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Viollet-le-Duc : architecte de la flèche de Notre-Dame, mais pas seulement

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La flèche de Notre-Dame s'est écroulée pendant l'incendie. Les Parisiens, en état de choc, sont restés figés devant la scène. Paris, le 15 avril 2019
La flèche de Notre-Dame s'est écroulée pendant l'incendie. Les Parisiens, en état de choc, sont restés figés devant la scène. Paris, le 15 avril 2019
© AFP - Benjamin Filarski / Hans Lucas

L'image a tétanisé le monde : la flèche de Notre-Dame de Paris, achevée par Viollet-le-Duc en 1859, s'est effondrée sous l'assaut des flammes ayant ravagé la cathédrale le 15 avril. Mais qui était cet architecte adulé autant que controversé, et quelles autres restaurations lui doit-on ?

Les photos montrant la flèche de la cathédrale Notre-Dame de Paris, haute de 93 mètres, se détacher au milieu des flammes et plonger dans le vide, ont fait le tour du monde. Bien moins âgée que la base de l'édifice, qui compte 856 ans, cette dernière était l'oeuvre de l'architecte Eugène Viollet-le-Duc et avait été achevée en 1859. Mais qui était-il, et quelles autres restaurations d'édifices lui-doit-on ?

Premier fait d'armes : "La Madeleine" de Vézelay

Flanc sud de la basilique Sainte Marie-Madeleine de Vézelay
Flanc sud de la basilique Sainte Marie-Madeleine de Vézelay
- Jean-Pol GRANDMONT — Travail personnel, CC BY 3.0

Saviez-vous que Prosper Mérimée n’avait pas été qu’écrivain ? Nommé inspecteur général des monuments historiques en 1834 par Guizot, il fut à l’origine d’un grand mouvement de restauration du patrimoine français, et chargea notamment Viollet-le-Duc de plusieurs travaux, à commencer par ceux de la Madeleine de Vézelay, une abbatiale de l'Yonne, en Bourgogne Franche-Comté, qu'il était allé visiter et dont l'état l'avait atterré. Viollet-le-Duc est alors un jeune architecte de 26 ans. Né en janvier 1814 d'un père sous-contrôleur du service des Tuileries (et futur gouverneur) et d'une mère salonnière (elle avait Stendhal pour ami), fille de l'architecte Jean-Baptiste Delécluze, le jeune homme sera pressé par sa famille d’entrer à l’école des Beaux-Arts, mais s'y refusera, ce qui lui vaudra plus tard le mépris de bien des architectes. Il effectue juste un stage dans un cabinet d'architecture, un voyage d'études en Italie, et surtout, il se rend fréquemment sur les chantiers, et voyage beaucoup. 

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Lorsque Prosper Mérimée, grand ami de Stendhal, investit Viollet-le-Duc de cette mission, nous sommes en 1840. Les travaux sur la basilique Sainte-Marie-Madeleine ne prendront fin qu'en 1859. Dans Les Samedis de France Culture du 14 juin 1980, produits par Marie Vouilloux, il était question de "Viollet-le-Duc le bâtisseur". L'écrivain et officier Jules Roy s'extasiait alors du travail réalisé par l'architecte sur cette basilique : 

Viollet-le-Duc est un architecte de génie, révolutionnaire. Il a trouvé ce que les autres n’auraient pas trouvé à l’époque pour rétablir tout ça. Il a eu le courage, l’audace, il a eu l’espèce de folie de la jeunesse, qui l’a jeté dans une aventure pareille. Il aurait aussi bien pu utiliser le fer, le verre, et d’autres matériaux, il était à l’avant-garde de tout… Et si Vézelay a été sauvé, c’est tout à fait grâce à lui. 

