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Viols de guerre : une journaliste, une historienne et une anthropologue pour comprendre

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Capture d'écran du documentaire "Syrie, le cri étouffé"
Capture d'écran du documentaire "Syrie, le cri étouffé"
- Marion Loizeau, France TV

Le viol de guerre transforme les corps des victimes en corps symboliques d'un peuple. "Syrie, le cri étouffé", diffusé en décembre, fait entendre des femmes victimes de viols lors du conflit syrien. Sa réalisatrice Marion Loizeau, une historienne et une anthropologue permettent de penser ce crime.

C'est un crime qui ne tue pas, mais qui laisse vivre et qui fait regretter d'être né. Le viol de guerre est ce crime sexuel, puissante arme de répression politique, qui marque une domination masculine, ethnique et nationale. Redoublée par le blâme de la victime, la destruction sociale et intime du viol de guerre peut être encore aggravée par la naissance d'un enfant issu du viol. Cette violence sexuelle est perpétrée dans une immense majorité des cas sur des femmes par des hommes, en tant que membres d'une institution répressive, militaire ou policière. Le documentaire "Syrie, le cri étouffé", diffusé mardi 12 décembre sur France 2, fait entendre des femmes violées pendant le conflit syrien. Sa réalisatrice, la journaliste Marion Loizeau, l'historienne Raphaëlle Branche et l'anthropologue Véronique Nahoum-Grappe permettent de penser en quoi ce viol de guerre se distingue du viol en temps de paix, et les points communs qu'ils ont en partage. 

En savoir plus : Les survivantes
55 min

1/ La journaliste Manon Loizeau sur les viols de guerre en Syrie  

Manon Loizeau, journaliste, a réalisé le documentaire "Syrie, le cri étouffé". Ecoutez-la, dans La Grande table, en discussion avec Fabrice Virgili, historien, spécialiste des guerres mondiales et des violences sexuelles en période de conflits. Il a co-écrit avec Raphaëlle Branche Viols en temps de guerre (Payot, 2011) : 

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Pourquoi infliger cela aux femmes ? Pour briser les familles, briser la société et briser enfin la révolution. (...) Ces femmes parlent parce qu'il y a encore des milliers de femmes syriennes en prison. Elles espèrent que les bourreaux seront mis en prison.   
Le viol (de guerre) est un tabou absolu dans la société syrienne. Annick Cojean, notamment, avait écrit un grand article pour Le Monde il y a 3 ans, avec les premiers témoignages. Mais moi, j'étais en 2011 à Homs, j'avais entendu parler des viols en prison, mais personne ne voulait parler. Ce qui les a décidées à parler aujourd'hui, c'est la situation actuelle, la reconnaissance par l'Occident finalement d'un état de fait, d'une paix à la russe et l'acceptation de Bachar el-Assad. Ce qu'elles nous ont toutes dit, c'est : "Vous ne nous avez pas aidés, rien ne vous a ému, les attaques à l'arme chimique, ces corps d'enfant, ces milliers et milliers de clichés du rapport César avec les corps suppliciés de ces hommes en prison, peut-être que cela vous touchera !". Manon Loizeau

"Le cri étouffé", c'est celui des femmes syriennes violées par leur geôliers dans les prisons d’Etat. Un crime organisé, planifié.

2/ L'historienne Raphaëlle Branche sur l'histoire des viols de guerre

Historienne, maîtresse de conférence à Paris-1, Raphaëlle Branche est notamment spécialiste des viols de guerre commis lors de la guerre d'Algérie. Elle était au micro d'Antoine Garapon, dans l'émission "Le Bien commun", en 2011, au moment de la sortie du livre collectif Viols en temps de guerre (Payot). Couvrant tout le XXe siècle, cette suite d'études de cas s’intéresse aux guerres mondiales mais aussi aux guerres civiles européennes (Espagne, Grèce), et des conflits plus lointains (Colombie, Nigéria, Inde, Bangladesh, pays de la Corne de l’Afrique et leurs voisins), sans négliger les violences plus contemporaines en Tchétchénie ou au Rwanda. 

L'idée reçue est que le viol accompagne les armées en campagne : on entre dans un territoire comme on entre dans le corps des femmes. Cela ferait partie des invariants des guerres. Avec ce livre, notre projet était précisément de questionner cet invariant. 

