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Vladimir Pozner : "Cette crise illustre la volonté très forte des Russes de ne plus être mis à l'écart"

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L'entrée de l'hôpital Spasokukotsky à Moscou le 14 avril 2020
L'entrée de l'hôpital Spasokukotsky à Moscou le 14 avril 2020
© Getty

Coronavirus, une conversation mondiale. Depuis Moscou, l'écrivain et journaliste franco-russo-américain Vladimir Pozner analyse la situation sanitaire en Russie ainsi que les relations géopolitiques qu’occasionne cette crise du Covid-19.

Face à la pandémie de coronavirus, Le Temps du Débat avait prévu une série d’émissions spéciales « Coronavirus : une conversation mondiale » pour réfléchir aux enjeux de cette épidémie, en convoquant les savoirs et les créations des intellectuels, artistes et écrivains du monde entier. 

Cette série a dû prendre fin malheureusement après le premier épisode : « Qu'est-ce-que nous fait l'enfermement ? ». Nous avons donc décidé de continuer cette conversation mondiale en ligne en vous proposant chaque jour sur le site de France Culture le regard inédit d’un intellectuel étranger sur la crise que nous traversons.

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Aujourd'hui, l'écrivain et journaliste franco-russo-américain Vladimir Pozner analyse la gestion de la crise sanitaire en Russie, tant du point de vue des rapports entre le pouvoir et ses populations que dans les relations extérieures de la Russie avec l'Europe, la Chine et les États-Unis. 

La situation en Russie est un peu meilleure qu’en Chine, aux États-Unis ou en Europe, notamment grâce aux recommandations et aux mesures que la santé publique a formulées ici de façon précoce. Dès le 31 décembre et l’annonce publique de l’existence de ce virus en Chine, les contrôles à la frontière russo-chinoise ont été durcis, au point que les Chinois travaillant en Russie et rentrés dans leur pays d’origine pour la fin d’année n’ont pas pu regagner la Russie. Peu de malades ou de victimes sont à dénombrer en Sibérie et la plupart des personnes touchées dans notre pays ont en réalité contracté le virus en Europe, pendant leur séjour dans des stations de sport d’hiver par exemple.  
 

Pour le moment l’épidémie semble assez contenue. Mais le ministre de la Santé Publique me confiait récemment en interview que nous étions encore loin du pic et il faut reconnaître que les Russes adoptent des comportements irresponsables, pensant que l’épidémie ne les concerne pas, voire que les mesures assez sévères prises par le gouvernement procèdent de manipulations dans des buts politiques ou financiers…

L’épidémie survient alors qu’une véritable crise de confiance frappe la plupart des institutions, même si elle a jusqu’alors épargné le président Poutine, toujours crédité d’environ 60% d’opinions favorables. 

Le plus important, à mon sens, est que les Russes n’aient pas l’impression qu’on leur mente. Ce point est décisif pour l’opinion publique et peut éclipser d’autres éléments quand il s’agit de juger l’action de l’État. D’ordinaire, le peuple russe est fort, soudé, lorsque la situation est difficile, l’Histoire l’a démontré : les guerres, les moments de crise révèlent la cohésion nationale. Quand les choses vont bien, le contraire se produit. Si l’on suit cette logique il est possible que cette crise nous ramène les uns vers les autres, dans un moment où de nombreux motifs de division fracturent le pays.
 

D’un point de vue international, cette crise illustre la volonté très forte de la Russie et des Russes d’être considérés comme membres du monde moderne, de ne plus être mis à l’écart. Rappelez-vous : lorsque Poutine est devenu Président, il a engagé une politique forte de coopération entre la Russie et l’Union européenne, et entre la Russie et l’OTAN. Les gouvernements occidentaux s’en sont méfiés, faisant savoir que l’Ukraine ou la Géorgie étaient davantage les bienvenues. 

Cette forme de rejet de la Russie par une partie du monde crée assurément du chauvinisme et de l’anti-occidentalisme ici. Il faut donc comprendre que les gestes d’aide de la Russie à l’égard de l’Italie ou des Etats-Unis ne s’expliquent pas tant par calcul géopolitique, mais qu’ils reflètent un vœu profond et ancien de rapprochement avec l’Occident. Cela passe par la participation du pays à l’effort international et par l’envoi de ce message : nous vivons ensemble dans ce monde, et nous devons nous unir pour lutter contre ce virus.   

Emmanuel Laurentin avec l’équipe du « Temps du débat ».

Retrouvez ici toutes les chroniques de notre série Coronavirus, une conversation mondiale.