Viollet le Duc le bâtisseur_Les samedis de France Culture du 14 juin 1980

2h 10

La restauration controversée de la cathédrale Notre-Dame de Paris

Notre-Dame de Paris et sa flèche
Notre-Dame de Paris et sa flèche
- Creative Commons CC0 / pxhere

Dès 1842, alors qu’il n’a que 28 ans, Viollet-le-Duc pense au défi de grande ampleur que représente la restauration de la cathédrale Notre-Dame-de Paris, mis en concours par le ministère de la justice et des cultes. La vieille dame de pierre avait pâti du siècle précédent, celui de la Révolution, les chanoines ayant par exemple remplacé les vitraux du Moyen Âge, jugés trop sombres, par du verre blanc ; et les statues, quand elles n'avaient pas été décapitées, étaient dans un état préoccupant. L'état de l'édifice devient même si critique, après les émeutes de 1830, que sa disparition pure et simple est envisagée, rapporte le magazine Géo. Mais c'était sans compter sur Victor Hugo qui, à travers son roman Notre-Dame de Paris, publié en 1831, rendra l'opinion sensible au destin de la cathédrale. 

Avec Lassus, restaurateur de la Sainte-Chapelle, spécialiste de l'architecture du Moyen Âge qui lui transmet une grande part de son art et de ses connaissances, Viollet-le-Duc envoie un rapport pour un projet de restauration. Dans cette même émission, l'historien de l'art Alain Brandenburg expliquait que leur projet avait été choisi par le ministre parce que remis à la date voulue, mais surtout très abouti, muni de plans, d'élévations, de coupes... De plus, Viollet-le-Duc bénéficiait déjà du soutien de personnages bien en place, comme Mérimée.

Les travaux commencent en 1843 et l'architecte rétablit notamment la célèbre flèche, qui avait été démontée au XVIIIe siècle parce que menaçant de s'effondrer. Il rend sa charpente indépendante de celle de la "forêt" qui constituait le toit de la cathédrale. Viollet-le-Duc restaure également la rose méridionale, place sur le toit des chimères et des gargouilles qu'il fait sculpter, s'attirant les foudres des plus rigoristes de son époque... comme des suivants. Preuve en est de cette archive radiophonique diffusée sur France Culture en juin 1964, et baptisée Heure de culture française. Le journaliste et critique d'art Yvan Christ profitait d'un exposition consacrée à Viollet-le-Duc au musée de Notre-Dame de Paris, pour régler ses comptes avec "ce personnage considérable, passionnément discuté, couvert des louanges les plus hyperboliques, ou accablé des injures les plus atroces" :

“Restaurer un édifice”, proclamait [Viollet-le-Duc] avec une froide assurance, ce n’est pas l’entretenir, le réparer ou le refaire, c’est le rétablir dans un état complet, qui peut n’avoir jamais existé à un moment donné.” Il ajoutait, analysant plus avant le principe de la restauration : “Le mot et la chose sont modernes. Et en effet, aucune civilisation, aucun peuple dans les temps écoulés, n’entendit faire une restauration comme nous les comprenons aujourd’hui.” (...) Au nom d’un tel absolu, et afin de rétablir ou plutôt d’établir ce qui selon lui devait constituer l’unité de style d’un édifice, Viollet-le-Duc fut amené à sacrifier progressivement la plupart des adjonctions successives de celui-ci et à restituer non moins gratuitement ses parties disparues, mutilées, et ses éléments ornementaux. C’est ainsi qu’il procéda à Notre-Dame de Paris. Des statues des portails jusqu’à la flèche, en passant par les statues de la galerie des rois, la balustrade de la galerie de la Vierge, et les chimères des tours quand il ne subsistait que des moignons, presque toute l’ornementation de la cathédrale fut refaite par le menu. (...) Cruelle et gratuite entreprise.

Yvan Christ à propos de Viollet-le-Duc_ Heure de culture française, 5 juin 1964

7 min

La mythique restauration de la Cité de Carcassonne

Vue aérienne de la Cité de Carcassonne
Vue aérienne de la Cité de Carcassonne
- Chensiyuan — Travail personnel, CC BY-SA 4.0

En 1846, Viollet-le-Duc est nommé chef du bureau des monuments historiques. Il est chargé, par Mérimée toujours, d'étudier la restauration de la Cité de Carcassonne, qui est alors dans un état proche de la ruine, d'après Charles Bourely, interrogé lui aussi dans Les Samedis de France Culture :

