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Viol : savez-vous vraiment ce que c'est ?

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Manifestation pour défendre le droit des femmes, place Saint Augustin à Paris le 26 novembre 2021.
Manifestation pour défendre le droit des femmes, place Saint Augustin à Paris le 26 novembre 2021.
© Maxppp - Vincent Isore

Entretien. C'est l'histoire d'Ada, une jeune fille vierge violée à 19 ans par un copain. Elle ne comprend pas tout de suite ce qui s'est passé alors elle retourne le voir pour en parler et il la viole à nouveau à deux reprises. Une histoire tellement banale que la réalisatrice Alexe Poukine a voulu raconter.

Depuis le début de la vague #MeToo en 2017, le mot viol est partout. Il fait peur, provoque de la colère. Mais en dehors de sa définition juridique ("Tout acte de pénétration sexuelle, de quelque nature qu'il soit, ou tout acte bucco-génital commis sur la personne d'autrui ou sur la personne de l'auteur par violence, contrainte, menace ou surprise"), ce que recouvrent ces quatre lettres est souvent réducteur caricatural et finalement assez flou. 

Depuis deux ans, un documentaire franco belge traite de ce sujet et remporte tous les prix de festivals internationaux. "Sans frapper" est sorti mercredi en France. Sa réalisatrice Alexe Poukine espère bien qu'il fera bouger les lignes. Rencontre après avoir visionné son film.

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Le reportage diffusé sur nos ondes à propos de ce documentaire. Par Cécile de Kervasdoué

1 min

Pourquoi un film sur le viol ?

D'abord parce que c'est un gros mot, un mot qu'on ne dit pas. Ensuite, parce qu'il y a eu l'histoire d'Ada. Je suis féministe et j'ai toujours considéré l'être. Pourtant, lorsqu'Ada m'a raconté son histoire, la première pensée qui m'est venue c'est : "Pourquoi est-elle retournée voir son agresseur ?". J'ai eu tellement honte de moi-même pour cette pensée là que je me suis dit qu'il fallait la déconstruire. Et je me suis alors rendue compte que j'avais des idées reçues sur le viol, mais finalement aucune idée de ce que c'est réellement.

Il y a quelques années, avant la vague #MeToo, Ada, qui a mon âge (40 ans, ndlr), m'a raconté qu'elle avait été violée à l'âge de 19 ans par un copain, alors qu'elle était encore vierge. C'était l'ex petit ami de sa colocataire. Il l'avait invitée à dîner chez lui, elle ne s'est pas méfiée et il l'a violée ce soir là, une première fois. Comme elle ne comprenait pas ce qui avait eu lieu, qu'elle avait des doutes sur ce qui lui était arrivé, elle est retournée le voir à la fac pour en parler. Elle l'a suivi chez lui, et il l'a violée à nouveau et puis encore une troisième fois.

Avec cette histoire, j'ai vraiment compris que si je n'avais pas été violée, c'est juste parce que j'avais eu de la chance. Alexe Poukine

Son histoire m'a énormément touchée parce qu'à ce moment-là, je commençais à comprendre que j'avais été éduquée comme une femme, c'est-à-dire comme quelqu'un qui n'a pas de limites, comme quelqu'un qui doit être gentille, serviable, toujours dans le désir de l'autre et pas dans son propre désir. Je venais d'avoir une petite fille, et je me suis rendue compte qu'inconsciemment j'étais à mon tour en train de l'éduquer comme une proie et de proie, une future victime de viol.

Il y a ce moment où Ada raconte que lorsque la conversation commence à déraper et que le garçon se met à lui parler de porno, elle se dit : "Dans une heure, je suis partie !" La vrai question est pourquoi elle ne part pas tout de suite. Tout est là : si elle ne part pas, c'est juste parce qu'elle a été éduquée comme une fille, c'est-à-dire ne pas faire de vagues, ne pas mettre l'autre mal à l'aise ou en colère. Alors elle reste, quitte à ce que cela dérape, quitte à ce que sa vie en soit détruite pour un gros paquet d'années. C'est comme ça que les filles sont éduquées encore aujourd'hui : elles sont en permanence dans le désir de l'autre. L'autre étant un homme. 

Alexe Poukine, réalisatrice du film "Sans Frapper"
Alexe Poukine, réalisatrice du film "Sans Frapper"
© Radio France - Cécile de kervasdoué

Une femme qui ne dit pas non ne dit pas oui ?

C'est pour cela que le film s'appelle Sans frapper. La plupart des gens pensent que s'il n'y a pas de brutalité avérée, il n'y a pas de viol. Or, avoir une relation sexuelle avec quelqu'un, avec une femme, par exemple, qui dort ou avec une femme qui n'est pas consciente, ou juste une femme qui ne bouge pas, qui a l'air complètement absente, c'est un crime ! Il n'y a pas de consentement : ça se voit, ça se sent. Et la question n'est pas de savoir si elle a dit non mais à l'inverse de savoir si elle dit oui.

