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Visages du Mediator : "Avant de photographier les gens, je les écoute"

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Une des 180 photographies publiées dans le livre préfacé par Irène Frachon
Une des 180 photographies publiées dans le livre préfacé par Irène Frachon
- Marc Dantan

Entretien. Un livre de photographies offre un visage en noir et blanc aux victimes du Mediator au moment où débute le procès des Laboratoires Servier devant le tribunal correctionnel de Paris. Son auteur, Marc Dantan, explique sa démarche, entre travail artistique, journalistique et militant.

Le procès du scandale sanitaire du Mediator s'ouvre ce lundi à Paris. Il va durer sept mois au cours desquels seront jugés douze personnes physiques, en majorité des membres des Laboratoires Servier et de l'Agence Nationale de Sécurité du Médicament, ainsi que les deux organismes en tant que personnes morales. Avant son retrait du marché en 2009, le Mediator aura été prescrit pendant 33 ans à cinq millions de personnes en France. Il est tenu pour responsable de plusieurs centaines de morts, de graves pathologies, hypertension pulmonaire artérielle et valvulopathies cardiaques notamment.

Photographe indépendant, Marc Dantan est allé à la rencontre de 52 victimes à travers toute la France. Il publie Visages du Mediator, aux éditions Prescrire. Un livre de cicatrices et de portraits. Entretien.     

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Comment est née l'idée de ce livre ? 

J'avais simplement entendu parler du Mediator comme tout le monde par les médias,  jusqu'au jour où j'ai vu le film d'Emmanuelle Bercot, la Fille de Brest, qui a été le déclencheur. J'ai réalisé les dégâts qu'avait causés le médicament et le combat d'Irène Frachon. Au départ, je pensais faire des portraits sans aller forcément plus loin, montrer des gens, des visages. Quand on entend une information sur des victimes, des statistiques, on ne voit pas les personnes derrière. On banalise souvent les données, les morts ; ma démarche consistait à montrer des visages afin que l'on se rende compte que derrière les chiffres, il y a des personnes.
Avec Irène Frachon, nous avons commencé à travailler ensemble sur la carte de France. Au fil de nos discussions, nous avons compris qu'il était important de photographier des gens qui avaient été opérés, qui avaient subi une intervention chirurgicale à cœur ouvert et photographier leur cicatrice.  

Ont-ils accepté facilement ?  

Dans leur grande majorité, oui. Je pense qu'ils étaient satisfaits de pouvoir témoigner d'une manière ou d'une autre. Il n'y a pas eu de problèmes particuliers lors des prises de vue. Bien sûr, pour moi, au début, faire ouvrir le chemisier d'une femme qui a cette cicatrice entre la poitrine, reste quelque chose d'assez particulier. Émouvant, très intime. Mais j'étais toujours concentré sur l'idée d'une esthétique. Je pense que c'est de cette manière que l'on peut toucher les gens.   

Justement, où se situe l'esthétique au milieu des autres dimensions de ce sujet ?   

Il existe un véritable écueil. C'était mon angoisse du départ : comment réussir ces portraits sans être trop démonstratif ou pas assez ?  
Il fallait trouver un équilibre dans la prise de vue, dans l'image en tant que telle. C'est la raison pour laquelle j'ai choisi du noir et blanc. Avec le noir et blanc, on a davantage de liberté, on est moins dans le pathos mais vraiment dans le sujet. On a le regard, l'expression d'un visage, pas la couleur chair qui peut parfois être un peu dérangeante d'autant que ce sont des personnes abîmées, fatiguées, marquées. Je n'avais pas envie d'insister là-dessus, de faire des photos qui montrent les gens diminués.  

Votre livre raconte les traumatismes à travers des portraits mais sans laisser la parole aux patients. Vous estimez que les photos suffisent ? 

En fait, avant de photographier les gens, je les écoute. J'arrive presque comme un journaliste pour interroger, essayer de comprendre cette histoire, les souffrances, saisir la vie au quotidien avec ces problèmes de santé. Ensuite seulement, je sors mon appareil photo et je cherche la lumière dans la maison pour trouver le meilleur endroit possible. Mais cela reste avant tout un travail d'écoute et les images, si elles sont réussies, n'ont pas besoin de commentaires.  

