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Violences sexuelles: "Enseignants, éducateurs n'en parlent pas aux enfants de peur de passer pour des pervers"

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45 % des auteurs d'agression sexuelle sur mineurs de moins de 15 ans sont eux-mêmes mineurs
45 % des auteurs d'agression sexuelle sur mineurs de moins de 15 ans sont eux-mêmes mineurs
© Getty - Carol Yepes

Entretien. L'affaire Matzneff ou le procès du père Preynat qui s'ouvre ce 13 janvier ont mis le sujet de la pédocriminalité au centre du débat. Surmédiatisées, ces affaires masquent pourtant la banalité des violences sexuelles commises sur les enfants. Comment les sensibiliser et leur apprendre à dire non ?

Harvey Weinstein, Gabriel Matzneff, le père Preynat mis en examen depuis février 2016 pour agressions sexuelles sur mineurs... Que ce soit dans le milieu littéraire, cinématographique ou dans l'Eglise, ces affaires démontrent la terrible banalité des cas d'agression sexuelle sur les enfants. Depuis les années 1990, de plus en plus de psychiatres et de professionnels de la santé se sont spécialisés dans le suivi des agresseurs sexuels mais aussi dans la prévention, un sujet sur lequel la France semble avoir sensiblement progressé ces dernières années malgré des tabous persistants autour de la sexualité. 

Louise Tourret, productrice de l'émission Être et savoir, est partie rencontrer l’équipe Île-de-France des Centres ressources pour les intervenants auprès des auteurs de violences sexuelles (CRIAVS). Leur maître mot ? La prévention, en évitant la caricature et les clichés qui se révèlent parfaitement contre-productifs. 

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Comment définir la prévention ?

Walter Albardier, médecin psychiatre, responsable du CRIAVS Île-de-France : Sur les violences sexuelles, on distingue trois types de prévention : primaire, secondaire et tertiaire. Tertiaire, c’est traiter le phénomène une fois qu'il est repéré afin d'éviter qu'il se reproduise. Le secondaire, c'est le dépistage des violences. Si vous êtes témoin de harcèlement ou de violence sexuelle, signalez-le surtout pour éviter que cela dure et ne s'aggrave. La prévention primaire elle, est très très large. Elle revient finalement à "apprendre l'autre", l'autre dans les relations. D'ailleurs, qu'ils soient en position de victimes ou d'auteurs, il faut apprendre aux enfants à dire non. Il ne s'agit pas de dire que toute la prévention des agressions sexuelles repose sur les enfants, mais par exemple nous militons pour que l'enfant qui souhaite éviter le gros bisou baveux de sa tante ait le droit de dire "non !", de refuser. Mais c'est aussi à apprendre à l'enfant à composer avec les envies des autres : repérer ses émotions, repérer ses envies, et de s'adapter.

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Alice Chenut, psychologue et sexologue au Criavs : Il faut en amont apprendre à l’enfant à être acteur de ce qui lui fait plaisir. (...) Mais l'enfant doit aussi comprendre que son désir n'est pas forcément compatible avec le désir de l'autre. Certains clichés ont la vie dure et compliquent cet apprentissage entre filles et garçons par exemple : "Le prince doit être actif pour aller conquérir la princesse, la princesse, elle, attend tranquillement qu'on vienne l'embrasser pour la réveiller". Cette passivité des filles induite par ce type de fausses idées induit un rapport d'obéissance dès le plus jeune âge entre filles et garçons.

Comment parler de ce qu’on appelle la zone grise, la question du consentement, quand par exemple des filles racontent avoir couché par politesse, par exemple parce qu’on les avait ramenées d’une soirée et qu’elles n’ont pas osé dire non à un rapport sexuel ?

Walter Albardier : Il existe des diktats des deux côtés. Il y a beaucoup de filles qui couchent par politesse. Et il y a beaucoup de garçons qui couchent parce que, comme de victorieux guerriers, ils doivent coucher. L'idéal, c'est quand les désirs sont propres à chacun. J'ai beaucoup de patients qui témoignent avoir été "jetés" ou "s'être jetés" dans la sexualité à un moment où il n'étaient pas prêts, mais uniquement parce qu'il fallait faire comme les copains. Ce sont des grandes maladresses chez les adolescents.

