Publicité

Violences faites aux enfants : "Il s’agit d’une situation d’urgence renforcée majeure !"

Par
Petite fille à Thionville en Moselle en 2008. Elle regarde une affiche du 119, le numéro pour les enfants maltraités.
Petite fille à Thionville en Moselle en 2008. Elle regarde une affiche du 119, le numéro pour les enfants maltraités.
© Maxppp - Julio PELAEZ

Entretien. Sept mois après la fin du premier confinement, des médecins et des scientifiques documentent la hausse "alarmante" des violences faites aux enfants. Ils proposent de créer un "Observatoire national opérationnel maltraitance" pour suivre les violences sur les enfants jusqu'à l'âge de 15 ans.

La période des fêtes a été marquée par deux faits divers loin d’être anecdotiques. Le 20 décembre, à la Chapelle-Réanville dans l’Eure, un couple soupçonné d’avoir provoqué la mort de leur fille âgée d’un mois et demi a été interpellé. L’homme et la femme âgés d’une trentaine d’années ont expliqué que le bébé était tombé. Mais les faits constatés lors de l’intervention des secours ont rapidement mis à mal cette version. Selon la procureure d'Evreux Dominique Puechmaille, la petite victime a subi des "violences physiques et sexuelles". Dans la nuit du 24 au 25 décembre, un garçon de 10 ans a été tué par sa tante à Limay,  dans les Yvelines. Cette femme de 38 ans a également grièvement blessé sa nièce et la fillette âgée de 4 à 5 ans selon la police a été transférée en urgence absolue à l'hôpital.

Ces drames résonnent avec l’étude soumise à la revue Pediatrics qui démontre une augmentation "alarmante" de la maltraitance physique sévère des enfants entre 0 et 5 ans pendant le confinement du printemps dernier. Ce travail collaboratif a été présenté par Catherine Quantin, responsable du service de biostatistiques et informatique médicale du CHU de Dijon et par le neuropédiatre Yann Mikaeloff, tous deux membres du Centre de recherche en épidémiologie et santé des populations (CESP INSERM Université Paris-Saclay), un laboratoire de l’Inserm. Le Professeur et le médecin ont répondu ensemble à nos questions.

Publicité

Pendant le premier confinement, les appels au 119, le numéro de signalement de violences faites aux enfants, avaient explosé. Le groupement d'intérêt public Enfance en danger, responsable de ce numéro avait fait état d’une augmentation de 56,2% des appels entre le 18 mars et le 10 mai dernier. Votre étude réalisée l’été dernier confirme ces actes de maltraitance. Sur quoi reposent vos données ?

Depuis plusieurs années, nous faisons des recherches avec les bases de données administratives de l'assurance maladie. Nous nous appuyons en particulier sur le PMSI, le programme de médicalisation des systèmes d’information. Cet outil de description et de mesure médico-économique de l’activité hospitalière a été introduit en France dans les années 1980. Depuis 1996, les établissements publics comme privés sont obligés d’y déclarer leurs activités. Ces données sont protégées par le secret professionnel et dans le cadre de notre recherche, nous avons eu accès au nombre d'admissions hospitalières pour maltraitance physique des enfants de 0 à 5 ans pour les mois de mars et avril pour les années 2017, 2018, 2019 et 2020. Il s’agissait de comparer la situation du printemps dernier avec celle des années précédentes. Un algorithme permet de les identifier avec une bonne fiabilité à partir des diagnostics d’hospitalisation du PMSI. Cet algorithme a été publié par l’équipe du Professeur Quantin en lien avec le Service de Médecine Légale du CHU de Dijon (Docteur Séverine Pioc) dans la revue internationale Child Abuse Review en 2019_._ L’application de cet indicateur sur les données nationales a montré que si les hospitalisations des moins de 5 ans ont diminué en proportion de 30% pendant la période du premier confinement par rapport aux années précédentes, les enfants en situation d’urgence médicale sévère pouvant seulement être hospitalisés dans cette période, la proportion des admissions pour maltraitance physique a augmenté de 50%. 

Votre étude montre par ailleurs qu’il y a eu une intensification du niveau de la violence faite aux enfants. En quoi la situation de mars et avril 2020 diffère-t-elle par rapport aux années précédentes ?

Les diagnostics d'hospitalisation considérés reposent sur des causes sévères et graves identifiables, notamment des « bébés secoués » avec des traumatismes cérébraux sévères avec hématome sous-dural, saignements par cisaillement des veines du cerveau qui peuvent donner des conséquences irréversibles pour toute la vie de l'enfant et pour son développement à la fois cognitif et moteur.

On voit aussi des fractures multiples dans le cadre du syndrome de Silverman avéré. 

Sur les 112 hospitalisations aux urgences pour maltraitances de mars et avril dernier, deux ont aussi conduit au décès. 

Par ailleurs, les filles et les garçons sont touchés indifféremment alors que d’habitude, chez les enfants battus, les garçons sont plus représentés

Enfin, la Direction de la protection de l’enfance du Val-de-Marne avec laquelle le Professeur Yann Mikaeloff collabore pour son projet hospitalo-universitaire d’Unité Fonctionnelle maltraitance de l’enfant et de l’adolescent au GHU Paris-Saclay rapporte des phénomènes d'"ultra-violence", de barbarie caractérisée à la fois entre adultes et d’adultes à enfants, comme lors du drame de la Chapelle-Réanville dimanche dernier. Il faut lutter contre l’épidémie de Covid 19, c’est très important, mais il faut aussi prendre en compte les situations aggravées associées à la gestion de la crise sanitaire, accablant les familles et les enfants, les prévenir et agir.

