pose les trois questions, il est plein d'hésitations et de perplexité et on craint presque de le gêner.

Willie Bowman junior à New York.
Willie Bowman junior à New York.
© Radio France - Cécile de Kervasdoué

Portrait de Willie Bowman

1 min

Comment raconteriez-vous le 11 septembre 2001 aujourd’hui à un enfant ?

C'est difficile pour moi parce que je n'était pas né. Mes amis n'étaient pas nés. J'ai grandi à New York où, bien sûr, on apprend à l'école qu'il y a eu une catastrophe mais, jamais en profondeur. Je n'en parle jamais, personne ne m'en parle jamais même les adultes. D'ailleurs, je n'ose pas leur poser de question parce que je me dis qu'ils n'ont pas envie d'en parler. Ce n'est pas un tabou mais je ne peux pas aborder un sujet si grand, si important dans une conversation quotidienne.

Moi ça me dévaste toutes ces vies brisées. En même temps, c'est comme un rêve, comme si ça n'était pas réel pour moi puisque je ne l'ai pas vécu. J'ai l'impression d'en être déconnecté. Ca ne veut pas dire que je suis du côté de ceux qui remettent en question l'existence de ces attentats. Non bien sûr que non ! Ces gens ont le droit de dire et de penser ce qu'ils veulent mais moi je ne les comprends pas, ça n'a pas de sens. 

Il faudrait que je demande à des survivants ou que j'aille au mémorial du 11 septembre mais vous voyez, je n'ai pas posé la question à ma mère alors le raconter à des enfants...

Que reste-t-il du 11 septembre 2001 ?

Je n'étais pas là mais quand je regarde autour de moi je me dis que nous sommes toujours là, que cette partie de Manhattan a été reconstruite et réattribuée et je suis très reconnaissant à ceux qui ont su faire face à la catastrophe. Je crois même que je me sens très en confiance, très en sécurité parce que je sais que même si New York c'est la ville du chacun pour soi ; lorsque qu'il arrive quelque chose de grave, nous sommes tous solidaires et unis.

Je me demande si cette ville n'est pas plus solidaire qu'avant. Avec cette catastrophe, les gens on compris que l'humain est  essentiel. En tout cas c'est ça pour moi la leçon du 11 septembre, l'entraide ! Et si j'ai le choix entre l'indépendance et le sens de la communauté, je choisi la communauté, l'humain.

Le pont de Triborough au dessus du parc Astoria, un quartier métissé du Queens de New York où Willie Bowman Jr habite depuis ses deux ans
Le pont de Triborough au dessus du parc Astoria, un quartier métissé du Queens de New York où Willie Bowman Jr habite depuis ses deux ans
© Radio France - Cécile de Kervasdoué

En quoi votre vie serait-elle différente si le 11 septembre n'avait pas eu lieu ?

Oh la la (rire) ! C'est impossible pour moi d'imaginer ça, ce serait comme sortir d'un monde post technologique et retourner à un monde sans smartphones où il faut écrire des lettres sur du papier !

Beaucoup de gens de ma génération disent que rien ne va. Mais moi, j'ai conscience de vivre dans un pays où je peux aller où je veux, choisir ma carrière, voir qui je veux, téléphoner à qui je veux ! Beaucoup de gens n'ont pas cette chance dans le monde. Or ces valeurs là, vous voyez, de liberté et de solidarité, elles n'ont pas disparues avec le 11 septembre. 

Paul Graham, retraité, de Bristol (Connecticut)

Quand nous le rencontrons, Paul Graham vient de terminer la visite du Mémorial du 11 Septembre, sur le site des attentats. C'est la première fois qu'il revient sur les lieux, lui qui comme des millions d'Américains a vécu les évènements de loin, sur l'écran de sa télévision. Sa fille vit aujourd'hui à New York.

Comment raconteriez-vous le 11 septembre 2001 aujourd’hui à un enfant ?

Je pense que je lui dirais que ce jour-là l’Amérique a réalisé qu’elle n’était pas invincible, qu’il y avait des gens mauvais  dans le monde qui voulait lui faire du mal.

Paul Graham, rencontré au Mémorial du 11 septembre, New York, le 07/0/21
Paul Graham, rencontré au Mémorial du 11 septembre, New York, le 07/0/21
© Radio France - Camille Magnard

Que reste-t-il, vingt ans après, de ces attentats ? 

Je crois que nous sommes toujours entourés par le souvenir de ceux, si nombreux, qui sont morts ce jour-là. On ne peut jamais oublier cela, c’est en nous tous. Et paradoxalement, je crois que cela nous a rapproché du reste du monde, comme si le monde était devenu un peu plus petit. Des gens de tous les pays sont morts ici, pas seulement des Américains : c’était le centre financier du monde. Contrairement à ce que voulaient les terroristes, les attentats nous ont ouvert sur le monde et ont rapproché les peuples. D’ailleurs, si vous voulez, il faudrait qu’on en finisse avec l’idée-même de frontières. Nous devons ériger un seul monde, une gouvernance unique, et les mêmes droits pour chacun. 

En quoi votre vie serait-elle différente si le 11 septembre n'avait pas eu lieu ?

Sans ce traumatisme, cette remise en question à laquelle nous ont obligé les attentats, je pense que je n’aurais pas eu ce niveau de compréhension du monde, de l’humanité. C’est triste de se dire que tous ces gens sont morts pour rien, à cause de la folie du terrorisme, alors je préfère me dire qu’ils ont servi cette cause qui nous rapproche tous à travers le monde.