"On se construit comme par mimétisme, par les images fortes autour de soi"

On se construit comme par mimétisme, par les images fortes autour de soi. Et dans notre société, la question du pouvoir, de celui qui le possède, est quand même très valorisée. Prendre ce que l'on veut, c'est afficher une position de toute puissance, s'afficher en modèle. Mais cette domination cache en fait un manque de confiance en soi. La "destructivité" se construit souvent en négatif d'une définition de soi-même.

Parler de prédateur sexuel revient-il à utiliser un stéréotype simplificateur ?

La notion de prédateur est extrêmement négative d’abord parce que c'est rarement le cas. 45 % des auteurs d'agression sexuelle sur mineurs de moins de 15 ans sont eux-mêmes mineurs. Ensuite, ça enferme les personnes dans des problématiques personnelles qui sont terribles surtout pour des jeunes. Un ado qui a des pensées sexuelles un peu envahissantes doit avoir la possibilité de parler sans être renvoyé à cette image stéréotypée de prédateur. Sinon, il risque de se murer dans le silence de peur de passer pour un obsédé sexuel. Alors qu'il faut qu'il parle pour comprendre ce qui est problématique pour lui.

"Si le prédateur sexuel est un type baveux qui se cache derrière les arbres, forcément, ce ne peut pas être moi"

Parler de prédateur sexuel empêche également de se considérer, et d'examiner ses propres attitudes, voir si elles peuvent être intrusives. Puisque l'agresseur sexuel, c'est une sorte de type baveux, avec une sexualité débordante, qui se cache derrière les arbres et saute sur les gens, ça ne peut donc être moi. Impossible d'imaginer le grand frère. Ce n'est pas le cousin qui va faire du mal à mon enfant. Ce n'est pas mon conjoint, pas ma conjointe et je ne me pose pas de questions. C'est très négatif.

Que pensez-vous de l’effet de la médiatisation du cas Gabriel Matzneff ?

Walter Albardier : C’est une catastrophe. Nous voyons, nous autres professionnels, qu’une fois encore on veut brûler un bouc émissaire qui nous rassurerait tous. Mais la question serait : est-ce qu'on a évolué depuis cette période-là ? Qu'est-ce qu'on a changé ? En fait, on a beaucoup changé sur le regard que l'on porte sur la pédophilie mais on a toujours besoin de ces prédateurs qui paraissent lointains et qui paradoxalement nous font croire que le danger est lointain.

Mais quelle serait la "bonne" manière de parler de sexualité avec les enfants ?

Alice Chenut : Elle dérange encore beaucoup les adultes ! Qu'est-ce qu'on entend par sexualité des enfants ? Ce n'est pas la même sexualité que celle des adultes bien entendu mais elle existe. Hélas, comme peu de professionnels sont formés, on en parle souvent mal. Tout cela renforce l'idée que la sexualité génère du traumatisme. Dans les interventions que l'on peut faire sur le terrain, on se rend compte que souvent, les professionnels, enseignants, éducateurs dans le doute n'en parlent pas de peur de passer pour des pervers ou d'être mal vus. Et ils sont très démunis et ne savent pas comment en parler. Ce n’est pas anodin car quand des enfants qui ont des comportements sexuels problématiques appellent à l'aide, par exemple des enfants qui passent leurs journées à se masturber, les professionnels ne savent pas quoi entreprendre et n'offrent pas de réponses adaptées. Souvent, ils vont détourner le regard et alimenter l’idée que c'est un tabou. Alors que ces enfants auraient besoin que leurs problèmes puissent être traités, de parler de sexualité avec leurs mots à eux, avec des contenus qui sont adaptés à leur âge, à leur maturité, à leur développement, que ça puisse répondre à leurs questions.