Pouvez-vous nous décrire les facteurs explicatifs de cette situation ?

Les psychiatres ont clairement alerté sur la dégradation de la santé psychique des adultes depuis le premier confinement. Cela concerne à la fois les patients avec une pathologie psychiatrique chronique qui peuvent décompenser mais aussi la population dans son ensemble, plus anxieuse et fragilisée aussi par des situations socio-professionnels dégradées. Ces parents se sont retrouvés en situation de gestion émotionnelle difficile renforcées par la présence des enfants à la maison à plein temps pendant le premier confinement. 

En effet, - et c’est le deuxième facteur explicatif -, pendant le premier confinement, l’Education nationale n’a pas pu surveiller et signaler les situations évocatrices de maltraitance. Or, habituellement, l’école et les collèges signalent autour de 40% des situations, c’est le cas dans le département du Val-de-Marne, et est un partenaire majeure pour prévenir et prendre en charge la maltraitance, associée aux structures de la protection de l’enfance des Conseils départementaux. 

Enfin, une étude récente dans la revue Pediatrics, impliquant le Professeur Catherine Adamsbaum et le Docteur Caroline Rey-Salmone, vient de nous confirmer que plus les enfants sont gardés au domicile quand ils ont moins de deux ans, plus le risque de maltraitance est élevé. La garde à plein temps en crèche est la meilleure protection chez les moins de 2 ans contre la maltraitance. 

Vous reconnaissez le rôle central du numéro 119 pour alerter sur les violences faites aux enfants mais selon vous, il manque en France un Observatoire vraiment opérationnel pour documenter mois par mois ces situations. Vous proposez de créer l’Observatoire national opérationnel maltraitance dans le cadre de votre structure de recherche, le CESP-INSERM (Paris-Saclay), en utilisant une méthodologie similaire à celle de votre étude. Vous plaidez pour un dispositif de "recherche-action". C’est-à-dire ?

Les dispositifs en place depuis la loi de mars 2016 pour essayer d’avoir une observation des indicateurs de maltraitances n’ont malheureusement pas été fonctionnels pour détecter ces signaux d’alarme pendant le confinement du printemps dernier. A part le 119 et notre étude d’un point de vue quantifié, les dispositifs en place n’ont pas produit de données. Notre objectif consisterait à renforcer l’existant, en contribuant par notre expertise. Nous pourrions - avec un soutien déjà demandé au Secrétariat d’Etat à la protection de l’enfance du ministère de la Santé le 12 novembre, pour 2021, de 350 000 euros  – fournir mois par mois des informations aux décideurs de santé public et aux partenaires de la protection de l’enfance. 

Nous plaidons pour la création de cet "Observatoire national opérationnel maltraitance" en collaboration avec les structures existantes : l’Observatoire national de la protection de l’enfance (ONPE) et bien sur avec Santé Publique France. Avec un soutien de l’Etat, nous pourrions être opérationnels dès le mois de janvier.

Comment les enfants "traumatisés" du confinement du printemps dernier sont-ils pris en charge ?

Plusieurs unités d’accueil pédiatriques des enfants en danger existent déjà sur l’ensemble du territoire et le gouvernement prévoit que chaque département en soit doté d’ici à 2022. Les pédiatres sont de très bons coordinateurs pour la prise en charge des enfants et adolescents maltraités, en collaboration bien sûr avec les pédopsychiatres et tous les partenaires de la protection de l’enfance, en tenant compte précisément des besoins de recours aux soins. Il faut prendre en charge ces enfants et les suivre au long cours, ne pas les perdre de vue une fois qu’ils ont été hospitalisés. Il est important de communiquer à ces enfants, en plus de l’intervention de psychologues et de psychiatres, des outils de gestion émotionnelle pour les accompagner en terme de résilience et pour les remotiver dans un parcours, parfois médico-judiciaire lourd, avec des placements, des changements d’école…

Nous aurions besoin de développer tout un domaine de "psycho-éducation" pour les enfants, mais aussi de soutenir tous les partenaires de la protection de l’enfance épuisés par les épreuves auxquelles ils ont à faire face. La méthode des TOP - pour "techniques d’optimisation du potentiel", est un ensemble de techniques de gestion émotionnelle et de préparation aux épreuves de la vie- déjà développée dans le sport, dans l’armée, dans la police et dans les entreprises, et maintenant pour les enfants et les adolescents, qui pourraient apporter de l’aide aux équipes.

Le secrétaire d’Etat en charge de la protection de l’enfance Adrien Taquet regarde de près votre étude. Son entourage précise qu'il est en attente de sa publication dans la revue américaine Pediactrics pour rendre son avis. Que représente cette revue dans votre domaine ? 

Merci de nous informer de cette position d’Adrien Taquet qui ne nous a pas été encore transmise depuis notre entretien du 12 novembre. Les processus éditoriaux pour les publications scientifiques sont longs et incompatibles avec le traitement d’une urgence de santé publique comme celle-ci. 

Notre étude n’est pas la seule qui tire le signal d’alarme et évoque cette situation dramatique. C’est pourquoi nous avons communiqué nos principaux résultats en phase avec des alertes venant du terrain de la protection de l’enfance et du 119. L’alerte concernant l’augmentation de la maltraitance des enfants mérite une mise en place urgente et effective du plan Taquet de novembre 2019, déjà considéré comme une urgence. Il s’agit d’une situation d’urgence renforcée majeure ! Tous les points du plan sont très importants, encore faut-il les mettre en place de façon effective. Nous sommes prêts à y contribuer activement dans le cadre du front des partenaires de la protection de l’enfance.

56 min
42 min