Pour Thomas Ort et sa femme, professeurs d'université à New York, le 11 septembre n'est plus un "grand jour"

Thomas Ort est professeur d’histoire à CUNY, l’université de la City de New York.  Fils d’immigré tchèque, il est né et a grandi à New York. Avec sa femme, Mandana Limbert, professeur d'anthropologie à l'université de la City de New York, dont la mère est iranienne, ils rencontrés à Manhattan, peu après les attentats du 11 septembre 2001. Depuis dix ans, ils se sont installés avec leurs deux enfants de 12 et 15 ans dans le Queens, la banlieue résidentielle de New York. Tous les deux étaient à Manhattan le jour des attentats.

Thomas Ort et sa femme. Tous deux professeurs à l'Université de la City de New York s'interrogent sur la manière de transmettre le 11 septembre à leurs enfants
Thomas Ort et sa femme. Tous deux professeurs à l'Université de la City de New York s'interrogent sur la manière de transmettre le 11 septembre à leurs enfants
© Radio France - Cécile de Kervasdoué

Comment raconteriez-vous les attentats du 11 septembre à un enfant ?

Ecoutez le reportage "comment parler du 11 septembre en famille"

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Nous trouvons tous les deux qu’il est difficile de parler à nos enfants de ce qui s’est passé sans être terrifiant. Comment voulez-vous raconter ce que des gens ont pris des avions remplis de personne en otage pour le précipiter sur des gratte-ciels remplis de personne. C’est, en soi, terrifiant ! Je ne veux pas que mes enfants soient terrorisés à l’idée de prendre un avion ou de monter dans un gratte-ciel, parce que ça fait partie de la vie, surtout à New York.  

Alors nous leur avons raconté notre 11 septembre et ils ont bien aimé cette histoire parce qu’elle dit quelque chose de vivant sur ce jour-là mais aussi elle dit quelque chose de nous. Moi j’étais professeur assistant à l’université, je m’étais réveillé très tôt ce matin-là. Je me souviens qu’il faisait très beau, j’ai pris mon vélo. Au pied de l’université il y avait un groupe de personnes, elles regardaient les tours jumelles. Quand j’ai regardé pour ma part, j’ai vu de la fumée et puis le feu qui est vite devenu incontrôlable. Au départ on ne savait pas qu’il s’agissait d’un attentat. On a cru à un accident. 

Et puis, le deuxième avion est rentré dans la tour sud et là, j’ai entendu dans l’université des clameurs et des pleurs. Nous sommes tous sortis et en passant par le parc il y avait un homme qui écoutait la radio. Je lui ai demandé ce qui se passait il m’a dit "Vous ne savez donc pas ? Les tours jumelles sont tombées". J’ai repris mon vélo et je suis allé à Ground zéro avec une seule idée, donner un coup de main mais, quand je suis arrivé nous étions tellement nombreux à avoir eu la même idée qu’il n’y avait plus assez de matériel.

Voilà l’histoire que je raconte à mes enfants mais nous n’en faisons pas un rituel et surtout j’évite de donner les détails les plus durs de ce que j’ai vu ; même si ces détails m’ont marqué pour la vie. 

Vingt ans après, que reste-t-il du 11 septembre ?

C’est bien le problème, répond son  épouse. Moi, j’ai du mal à raconter ce jour-là à mes enfants, justement à cause de ce qui s’est passé après. Je crois que l’on ne peut pas séparer le 11 septembre de la politique dégoutante qui a suivi : la guerre en Afghanistan et en Irak, le sursaut nationaliste avec ses pages les plus odieuse. Les gens de couleur, du Moyen-Orient, dont je suis, ont été menacés ! 

Quelques jours après le 11 septembre, l’un de mes amis m’a téléphoné pour me dire : "Ne sors pas de chez toi, je suis inquiet pour toi !". Le président Bush avait condamné les attaques anti-musulmans qui se multipliaient (Ndlr), mais les institutions stigmatisaient les musulmans. Moi, j’ai eu certains de mes élèves, des immigrés, qui ont disparu du jour au lendemain. Ils ont été arrêtés, emprisonnés et quand ils revenaient, ils s’excusaient, ils avaient honte ! 

Vous voyez, on ne peut pas séparer le 11 septembre du contexte qui a suivi et je sais que beaucoup de mes amis ont le même sentiment. C’est pour cela que nous sommes très mal à l’aise avec ces commémorations.

Que serait votre vie sans le 11 septembre ?

Le 11 septembre a changé à jamais nos vies, explique Thomas, je l'ai su dés que j'ai appris que les tours étaient tombées. Il y a eu d’autres moments traumatisants dans notre pays : la crise des otages en Iran par exemple, dans les années 1979-80. C'est un évènement qui n'a pas eu la même ampleur que le 11 septembre mais  qui avait alors suscité une autre vague de sentiments anti-musulmans. 

Je pense que la leçon que je veux transmettre à mes enfants c’est que  notre monde est sans cesse en changement. La plupart du temps il change lentement mais parfois, il arrive des évènements qui le font changer en un instant et c'est ce qui s'est passé avec le 11 septembre. Alors, il ne faut pas croire que nos valeurs et notre vision du monde soient inscrites dans le marbre. Il faut sans cesse les défendre et il est très important de se battre pour le monde dans lequel nous voulons vivre.

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