L’état de la cité est assez connu par les gravures du baron Taylor, qui donnent une image exacte d’un ensemble ruiné, entièrement occupé par un habitat entre les deux lignes de rempart, les tours elle-mêmes étant recouvertes de toits de tuiles au-dessus des créneaux qui correspondaient également à un habitat. C’était une destination militaire qui était depuis longtemps désuète. (...) Pour Carcassonne, je ne crois pas qu’on puisse faire à Viollet-le-Duc un reproche qu’on lui a fait ailleurs, à savoir un souci maniaque de l’unité de style. Il était devant un monument hétérogène qui comporte au moins quatre époques, et je pense qu’il a essayé de respecter assez scrupuleusement l’esprit de ses quatre époques dans sa restauration.

Il faut noter que ce sauvetage de la Cité de Carcassonne s'est également assimilé à un chantier de démolition, puisque Viollet-le-Duc insista pour mener à bien, avec le gouvernement et l’aide du Conseil général, les expropriations de cet habitat qui s’était établi entre les deux lignes de rempart : "Il était extrêmement pittoresque mais ne permettait plus de comprendre la vocation militaire de cet espace entre les deux remparts, nécessairement nu, que l’on appelle les lices”, notait encore Charles Bourely.

Cité de Carcassonne par Gustave Le Gray, vers 1851. Avant les travaux de Viollet-le-Duc
Cité de Carcassonne par Gustave Le Gray, vers 1851. Avant les travaux de Viollet-le-Duc
- Gallica

Deux châteaux : le château d'Eu, et celui de Pierrefonds

Le château de Pierrefonds vu depuis le Parc, en 2004
Le château de Pierrefonds vu depuis le Parc, en 2004
- Idarvol, Wikipédia

Parmi les grands travaux de Viollet-le-Duc, comment ne pas également citer ceux dont a pu bénéficier entre 1875 et 1879 le Château d'Eu, dans l'Oise ? Dans Les Samedis de France Culture toujours, sa conservatrice, Martine Bailleux, rendait un hommage appuyé à l'architecte, en qui elle saluait le travailleur acharné :

Viollet-le-Duc pensait à tout, au moindre détail. Aux box des écuries, il avait même dessiné les ferrures qui les fermaient, les clous qui sertissent les carrés de faïence des salles de bain, il allait vérifier sur les toits si les soudures des plombiers, pour les chenaux, étaient bien faites. Il dessinait aussi bien les épis de faîtage que les parquets... il a pensé à tout ! C’était un architecte universel, et je ne connais pas d’architecte contemporain capable de préparer un chantier comme il le faisait. (...) Il connaissait tous les corps de métier, aussi bien les problèmes des tailleurs de pierre que des ferronniers, que des menuisiers… et il s’en est sorti très bien.

Mentionnons également le château de Pierrefonds, dans l'Oise, même s'il ne s'agissait pas là d'une restauration, mais plutôt d'une reconstruction, de la concrétisation d'une nouvelle vision de l'édifice. En effet, il s'agissait là d'une réponse à une commande impériale. L’empereur Napoléon III et l’impératrice souhaitaient en effet faire de cette ruine médiévale un château à la Walter Scott, où passer d'agréables vacances d’été. Viollet-le-Duc en avait donc restauré l’architecture, mais également recomposé le décor intérieur, et créé de toutes pièces le mobilier, les sculptures… 

Enfin... en attendant de savoir qui sera le nouveau Viollet-le-Duc pour Notre-Dame de Paris en détresse, laissons le mot de la fin au critique d'art italien Giulio Carlo Argan, qui fut également en 1976 maire de Rome, et qui était lui aussi interviewé par Marie Vouilloux en 1980 au sujet de Viollet-le-Duc  :

Son idée d’une restauration interprétative, aujourd’hui [à l'époque de l'archive, en 1980], est beaucoup critiquée. Cette idée de trouver dans l’architecture gothique les racines de la plus moderne des architectures. Il meurt en 1879. S’il était mort dix ans plus tard, il aurait acclamé dans la Tour Eiffel la nouvelle capitale laïque, la capitale du progrès, et d’une certaine ligne positiviste qu’il partageait avec Stendhal et Prosper Mérimée.