De ce travail d'écoute, vous avez gardé en mémoire des témoignages ?  

Tous les témoignages restent en vous. Certains sont terribles, terrifiants, bouleversants, ultra-violents. Mais ils correspondent à une réalité et lorsque vous avez une personne en face de vous, une femme qui craque, c'est d'abord difficile pour elle. Je me rappelle cette femme qui m'a reçue chez elle et qui avait perdu sa voix à la suite d'interventions prolongées d'intubation. Son larynx a été touché et elle parle désormais avec beaucoup de difficulté, avec une voix très rauque que l'on comprend difficilement. Elle a énormément souffert et elle s'est retrouvée chez elle, seule, à gérer cette situation comme elle pouvait. A s'étouffer la nuit parce que des caillots de sang se formaient dans sa gorge. Il a fallu qu'elle les perce elle-même avec des aiguilles à tricoter. Ce sont des témoignages qui font froid dans le dos car vous vous projetez dans cette situation. C'est bouleversant.

- Marc Dantan

Votre livre, ce sont des visages, des cicatrices mais aussi des paysages et des interventions chirurgicales. 

En ce qui concerne les paysages, j'avais aussi envie de parler de la France car ce scandale se déroule en France même si le médicament a été vendu dans le monde entier et qu'il y a aussi beaucoup de morts à l'étranger. Je voulais témoigner de ce déplacement dans le territoire parce que la France est un pays merveilleux. Et lorsque vous roulez, il y a un réel paradoxe entre le témoignage que vous venez d'entendre et la campagne radieuse par laquelle vous êtes arrivé. Photographier le paysage est aussi un moment de paix avec le monde où l'on retrouve foi avec l'humanité.  

Quant à l'intervention chirurgicale, car il n'y en a qu'une, il s'agit d'une victime que j'avais déjà photographiée et dont l'état de santé s'est aggravé. Il a fallu lui réparer une valve et c'était l'occasion de montrer ce que représentait cette intervention chirurgicale.   

Comment, en l'occurrence, rester dans l'information et ne pas tomber dans le voyeurisme ?  

C'est compliqué mais l'on est obligé de montrer cela d'une certaine manière. Avec le noir et blanc toujours, on atténue l'aspect difficile, le sang, le bleu des tissus médicaux autour. Le noir et blanc crée une distance, même si l'on est au coeur de l'intérieur d'un corps, avec les tuyaux qui rentrent dans la poitrine. Et nous sommes obligés de regarder cela en face car c'est l'histoire de toutes les victimes que l'on a photographiée.   

Vous avez travaillé avec Irène Frachon qui vous a accompagné pour la réalisation de cet ouvrage. Avez-vous été en contact avec les Laboratoires Servier ? 

Ils m'ont téléphoné au début du projet, à ma grande surprise puisque c'était confidentiel. La directrice de la communication m'a appelé pour savoir si je ne souhaitais pas photographier des personnes qui avaient pris du Mediator et qui allaient très bien. Voilà l'absurdité de cette entreprise qui se situe dans le déni permanent et qui refuse de voir les victimes en face. Je n'ai pas dit grand chose. Je l'ai écoutée. Je l'ai laissé parler. J'ai simplement dit que ça ne m'intéressait pas et j'ai raccroché.     

Votre livre sort le jour même de l'ouverture du procès. Diriez-vous que c'est un livre militant ?

Oui, d'une certaine manière. Même si je ne me considère pas vraiment comme un militant et que je me méfie du mot "engagé" aussi car trop galvaudé. Lorsque j'ai débuté ce projet, je ne savais pas où il me mènerait. Mais c'est forcément militant dans la mesure où il faut se battre contre ces sociétés qui détruisent le pays à tous les niveaux et notamment ces laboratoires ultra-puissants. En fait, plus que d'un travail journalistique, j'aimerais que l'on en parle comme d'un travail artistique. Effectivement, c'est une enquête photographique pour montrer les gens mais en conservant une esthétique afin de toucher le plus grand nombre.  

Je serai présent au procès. Et j'ai hâte d'entrer dans la salle d'audience, de voir comment ils vont pouvoir justifier de tels actes.