Selon les théâtres d'opération, le tabou autour du viol, le refus de la part des opinions publiques d'en entendre la réalité, diffère d'un cas à l'autre, et peut même aller jusqu'à l'extrême inverse, une dénonciation des viols comme arme de propagande : 

Il n'y a pas toujours silence suite à ces crimes. Et pas non plus toujours silence au même moment : Quand l'Etat italien prend en charge la dénonciation des viols après le passage des Français en 1943, et qu'il envoie des magistrats dans les campagnes pour recueillir les plaintes, il n'y a pas silence. Quand les Berlinoises racontent les violences perpétrées par l'Armée Rouge à la fin de la guerre, il n'y a pas silence à la suite immédiate de ces crimes, mais plusieurs années après, pour des raisons de Guerre froide, et de séparation entre les deux Allemagne. 

C'est la part politique du désir, et la question de la domination dans une société patriarcale qui est sous-tendue par les viols de guerre : 

Le viol de guerre se situe hors du registre sexuel, mais dans celui de la domination. L'argument du désir est fréquemment utilisé pour nier ou justifier le viol de guerre. Il faut absolument sortir de ce cadre pour comprendre le viol, comprendre qu'aussi bien des petites filles ou de vieilles femmes puissent être violées, loin de la question de la beauté ou du désir. (...) Le viol de guerre convoque l'imaginaire de la nation féminisée. Les femmes sont alors un élément du corps national. Cela touche à la dimension sacrée de la reproduction, du corps de la femme comme sanctuaire familial. Cette violence genrée dit des choses sur l'ordre des sexes dans une société. Dans le travail de Natalia Suarez Bonilla sur les enclaves paramilitaires en Colombie, on voit qu'une fois que les paramilitaires contrôlent une zone, ils ne s'arrêtent pas de violer pour autant. Au contraire. Ces viols participent de cette façon de maintenir l'ordre des sexes et le contrôle social des femmes. 

3/ L'anthropologue Véronique Nahoum-Grappe sur la normalisation du viol de guerre, de l'ex-Yougoslavie au Congo

Systématisé comme en ex-Yougoslavie dans les années 1990 ou au Bangladesh dans les années 1970 pour des raisons ethniques, dans le régime d'Assad, ou encore en République démocratique du Congo, comment le viol en temps de guerre s'est-il normalisé ? Que "détruit-on" en violant ? Le Tribunal pénal international pour l'ex-Yougoslavie (TPIY) a notamment accompli des progrès notables dans le domaine du droit international humanitaire en ce qui concerne le traitement juridique et la sanction des violences sexuelles en temps de guerre. Aux côtés du sociologue Marc Le Pape, chercheur associé à l’EHESS (Centre d'études africaines), Véronique Nahoum-Grappe, anthropologue, qui a beaucoup travaillé sur l'ex-Yougoslavie, évoque la pratique du viol de guerre dans différents cas de conflit dans le monde :

Le viol de guerre, ou le corps comme lieu de la conflictualité a toujours accompagné les guerres, dans les clichés et fantasmes d'un butin du guerrier. En revanche selon l'anthropologue, depuis la 2e moitié du XXe siècle, la problématique se pose différemment. L'idée de viol comme "arme de guerre", et avec les guerres en ex-Yougoslavie, l'idée de "viol systématique", utilisée par le journaliste américain Roy Gutman en 1993, sont introduites :  

Le viol de guerre est un crime de domination, mais aussi un crime de souillure et de profanation. Il s'adresse à l'identité culturelle du sujet que l'on massacre. Dans les cultures traditionnelles, l'honneur de la femme tient à la maîtrise de sa sexualité. Le viol casse ceci. Il s'adresse aussi au psychisme, et détruit ainsi la victime. Le poids de la honte et de la culpabilité basculent du côté de la victime qui est souillée, salie, et dans certains cas, ostracisée. Le viol n'est pas un crime qui tue, mais un crime qui laisse vivre et qui fait regretter d'être né. C'est un crime continu, dont les effets destructeurs sont sur la durée : avec la menace de la grossesse, de la maladie. Le viol n'est que le début du crime. C'est un meurtre de genre, et la mort est trop douce dans bien des cas.