Quand vous êtes violée, vous ne savez pas toujours ce qui est en train d'avoir lieu. Très souvent, il y a un phénomène qui se met en place et qui s'appelle la dissociation. Si vous ne comprenez pas ce que c'est que la dissociation, vous ne pouvez pas comprendre ce qu'est le viol. Cette réaction neurologique fait sécréter tellement d'hormones de stress que votre cerveau arrête de fonctionner. Sinon, vous auriez d'une crise cardiaque. Beaucoup de gens vivent donc des viols, et disent la même chose, à savoir qu'ils se dissocient de leur corps et qu'il regardent la scène depuis le plafond. Cela veut dire que vous êtes en train de vivre quelque chose qui ne va pas du tout.  

C'est ce que raconte le film. Ada est très jeune, elle a 19 ans, elle est vierge, alors elle ne se rend pas compte. Elle ne comprend pas ce qui est en train d'avoir lieu. Elle ne comprend pas que quelqu'un, qui est soit disant son ami, peut lui faire autant de mal. Elle n'arrive pas à mettre le mot de viol sur cet évènement, elle n'y arrivera que longtemps après dans son histoire. Alors les gens vont vous parler de zone grise, mais en fait, ce n'est pas une zone grise, ni un malentendu : c'est un viol !

Cela soulève bien sûr toute la question du consentement. Car consentir, ce n'est pas céder. Quand vous avez une relation sexuelle avec quelqu'un qui ne bouge pas, qui regarde le plafond, voire qui pleure. Vous devriez vous dire qu'il y a un gros problème, non ? Pourtant, il y a encore beaucoup d'hommes pour considérer que ce n'est pas un viol.  

Dans votre film, vous donnez aussi la parole aux hommes, aux violeurs ?

Bien sûr, parce que quand j'ai commencé à raconter l'histoire d'Ada à mes amis hommes, beaucoup me disaient : "Mais si ça c'est un viol alors moi, je suis un violeur", sous entendu, ce n'est pas un viol puisque je ne peux pas être un violeur parce que le violeur est bien sûr toujours un monstre. Sociologiquement, le violeur est construit comme un monstre. Dans l'imaginaire, les viols sont commis la nuit par un inconnu armé, potentiellement un peu psychopathe. Ils sont spectaculaires et le violeur c'est Fourniret. Mais dans la réalité, ce n'est pas du tout cela et les statistiques le répètent. Dans plus de 80 % des cas, les victimes connaissent bien, voire très bien, leur agresseur. 

En général, la personne qui vous viole, c'est votre conjoint, votre meilleur ami, votre collègue de travail, votre cousin, votre voisin. Alexe Poukine

Par ailleurs, le violeur est souvent quelqu'un d'extrêmement sympathique, drôle, un bon père de famille. Les hommes qui avaient violé que j'ai rencontré pour le film pourraient être mes meilleurs amis. Ce sont des hommes charmants. Il n'empêche qu'ils ont commis un crime. Il faut parler de ces violeurs là et faire parler les violeurs parce que cela fait des années que les femmes se coltinent seules cette question du viol et essayent de déconstruire la façon dont elles ont été éduquées, dont elles ont réagi, etc. Mais jamais les hommes n'ont la parole. 

Tant que les hommes ne se diront pas que, peut-être éventuellement, ils ont violé quelqu'un, tant qu'ils ne déconstruiront pas la légitimité des actes violents qu'ils commettent, on ne va pas s'en sortir. Alexe Poukine

Il faut que les hommes commencent à prendre conscience de ce qu'ils font ; que forcer une femme ou un homme à avoir un rapport sexuel n'est pas légitime. Cela s'appelle un viol et c'est un crime. Je pense que tant que les hommes ne se diront pas que, peut-être éventuellement, ils ont violé quelqu'un, tant qu'ils ne déconstruiront pas la légitimité des actes violents qu'ils commettent. À la sortie du film, beaucoup d'hommes m'ont écrit pour me dire que suite à la vision du film, ils avaient rappelé des personnes avec qui ils avaient eu des rapports sexuels pour demander si ça allait. Cela, pour moi, c'est quand même quelque chose de gagné.

À réécouter : Fais parler les hommes

Vous avez choisi de raconter l'histoire du viol d'Ada d'une manière qui le rend presque universel...

