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Visionnez “Affordable Solution for better living” et repensez votre intérieur

Par
Affordable Solution for better living
Affordable Solution for better living
- © Erwan Fichou

Culture Maison. Théo Mercier et Steven Michel signent un spectacle glaçant, créé en 2018 à Bonlieu (scène nationale d’Annecy) et produit par le théâtre Nanterre-Amandiers.

Boris Pineau, collaborateur de La Dispute, vous propose de visionner Affordable Solution for better living, première création du duo Théo Mercier / Steven Michel et Lion d’argent de la danse 2019 à la Biennale de Venise, disponible sur le site du théâtre Nanterre-Amandiers dans le cadre de la programmation “Make it Home”(réalisation : Héloïse Philippe  & Charles Mignon).

Communication de crise

Peut-être avez-vous pu voir passer, aux heures d’errance numérique que le confinement a démultipliées, la publicité travestie en exercice de sensibilisation d’une grande marque suédoise spécialisée dans la vente de mobilier prêt à monter : “On n’aura jamais été autant à la maison, ce lieu qui nous rassure, qui est notre extension”. Dans la version anglophone de l’annonce qui brasse la même imagerie de moments joyeux en famille et d’instants à soi sur le canapé, la maison prend voix : “Je suis l’endroit où vous pouvez être vous-même. Ressentez-moi, sentez-moi, profitez de moi. Je serai toujours là pour vous”.

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Ce credo consumériste qui entrelace les développements matériel et personnel est la matière d’Affordable Solution for better living, exploration critique du “beau pour tous” défendu par le géant Ikea. Le spectacle s’ouvre ainsi sur la reproduction à taille humaine du manuel de montage de “Kallax”, étagère star de la marque, qui consigne les pièces nécessaires à son érection : planches, vis, chevilles, homme. Un manuel dont on est le héros.

Associé au plasticien et metteur en scène Théo Mercier, le chorégraphe Steven Michel interprète en une heure toutes les danses d’une figure ambivalente.

Totem en kit

Un individu svelte et musclé, vêtu seulement d’un short de nylon noir, se lance dans l’assemblage de l’étagère au son d’une voix off qui promet - dans un énoncé new-age débité au rythme du montage en kit, et pas moins standardisé que le meuble en cours d’édification - l’accession au calme et à l’épanouissement personnel. C’est “Kallax” qui parle, symbole du culte de l’aménagement intérieur pour tous, une religion qui a un prix. Le corps du personnage bouge, pourtant ses muscles saillants semblent figés dans une image certes idéale, mais froide. L’interprète porte un zentai, combinaison intégrale figurant un corps parfait. Il est clair que les bienfaits promis par cette mystique accessible au plus grand nombre s’obtiennent au sacrifice de soi, selon un principe de réciprocité. Car si le manuel de montage s’incarne sur le plateau, l’individu, lui, devient fac-similé, reproductible à l’infini.

Effeuillage extrême

L’étagère assemblée, de nouvelles pièces débarquent sur scène - fauteuil de bureau, lit pour bébé, lampe de salon, toutes de la même griffe, et toutes sanctifiées. “Qu’est-ce que c’est bien ! C’est mon espace, c’est mon intérieur”, soliloque l’individu, en prenant auprès de chaque meuble une pose idoine. Exit le régime du manuel, c’est celui du catalogue qui s’applique à présent. Une armoire s’ouvre et enclenche un chant d’oiseaux, la bande son d’un éden recomposé et individuel où le héros se gargarise sans entraves. Ayant gravi les marches d’un podium fait de tables basses empilées, il entreprend un effeuillage radical et ôte son derme synthétique comme on dépouille un lapin. Sous la peau, une nouvelle combinaison qui, à l’inverse de la première, annihilante, exprime avec une puissance visuelle implacable le sentiment d’un individu enfin révélé à lui-même : littéralement écorché, le voilà sacré champion du bien-être et du goût personnel. Mais autour de lui, les ombres portées semblent déposer sur le plateau la part sombre du mobilier adoré.

Cauchemar maison

Le personnage déambule dans sa collection, faune ensanglanté, au gré d’un parcours où advient soudain, suggérée par l’alignement du corps de l’interprète et de l’étagère “Kallax”, une évocation majestueuse de l’Homme de Vitruve de De Vinci, célèbre dessin d’un homme aux proportions parfaites qui s’inscrit simultanément, en deux positions superposées, dans un cercle et un carré. Chez Théo Mercier et Steven Michel, ce n’est plus le génie naturel qui détermine l’envergure d’une géométrie idéale, mais le calibre d’une étagère produite en série qui contraint les membres d’un homme manufacturé, et détermine alors un point de bascule du spectacle. Une transe délétère s’amorce, qui explosera dans un vertige sonore et stroboscopique. Au coeur de cet enfer aseptisé dont l’immobilité fait la violence inouïe, les hurlements adressés à un téléphone feront résonner les vestiges d’un personnage sensible rendu fou, au point de ne plus savoir comment appeler à l’aide, aliéné au péril de l’instinct.

Steven Michel danse les forces contradictoires qui tiraillent l’individu mis en scène, sujet d’un conformisme pleinement intériorisé ayant germé dans des lieux intimes qu’expriment la figure de l’écorché - l’homme rendu perméable, et vulnérable, donc : le sentiment du chez soi, la conscience d’être en soi.

À ce pauvre hère, un seul conseil : sortez de chez vous.

1h 00
5 min
À réécouter : Le monde chez soi
5 min
4 min

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