Oui, j'ai écrit le film avant "MeToo" et j'avais très peur de demander à Ada de témoigner face caméra. Parce que je me disais que la violence qu'elle avait subie, elle allait la subir "fois mille" mais via un public cette fois-ci. Surtout, je voulais que les gens se mettent à la place de Ada, parce qu'on peut tous "être Ada" à un moment donné de notre vie. Alors, je lui ai demandé d'écrire un texte, j'ai déterminé 10 chapitres et j'ai cherché des gens pour interpréter ces textes et pour leur demander ensuite, "Qu'est-ce que ça leur avait fait d'interpréter ce texte" ?  En quoi cela faisait écho à leur propre existence ?

Il suffit que vous commenciez à parler du viol autour de vous et c'est une hécatombe. Alexe Poukine

Au début, j'ai demandé à des comédiens et comédiennes professionnelles de jouer. Mais assez vite, je me suis rendue compte que beaucoup d'entre eux n'avaient pas été violés ou n'avaient pas travaillé sur la question. Tous réitéraient le cliché qu'on a du viol à savoir "Pourquoi est-ce qu'elle y est retournée ?" Moi, je voulais aller plus loin que ces stéréotypes dangereux sur le viol. 

J'ai donc commencé à chercher des femmes qui avaient été violées. C'était facile : il suffit de commencer à en parler autour de vous et c'est une hécatombe, c'est la catastrophe. En revanche, lorsque j'ai commencé à chercher des auteurs de viol, là, c'était très difficile. Pourtant, si les statistiques officielles avancent qu'une femme sur six a été violée, si l'on prend en compte qu'il y a des récidivistes, on peut dire que cela fait un homme sur douze qui viole. Cela fait quand même un gros paquet d'hommes. Mais ces hommes là sont absolument invisibles. Ils n'existent pas. Ils sont nulle part.

Pour autant, je voulais montrer tous les gens du film comme des êtres humains, sans les réduire à un statut de victimes ou de bourreaux. Je pense qu'on n'est pas qu'une victime ou un bourreau, c'est un état que l'on traverse. Mais pour le traverser, il faut avoir conscience d'avoir à un moment donné été d'un côté ou de l'autre, voire des fois des deux côtés. Cela demande de s'interroger soi-même sur des moments de vie que l'on préfère parfois oublier. Et c'est cela que je voulais faire dans ce film.

À réécouter : Existe-t-il une culture du viol ?

Un film pour faire prendre conscience ?

Exactement. Sans frapper a été sélectionné dans de très nombreux festivals partout dans le monde. Le nombre de femmes qui sont venues me dire qu'elles avaient compris qu'elles avaient été violées et parfois même à répétition, quarante ans après, est impressionnant. Des femmes de 80 ans qui venaient pleurer dans mes bras pour des viols commis entre leurs 20 ans et leurs 40 ans. Il y en a eu un nombre tellement considérable.  

C'est pour cela que j'ai choisi de faire le film comme ça, parce que le viol n'est pas une histoire individuelle. C'est une histoire éminemment politique. On dit qu'une femme sur six a été violée. Je pense que c'est faux. Je pense que c'est très optimiste comme chiffre. Quand vous êtes violée, vous ne faites partie que d'une histoire politique qui, d'une certaine façon, ne vous appartient pas. Vous êtes juste victimes du patriarcat, de la domination masculine. 

Et le cinéma dans tout ça ?

Le cinéma est un outil de construction de nos imaginaires énorme. Or, depuis des décennies, il véhicule la culture du viol et fait des ravages hallucinants. Le plus flagrant, c'est "Le dernier tango à Paris". C'est un viol en direct ! Ce type aurait dû aller en prison mais personne n'en a parlé pendant des années et tout le monde trouve ce film magnifique ! Mais, c'est presque une initiation au viol pour les spectateurs et ce n'est pas du tout anecdotique dans l'histoire du cinéma. 

Parce que le cinéma est fait par des hommes, pour des hommes, validés par des hommes. Bien sûr, il y a des évolutions mais cela reste le cas et cela me met encore très en colère. Voir les codes virilistes en permanence valorisés, la culture du viol en permanence valorisée, si on y réfléchit, c'est insupportable. Le cinéma valide et transmet tous les codes du patriarcat. Or les viols et les féminicides en sont les conséquences directes parce que c'est ce qui arrive en bout de spectre. Avant le viol, il y a tout ce qui annihile les femmes dans la vie et la société, ces petites réflexions quotidiennes, le fait que vous soyez payée 25 % de moins, qu'on vous dévalorise en permanence, qu'on considère qu'être agressée, c'est valorisant, etc. C'est juste des petites choses, mais qui répétées toute votre vie font qu'on vous rappelle bien qu'il faut rester à votre place, c'est-à-dire à une place de joli objet et... de proie.

À réécouter : Le cinéma, véhicule d'une culture du viol ?

À réécouter : Violé•es : une histoire de dominations

Avec la collaboration de Caroline Bennetot